Israël fossile
Andreas Malm met au jour les racines communes du colonialisme en Palestine et de la guerre alimentée par les énergies fossiles. La destruction de Gaza depuis le 7 octobre 2023 constitue à la fois une catastrophe humanitaire et environnementale, inscrite dans une longue histoire de colonisation et d’extraction commencée au XIXᵉ siècle. Malm soutient que comprendre la crise actuelle exige une analyse de longue durée de la soumission de la Palestine à l’empire fossile. En remontant à l’usage britannique de la vapeur dans la guerre, notamment la destruction d’Acre, il montre comment l’engagement occidental envers les énergies fossiles continue de soutenir la destruction de la Palestine aujourd’hui.
Sachez que nous avons le pouvoir de vous pulvériser
1840 a été un tournant historique pour le Proche-Orient comme pour le système climatique. Cette année-là, pour la première fois, l’Empire britannique a déployé des bateaux à vapeur dans une guerre majeure. La vapeur est la technologie qui a fait naître la dépendance aux combustibles fossiles : les machines à vapeur fonctionnaient au charbon et c’est leur diffusion dans les différentes industries de la Grande-Bretagne qui ont fait de celle-ci la première économie fossile. Mais la vapeur n’aurait jamais laissé d’empreinte sur le climat si elle était restée cantonnée aux îles Britanniques. Ce n’est qu’en l’exportant au reste du monde et en entraînant l’humanité dans la spirale de la combustion fossile à grande échelle que la Grande-Bretagne a changé le destin de cette planète : la mondialisation de la vapeur était la mise à feu nécessaire. Mais la clé de cette mise à feu était le déploiement des bateaux à vapeur dans la guerre. C’est par la projection de la violence que la Grande-Bretagne a intégré d’autres pays dans cette forme étrange d’économie qu’elle avait créée – en transformant le capital fossile, pourrait-on dire, en empire fossile.
À l’époque, la Grande-Bretagne était le plus vaste empire que le monde ait jamais connu, bâti sur sa suprématie navale, fondée jusque-là sur la force motrice traditionnelle du vent. Mais dans les années 1820, la Royal Navy a commencé à s’intéresser à la propulsion à vapeur – autrement dit, au fait de brûler du charbon plutôt que de naviguer avec le vent ; le vent étant une source « renouvelable », comme on dirait aujourd’hui, inépuisable, économique, gratuite même, mais avec des limites bien connues. Les capitaines ne pouvaient pas être assurés qu’il soufflerait comme ils le souhaitaient. Sur le champ de bataille, les navires pouvaient être bloqués par le calme plat, ou éloignés de leurs cibles par des bourrasques contraires, ou contraints à une avancée bien trop lente. Les caprices du vent pouvaient donner à l’ennemi des occasions de s’échapper, de se regrouper, de contre-attaquer.
Dans le cadre de l’action militaire, quand la mobilisation de l’énergie était la plus urgente, le vent n’était pas une force fiable. La vapeur obéissait à une autre logique. Elle tirait sa force d’une source d’énergie qui n’avait pas de lien avec les conditions météorologiques, les vents, les courants, les vagues, les marées : le charbon provenait du sous-sol, héritage de centaines de millions d’années de photosynthèse ; une fois remonté à la surface, il pouvait être brûlé en tout lieu et à tout moment suivant le souhait de son propriétaire. La force de frappe d’un navire à vapeur pouvait être convoquée à volonté. Une flotte constituée de tels navires pouvait être organisée exactement comme le souhaitaient les capitaines – les canons pointés, les soldats débarqués, les ennemis pourchassés quel que soit le sens du vent. Cette liberté était particulièrement appréciée de l’amiral Charles Napier, le plus ardent défenseur de la vapeur au sein de la Royal Navy, qui souligna sa valeur en quelques formules lapidaires : « Avec les navires à vapeur, le vent est toujours favorable » ; ou « la conquête des éléments par la vapeur est désormais si complète qu’il me semble que nous disposons à présent de tout ce qu’il nous fallait pour rendre la guerre maritime parfaite [1]». En somme, la conquête des éléments dérivait du profil spatio-temporel des combustibles fossiles : leur détachement de l’espace et du temps à la surface de la terre promettait de libérer l’empire des conditions dans lesquelles les bateaux naviguaient depuis des temps immémoriaux.
La première fois que Napier eut l’occasion de mettre en œuvre cette perfection, c’était en 1840, sur les côtes du Liban et de la Palestine. Cette année-là, la Grande-Bretagne est partie en guerre contre Méhémet Ali. Ali était le pacha d’Égypte, officiellement vassal de l’Empire ottoman mais en réalité souverain de son propre royaume, et alors en guerre avec le sultan. Les forces d’Ali s’étaient déployées depuis l’Égypte à la conquête du Hedjaz et du Levant pour former un proto- empire arabe voué à se heurter aux intérêts de Constantinople et Londres. L’ascension d’Ali menaçait de faire tomber l’Empire ottoman, dont la Grande- Bretagne considérait à l’époque la stabilité et l’intégrité comme un contrepoids stratégique à la Russie. Si l’Empire ottoman se désintégrait, la Russie pouvait s’étendre vers le sud et l’est, menaçant l’Inde, colonie de la Couronne. La Grande-Bretagne voulait donc le soutenir. C’est une rivalité inter-impérialiste, pour ainsi dire, qui la poussait à intervenir contre Ali. Mais un facteur non moins important était la dynamique du développement capitaliste en Grande-Bretagne même. L’industrie du coton était son fer de lance mais dans les années 1830, elle avait tant distancé tous les autres secteurs industriels qu’elle connaissait une grave crise de surproduction : des montagnes de surplus de fil et de tissu sortaient des usines. La demande intérieure ne suffisait pas à les absorber totalement. La Grande-Bretagne cherchait donc désespérément de nouveaux marchés d’exportation ; et par bonheur, en 1838, l’Empire ottoman avait consenti à un accord de libre-échange fabuleusement avantageux, le traité de Balta- Liman. Il devait ouvrir les territoires sous le contrôle du sultan à des exportations britanniques à peu près illimitées. Le problème, c’est qu’une part croissante de ces territoires était en train de passer sous le contrôle de Méhémet Ali, qui poursuivait une politique économique opposée : la substitution aux importations. Ali construisait ses propres usines de coton en Égypte. À la fin des années 1830, l’industrie du coton égyptienne était devenue la plus importante du monde hors de l’Europe et des États-Unis. Ali refusait aussi totalement le principe du libre- échange britannique : il avait mis en place des tarifs douaniers, des monopoles et d’autres mécanismes de protection autour de son industrie du coton et il la défendait si efficacement qu’elle avait pu faire des incursions sur des marchés jusque-là dominés par la Grande-Bretagne, jusqu’en Inde même.
La Grande-Bretagne était furieuse. Et nul n’était plus furieux que Lord Palmerston, le ministre des Affaires étrangères et principal architecte de l’Empire britannique au milieu du XIXe siècle. « la meilleure chose que Méhémet puisse faire serait de détruire toutes ses manufactures et de jeter ses machines dans le Nil [2] », s’exclamait-il. Pour lui comme pour le reste du gouvernement britannique, le rejet du traité de Balta-Liman était un casus belli. Le libre-échange devait être imposé à Ali et à tous les territoires arabes sous son contrôle. Sinon, l’industrie du coton britannique resterait étouffée, privée des débouchés nécessaires à la poursuite de son expansion, sans parler du risque supplémentaire que représentait le jeune concurrent égyptien. Lord Palmerston ne faisait pas mystère de ses principes de politique étrangère. « C’était la tâche du gouvernement que d’ouvrir de nouvelles voies pour le commerce de ce pays » ; son « grand objectif » en « tout point du monde » était d’ouvrir les territoires au commerce, ce qui le poussait à une confrontation générale avec Ali [3]. La « question orientale » était devenue son obsession. « Je déteste Méhémet Ali, qui n’est pour moi qu’un barbare arrogant, écrit-il en 1839. Je considère sa civilisation d’Égypte dont on fait si grand cas comme la plus parfaite escroquerie [4] ». Londres se fait alors plus belliqueux de mois en mois. « Sachez que l’Angleterre a le pouvoir de vous pulvériser », avertit le consul-général à Alexandrie [5] . « Nous devons frapper à la fois vite et bien », conseille Lord Ponsonby, ambassadeur britannique à Istanbul, « et toute la structure branlante de ce qu’on appelle ridiculement la Nationalité arabe va s’effondrer [6] . » Tandis que des paroles de ce genre résonnent dans les couloirs de Whitehall, Lord Palmerston donne l’ordre à la Royal Navy de rassembler ses meilleurs navires à vapeur. À la fin de l’été 1840, une escadre ultramoderne sous le commandement de Napier met le cap vers la ville de Beyrouth.
La pulverisation d’Acre
Le navire préféré de Napier est la Gorgon. Propulsé par un moteur à vapeur de 350 chevaux, capable de transporter 380 tonnes de charbon, 1600 soldats et six canons, c’est « le premier vrai vapeur de guerre », marquant « une nouvelle ère »[7]. C’est à son bord que Napier reconnaît la région de Beyrouth, allant et venant le long des côtes à sa convenance, ignorant splendidement les aléas météorologiques. [Après la prise de Beyrouth,] les vapeurs pourchassent les troupes d’Ibrahim Pacha le long de la côte. De Lattaquié au nord à Haïfa au sud en passant par Tripoli et Tyr, les positions égyptiennes tombent comme des dominos, leurs défenseurs se retirant sous les assauts implacables et imprévisibles. «La vapeur nous offre une grande supériorité et nous allons les maintenir en mouvement », exulte Napier : « Ibrahim doit marcher très vite pour battre la vapeur [8]». Un Lord Palmerston satisfait suit les nouvelles du front, vite arrivées à Londres en paquebot à vapeur, et répond : « Plus on peut accumuler de force en Syrie, mieux c’est [9]. » Puis il ordonne un assaut contre la ville palestinienne d’Acre. Tout le monde sait que le combat décisif aura lieu là. Acre est célèbre pour avoir tenu six mois contre Napoléon en 1799, puis encore six mois en 1831 quand Ibrahim Pacha l’a assiégée. Depuis, les Égyptiens ont réparé les murs de la vieille capitale des croisés, armé ses remparts avec des canons et ils l’ont garnie de milliers d’hommes, renforçant sa réputation de forteresse de loin la plus solide de toute la côte levantine. Dépôt majeur de la région, elle est remplie à ras bord d’armes et de munitions, entreposées pour la plupart dans un magasin central. C’est aussi une ville florissante dont la population civile n’a rien à voir avec les affaires militaires. Le 1er novembre 1840, la Gorgon et les trois autres vapeurs se présentent devant Acre. Ils sont seuls ; les navires à voiles ont été retardés par le manque de vent. Napier appelle les Égyptiens à se rendre. Devant leur refus, le bombardement commence. Un rapport décrit l’action en ces termes : L’intérêt des navires à vapeur dans la guerre fut ainsi démontré : la division à vapeur des Alliés étant arrivée dans la baie, elle commença immédiatement à lancer boulets et obus sur la ville, ce qui a dû beaucoup agacer la garnison ; car, bien qu’ils aient riposté par un feu très vif, les vapeurs changeant constamment de position, ce feu était inoffensif [10].
Le 2 novembre au soir, le reste de la flotte, propulsé à la voile, les rejoint. Une ligne de bataille en bonne et due forme est mise en place. La mobilité particulière du nouveau mode de propulsion est pleinement mise à profit, les vapeurs constituant le front principal de l’assaut :

Dans l’après-midi du 3 novembre, les vapeurs reprennent le pilonnage d’Acre et les autres navires se joignent à ce que Napier décrit comme « un feu formidable [11] ». Les défenseurs de la ville ripostent. Après deux heures et demie, une détonation assourdissante déchire le champ de bataille. Dans la ville d’Acre, « une masse de feu et de fumée s’éleva soudain comme un volcan dans le ciel, suivie immédiatement d’une pluie de matériaux de toutes sortes qui avaient été emportés par sa force. La fumée s’immobilisa quelques instants comme un immense dôme noir, obscurcissant tout », peut-on lire dans l’un des nombreux récits de cet événement.
L’effroyable fracas recouvrit le tumulte de l’assaut et fut immédiatement suivi d’une pause absolument terrifiante. Les tirs des deux côtés furent aussitôt suspendus et pendant quelques minutes, rien ne vint rompre l’affreux silence sinon l’écho des montagnes qui répétait le son comme le grondement d’un tonnerre lointain, et la chute sporadique d’un bâtiment chancelant [12].

La grande poudrière d’Acre a été touchée par un obus. D’après le récit d’un capitaine britannique, le « dépôt a explosé à la suite d’un tir d’obus bien dirigé de la frégate à vapeur Gorgon [13]. » On ne peut pas exclure qu’il s’agisse d’un tir accidentel mais les Britanniques connaissaient parfaitement la position du dépôt. Sur la base de renseignements récents, Lord Minto, le commandant en chef de la Royal Navy, avait informé le commandement sur le terrain qu’il y avait « beaucoup de poudre stockée très périlleusement à Acre » et l’avait désigné comme une cible adéquate dans une lettre signée le 7 octobre [14].
Quel que soit le degré exact d’intentionnalité, les résultats de la frappe du premier véritable navire de combat à vapeur ne font aucun doute. La ville palestinienne d’Acre est transformée en un tas de gravats. « Deux régiments entiers – explique un rapport adressé à Lord Palmerston – ont été anéantis et dans un périmètre de 50 000 mètres carrés, toute créature vivante a cessé d’exister ; les pertes humaines sont comprises entre 1200 et 2000 personnes selon les estimations [15].
« À la tombée de la nuit du 3 novembre, les quelques soldats arabes survivants évacuent leurs dernières positions à Acre. Quand les troupes britanniques entrent dans la ville le lendemain, un spectacle de dévastation totale les attend :
Des cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants, noircis par l’explosion du dépôt, et mutilés de la plus horrible des manières par les boulets de canon, gisaient un peu partout, à demi ensevelis dans les ruines de leurs maisons et des fortifications : des femmes cherchaient le corps de leur mari, des enfants leur père [16].
Dans une lettre à sa femme, Charles Napier lui-même fait part d’un certain malaise, voire peut- être d’un accès de culpabilité. « J’ai débarqué à Acre pour voir les dégâts que nous avions occasionnés et j’y ai vu un spectacle qui ne pourra jamais s’effacer de ma mémoire et qui me fait encore presque frémir en y pensant » […]. Un aspirant servant sur l’un des vapeurs plus petits évoque les mains, le bras et les orteils dépassant des gravats [17].
Quasiment oublié aujourd’hui, cet événement a suscité une intense fascination dans la Grande- Bretagne victorienne. La forteresse qui avait tenu six mois contre Napoléon était tombée sous les coups des navires à vapeur en moins de trois jours – voire, selon la version la plus populaire, en moins de trois heures de bombardement intense le 3 novembre. C’était la manifestation formidable, miraculeuse de la puissance de la Grande-Bretagne en général et de la vapeur en particulier, traduite dans une série de peintures et d’estampes – comme celle reproduite ici, où un vapeur, peut-être la Gorgon, se dirige droit sur Acre, sa colonne de fumée communiquant avec la terrible éruption issue de la poudrière derrière les murs et les minarets : le charbon brûle, la ville brûle.

Dans une autre lithographie, censée représenter la scène du point de vue des défenseurs arabes de la ville, la fumée d’un vapeur s’élève également au centre, tandis que sur la gauche, toute la ville est soufflée vers le ciel. Si l’explosion a joué un rôle central, la bataille a eu d’autres spécificités.
Les vapeurs ont profité de leur agilité pour se positionner au plus près des murs d’Acre, se rapprochant parfois jusqu’à moins de 40 mètres pour lancer leurs projectiles avant de faire marche arrière dès que nécessaire. Le bombardement pouvait être plus précis et plus dévastateur grâce à la propulsion à vapeur, et il s’est poursuivi pendant près de trois jours avant l’explosion. Les Britanniques ont-ils employé cette puissance écrasante pour viser les forces d’Ibrahim Pacha avec la plus grande précision ? Dans une récente reconstitution particulièrement une de l’attaque, quatre chercheurs israéliens écrivent : « Le bombardement visait plutôt la ville elle-même. […] En réalité, l’objet du bombardement était de contraindre la garnison à se rendre, en raison non des dommages qu’elle aurait pu subir mais des meurtres et des souffrances infligées aux non-combattants [18]. » Ce type de raisonnement stratégique nous rappellera peut- être quelque chose. Un autre amiral expliquait le fonctionnement du dispositif : « Chaque boulet qui franchissait les murailles fracassait le faîte des maisons, précipitant les murs et les pierres sur la tête des gens en dessous […] il n’y avait de refuge nulle part [19]. »
Quels que soient les remords éprouvés par les hommes débarqués à Acre, la joie ressentie à Whitehall ne connaît pas de limites. Lord Palmerston félicite la Royal Navy pour la prise de la ville qui permet d’assurer « l’application des traités commerciaux [20]». La voie est dégagée pour le libre-échange au Proche-Orient. Cette prouesse est le fait des vapeurs, loués partout pour leur effcacité : ils « changeaient constamment de position dans l’action et lançaient des boulets et des obus dès qu’ils identifiaient les positions de tir les plus efficaces », observe un rapport, notant qu’il est « assez remarquable qu’aucun des quatre navires à vapeur n’ait eu un seul de ses hommes tué ou blessé [21] ». Si les hommes ont traversé le combat sans une égratignure, une autre ressource est pratiquement épuisée : le carburant. Après la bataille, les quatre vapeurs ne disposent plus que d’un jour de réserve. Presque tout le charbon emmagasiné a été brûlé dans la pulvérisation d’Acre.
La chute de la ville détermine d’un coup l’issue de la guerre. Les forces d’Ibrahim Pacha, effondrées, battent en retraite à travers les plaines côtières de Palestine. Les vapeurs continuent à les harceler, débarquant à Jaffa et croisant au large de Gaza. À terre, les troupes d’infanterie entrent dans Gaza en janvier 1841, afin d’assurer « la destruction des provisions de l’ennemi » – c’est la première fois que des forces dirigées par les Britanniques occupent ce coin de la Palestine, certes seulement pour un bref moment [22]
Tandis que les Britanniques occupent Gaza et détruisent ses entrepôts de nourriture – sans doute dans le seul but de priver l’armée égyptienne de ses provisions –, des colonnes éparses de soldats démoralisés, assoiffés et affamés dérivent dans le désert pour regagner l’Égypte : il reste alors moins d’un quart de l’armée placée sous le commandement d’Ibrahim au début de la guerre. Avant leur arrivée, Napier gagne le port d’Alexandrie en vapeur et menace d’infliger à la ville le même traitement qu’à Acre, à moins que Méhémet Ali ne cède à toutes les exigences britanniques. Ali demande de conserver au moins la province de la Palestine ; là encore, Napier le prévient qu’il peut « réduire Alexandrie en cendres [23] ». La Palestine n’est donc pas négociable. Usant des mêmes moyens, Napier le somme d’appliquer immédiatement le traité de Balta-Liman en Égypte. Ali cède sur ce point également.
La Grande-Bretagne a donc détruit le proto-empire arabe au moyen de la vapeur. De Beyrouth à Alexandrie, les navires à vapeur de la Royal Navy ont formé l’avant- garde de la victoire, plus aptes que leurs homologues à voiles à toutes sortes de manœuvres. Dans un article sur les « cuirassés de guerre à vapeur », le Manchester Guardian cite une lettre anonyme d’un sujet britannique à Alexandrie :
Il a été tant obtenu ces derniers temps au Levant par la vapeur que chacun est désormais conscient de son potentiel de guerre ou de paix et se demande déjà : « Que va-t-elle encore accomplir ? » Ibrahim Pacha ne peut expliquer la perte de la côte syrienne en une semaine qu’en avouant que « les navires à vapeur ont porté l’ennemi ici, là-bas, partout, si soudainement qu’il aurait fallu des ailes pour suivre leur avancée ! C’était comme se battre contre un génie [24] ! »
Cette puissance provenait des combustibles fossiles : la vapeur permettait aux amiraux et aux capitaines de brancher leurs bateaux sur un courant venu du passé, une source d’énergie extérieure à l’espace et au temps du combat, dans lequel les navires pouvaient ainsi faire feu comme s’ils avaient des ailes. La supériorité militaire britannique se trouvait radicalement renforcée par sa capacité à mobiliser ces réserves d’énergie comme une force pour écraser l’ennemi. Ou, comme le note The Observer à propos de la Palestine : « Dès à présent, la vapeur est tout près de réaliser l’idée de l’omnipotence et de l’omniprésence militaire ; elle est partout et il n’est pas question de lui résister [25] . » Après cette démonstration en Palestine, la Grande-Bretagne est prête à projeter la puissance des combustibles fossiles dans le monde entier.
L’Égypte subordonnée
Le pays dont le destin se trouve le plus immédiatement scellé par ces événements est l’Égypte. L’industrie du coton de Méhémet Ali s’effondre pratiquement du jour au lendemain. Lorsque le libre- échange s’étend à son royaume déclinant, les usines du Nil ne peuvent pas résister aux importations britanniques, et cela pour une raison assez simple : l’Égypte ne dispose pas de force motrice moderne. Elle n’a pas d’énergie hydraulique, le Nil étant un fleuve au cours très lent avec une pente presque imperceptible, dépourvu de rapides et de chutes. Elle n’a pas non plus de moteurs à vapeur. La production égyptienne repose donc essentiellement sur l’énergie animale – la force musculaire de bœufs, de mules, voire d’humains – pour actionner les machines. Ce sont là des sources d’énergie bien médiocres comparées aux moteurs à vapeur. Elles sont faibles, irrégulières, indisciplinées. Pourquoi, dès lors, Méhémet Ali n’a-t-il pas adopté la vapeur ? C’était son désir le plus cher. Parfaitement au fait des tendances de l’industrie capitaliste, il nourrissait depuis les années 1820 un intérêt pour la vapeur et le charbon qui frisait l’obsession. Il savait qu’il ne pouvait tenir tête à la Grande- Bretagne qu’en la copiant, dans les fonderies, dans les usines et sur les mers, dans la compétition économique comme dans la guerre. « Les Anglais ont fait bien des grandes découvertes mais la meilleure des découvertes est celle de la navigation à vapeur », déclare-t-il à un émissaire de Lord Palmerston [26].
Mais la vapeur exigeait son carburant. Ali ne disposait d’aucunes réserves de charbon. Parfaitement conscient de ce problème, il avait dépêché des expéditions en Haute-Égypte, au Soudan et au-delà pour essayer de localiser des gisements. Dans Egypt Ignited : How Steam Power Arrived on the Nile and Integrated Egypt into Industrial Capitalism (1820s-76), la thèse écrite sous ma direction qu’il a soutenue récemment, Amr Khairy montre que le moteur de l’expansion impériale de Méhémet Ali était la quête du charbon. L’une des raisons qui l’ont poussé à conquérir la Syrie, c’est qu’on lui avait signalé la présence de charbon au mont Liban. Et de fait, du charbon a bel et bien été extrait des collines sur ces terres druzes et maronites : en 1837, les Égyptiens ont réussi à en obtenir un volume équivalent à 2,5 pour cent de la production britannique.
Apparemment, ce charbon libanais était de qualité inférieure, cher, manifestement insuffisant pour alimenter une conversion à la vapeur des usines du Caire avant qu’elles ne soient terrassées par les Britanniques. L’industrie charbonnière naissante au mont Liban a également causé des problèmes à Ali. Les habitants de la région se sont retrouvés contraints de descendre dans les mines et ils détestaient ce travail, au point de se soulever contre les forces d’Ibrahim Pacha en 1840 ; et les Britanniques ont exploité ce soulèvement à leurs propres fins politiques. La révolte contre les rêves de charbon d’Ali a contribué à sa chute. Son projet était de créer un empire fossile en terre arabe ; comme tous les bâtisseurs d’empire, c’était un tyran sans pitié (en 1834, le peuple de Naplouse s’est révolté contre lui). Le projet a fini par échouer principalement parce qu’Ali n’a pas su créer ses propres réserves de charbon pour fonder son empire. On ne peut que spéculer sur ce qui serait arrivé si les réserves de charbon turques, qu’on sait aujourd’hui considérables, étaient tombées entre ses mains. En 1840, peu après la guerre, un Méhémet Ali déclinant s’exclamait devant un visiteur britannique : « Du charbon ! Du charbon ! Du charbon ! C’est la seule chose dont j’aurais besoin [27]. »
Dans les années 1830, l’Égypte était à mi- chemin entre centre et périphérie. Engagée dans une industrialisation précoce, elle s’était imposée un temps comme la première « économie émergente », comme on dirait aujourd’hui, hors de l’Europe et des États-Unis. Mais en ce temps- là, l’accès à la vapeur et au charbon qui l’alimentait déterminait le sort des nations : privée de ce sésame, et après avoir reçu ce bon coup de pied venu d’en haut, l’Égypte a dévalé l’escalier. Les usines de coton sur le Nil n’ont pas tardé à tomber en ruines. L’Égypte est devenue un marché important pour les exportations britanniques, et une source plus importante encore d’approvisionnement en coton brut : un pays enfermé dans une position périphérique. Après 1840, elle a subi la désindustrialisation la plus extrême qu’un pays ait jamais connue au XIX e siècle. Vers 1900, une seule culture représentait entre 93 et 100 pour cent de ses exportations – un degré de spécialisation inhabituel. Du fait de la place de l’Égypte dans le monde arabe, ce sous- développement a aussi inscrit l’ensemble de la région dans une position subalterne par rapport aux pays capitalistes avancés occidentaux : ce rapport de forces, entériné par les événements de 1840, a eu des effets très durables [28]. Dans Egypt Ignited, Amr Khairy suit cette histoire jusque dans ses détails les plus infimes et montre comment l’Égypte s’est trouvée subsumée sous l’économie fossile qui s’est développée autour de la Grande-Bretagne – le charbon et la vapeur ont fini par pénétrer son économie mais c’était du charbon et de la vapeur importés de Grande-Bretagne, employés pour la production et le transport de matières premières. Par bonheur, ce livre sera bientôt publié et cette analyse sera donc accessible dans sa totalité [29].
La Palestine délivrée
Le deuxième pays dont le sort s’est trouvé gravé dans la pierre à cette époque est la Palestine. En 1840, l’Empire britannique propose pour la première fois sa colonisation par des Juifs. Le 25 novembre, plus exactement, Palmerston écrit à Ponsonby, l’ambassadeur à Istanbul : « C’est un grand triomphe pour nous tous [il fait référence à la chute d’Acre quelques semaines auparavant], tout particulièrement pour vous, qui avez toujours soutenu que le pouvoir de Méhémet s’effondrerait sous les coups d’une attaque européenne. » Et de poursuivre :
Je vous prie de faire tout votre possible pour ces Juifs ; vous n’avez pas idée de l’étendue de l’intérêt qu’ils suscitent ; ce serait extrêmement diplomatique [si vous pouviez faire en sorte] que le sultan leur donne toutes facilités pour retourner en Palestine et y acheter des terres ; et si on leur permettait de recourir à nos consuls et ambassadeurs pour porter leurs réclamations, autrement dit, de se placer pratiquement sous notre protection, ils reviendraient en nombre considérable et apporteraient avec eux une grande richesse [30].
Cinquante-sept ans avant le premier congrès sioniste, soixante-dix-sept ans avant la déclaration Balfour, 107 ans avant le plan de partage, l’architecte en chef d’un Empire britannique quasiment au sommet de sa puissance pose ici la formule de la colonisation de la Palestine. Étrangement, ce document ne semble avoir été cité jusqu’ici dans aucun travail historiographique. Pourtant tout est là, condensé dans une missive envoyée dans l’euphorie de la pulvérisation d’Acre.
1840 est l’année du premier engouement pour ce qu’on n’appelait pas encore le projet sioniste. C’était en préparation depuis quelques années. Comme on le sait, la Grande-Bretagne avait connu dans les années 1830 une vague de sionisme chrétien. Selon cette doctrine, les Juifs devaient être rassemblés et « rétablis » en Palestine, où ils allaient se convertir au christianisme, hâter le second avènement du Christ et faire advenir le Jugement dernier. […] C’est donc à ce moment que remonte la conception de deux principes étroitement liés : un, il n’y a pas de peuple en Palestine ; deux, la terre doit être prise par la force d’une technologie fonctionnant aux énergies fossiles. Quant au premier, il y a encore un débat chez les sionistes pour savoir qui a inventé le slogan « a land without a people for a people without a land » (« une terre sans peuple pour un peuple sans terre ») mais tout le monde est d’accord pour dire que c’était autour de 1840.
[…]
Une structure, pas un évènement
Que faisons-nous de tout cela ? Il s’agit du premier moment d’articulation : le moment de la mise à feu de la mondialisation de la vapeur, par son déploiement dans la guerre, est aussi le moment de la conception du projet sioniste. Mais la synchronie n’est pas parfaite. Le sionisme n’est à ce stade qu’une idée. Aucune colonie juive ne s’est développée en Palestine après 1840 ; à strictement parler, les Palmerston, Shaftesbury, Churchill, Gawler, Noah et consorts ont tous échoué. Ils avaient un demi-siècle d’avance sur leur temps. Mais quand le wagon du mouvement sioniste a enfin été assemblé, il a pu être mis sur des rails prêts à l’emploi, posés par l’Empire britannique après 1840 : les classes dominantes de la métropole avaient déjà construit la logique de sa colonie satellite en Palestine, ne serait-ce que comme une image mentale. Le sionisme ne s’est pas matérialisé en 1840 comme s’est matérialisée cette année-là la violence alimentée par la vapeur. On pourrait en conclure la primauté causale, dans l’histoire, de la seconde sur le premier. Le sionisme a d’abord existé au niveau de la superstructure, sur la base de l’empire fossile.
Étapes d’une double destruction
Je serai extrêmement synoptique dans les pages qui suivent. Au moment de l’établissement des premières colonies sionistes, on peut lire des reportages enthousiastes dans la presse occidentale : « Les Juifs qui se rendent à présent en Palestine emportent avec eux l’esprit progressiste du siècle et sous peu, les voyageurs en ce pays pourraient bien entendre le sifflement de la vapeur et le bruit des machines et voir tout autour d’eux la frénésie des affaires au lieu de la traditionnelle apathie et de la langueur de l’Orient », se réjouit le National Repository en 1877 [31]. Quand l’Empire britannique occupe la Palestine et entreprend de mettre en œuvre la déclaration Balfour, le combustible fossile du moment n’est pas le charbon, c’est le pétrole. Des gisements prometteurs ont été localisés dans les pays riverains du golfe Persique et le projet industriel central du Mandat britannique sur la Palestine se trouve être le pipeline qui achemine le pétrole depuis l’Irak, en traversant le nord de la Cisjordanie et la Galilée, jusqu’à la raffinerie d’Haïfa. Il est d’ailleurs impossible de comprendre le Mandat en lui-même hors de ce contexte d’affermissement de la mainmise sur la région dans la course au pétrole ; et le Mandat se sert du pétrole pour réattribuer des terres aux Juifs au détriment des Palestiniens. Dans son livre à paraître, Heat : A History, une histoire extraordinairement riche des hautes températures et des combustibles fossiles au Proche- Orient, On Barak montre notamment comment le Yichouv a arraché la production d’agrumes aux Palestiniens en s’associant avec les réseaux de technologie les plus modernes : en irriguant leurs vergers grâce à des pompes à alimentation fossile, en chargeant leurs fruits sur des camions, en les envoyant par la route jusqu’aux ports, en les déchargeant sur des bateaux à vapeur à destination du marché européen – une symbiose avec l’empire fossile qui a permis d’écarter les indigènes de leur production agricole emblématique. Les autorités du Mandat privilégient systématiquement la construction de routes entre les colonies. L’infrastructure fondée sur le pétrole fait pencher la Palestine du côté des implantations des plaines côtières et, au-delà, de leurs parrains d’outre-océan.
Quand les forces sionistes entreprennent de terroriser les Palestiniens d’Haïfa pour les expulser de la ville, elles déversent depuis les hauteurs « des rivières de pétrole et de fioul enflammées », écrit Ilan Pappé [32]. Quand les plus hautes instances de l’empire états-unien discutent de l’opportunité de se lier aux sionistes pendant la Nakba, ils songent avant tout à leurs intérêts pétroliers. Certains soutiennent qu’ils seraient mieux servis en se rangeant du côté des Arabes. Mais comme le montre Irene L. Gendzier dans Dying to Forget : Oil, Power, Palestine and the Foundations of U.S. Policy in the Middle East, le gouvernement finit par être convaincu par l’argument qu’une victoire palestinienne risque de « renforcer l’autonomie, les revendications et le pouvoir de négociation arabes » tandis que la création de l’État d’Israël « aura un effet tranquillisant sur les Arabes et leur fera retrouver un juste sens des proportions » ; en outre, « le Yichouv est un facteur progressiste occidental, qui stimulera considérablement tout progrès social au Proche-Orient, qui ouvrira de nouveaux marchés commerciaux [33]». Les compagnies pétrolières états-uniennes semblent s’être ralliées à l’idée que le contrôle des gisements serait indirectement renforcé par le fait de disposer d’Israël comme allié dans la région. Et c’est bien ce qui est arrivé dans les années 1950 et 1960, l’âge d’or du cartel des « sept sœurs » et du pétrole du golfe Persique.
Quand les États-Unis endossent à leur tour le rôle de premier soutien d’Israël après 1967, la défense de ce statu quo est leur principale préoccupation : dans The Global Offensive : The United States, the Palestine Liberation Organization, and the Making of the Post-Cold War Order, Paul Thomas Chamberlin décrit comment les États-Unis voyaient la libération de la Palestine comme une menace contre la domination sur le Proche-Orient dans son ensemble, avec ses réserves pétrolières inestimables. À l’inverse, «Israël n’a pas tardé à prouver sa valeur en tant qu’atout stratégique essentiel au Proche- Orient et gendarme régional modèle dans le tiers-monde [34] ». Une logique confirmée par les événements de « Septembre noir », l’une des éternelles réitérations, décrite dans une lettre de Yasser Arafat du 22 septembre 1970 : « Amman brûle pour le sixième jour. […] Des milliers de corps de notre peuple pourrissent sous les gravats [35]. »
Tout cela, encore une fois, correspond au scénario établi pour la première fois en 1840. Si le Plan Daleth [36] est le scénario de colonisation de peuplement conçu pour la destruction de la Palestine à partir de 1948, il a été précédé par – et il avait pour condition d’existence – la vision impérialiste d’une entité imposée sur la terre de Palestine pour la protection des intérêts du centre : accès aux matières premières et aux marchés ; prévention des projets subversifs ; zones tampons et contrepoids face à des concurrents plus lointains. En 1840, c’était le coton, Méhémet Ali et la Russie tsariste. Une fois l’occupation achevée, 127 ans plus tard, c’était le pétrole, la libération du tiers-monde et l’Union soviétique. Nous avons affaire là, non pas à un événement ou deux, mais à une structure extrêmement profonde, à une montée en puissance et une intensification sur deux siècles, à l’aggravation et à l’exacerbation d’un motif d’abord développé au début du XXe siècle – ce qui correspond également, et ce n’est pas une coïncidence, à la forme temporelle du réchauffement climatique lui-même. J’ai évoqué de manière très rapide et superficielle trois autres grands moments d’articulation. À partir de 1917, l’occupation britannique de la Palestine est l’une des composantes de la transformation du Proche-Orient en un fondement du capital fossile, du fait de ses ressources pétrolières. À partir de 1947, le soutien occidental au nouvel État sioniste est déterminé par l’accomplissement de cet ordre ; à partir de 1967, par sa défense. Les étapes de la destruction de la Palestine sont également des étapes de la destruction de la Terre.
Israël fossile
Si l’on en vient maintenant à la situation actuelle, la première chose à prendre en considération est le rôle de l’État d’Israël dans la frénésie fossile en cours. Dans Overshoot, Wim Carton et moi revenons de manière assez détaillée sur l’expansion accélérée de la production de combustibles fossiles à laquelle nous assistons depuis le début des années 2020, au moment même où cette production aurait dû être ralentie et annulée – par un effort contraire de démantèlement soutenu – si l’on veut que le monde échappe à un réchauffement de plus de 1,5 ou 2 °C. Cette expansion n’en finit pas : comme le Guardian le rapportait il y a quelques jours, les compagnies et les États se lancent dans de nouveaux projets pétroliers et gaziers toujours plus gigantesques [37] . À la pointe de cette expansion, on retrouve bien sûr les États-Unis ; le deuxième pays sur la liste est le Guyana, mais c’est uniquement parce qu’ExxonMobil a récemment trouvé son bonheur dans ses eaux territoriales. Et pour la première fois, l’entité sioniste est directement impliquée. L’une des nombreuses frontières de l’extraction pétrolière et gazière est le bassin Levantin, le long de la côte qui va de Beyrouth à Gaza en passant par Acre. Deux des plus grands champs gaziers découverts là, baptisés Karish et Leviathan, sont situés dans des eaux revendiquées par le Liban. Que pense l’Occident de ce contentieux ? En 2015, l’Allemagne a vendu quatre navires de guerre à Israël pour lui permettre d’améliorer la défense de ses plateformes gazières contre toute éventualité [38] . Sept ans plus tard, en 2022, tandis que la guerre en Ukraine provoquait une crise sur le marché du gaz, l’État d’Israël s’est imposé pour la première fois comme un exportateur majeur de combustibles fossiles, fournissant l’Allemagne et d’autres États de l’Union européenne en gaz mais aussi en pétrole brut extraits de Leviathan et de Karish, où la production a débuté en octobre de cette année-là [39] 2022 a entériné la position prééminente d’Israël en ce domaine.
L’année suivante, Tufan al-Aqsa a enrayé cette expansion. L’opération représentait une menace directe pour la plateforme gazière Tamar, que l’on peut voir par temps clair depuis le nord de la bande de Gaza ; à portée de roquette, la plateforme a été fermée [40] . L’une des principales compagnies exploitant le champ de Tamar est Chevron. Le 9 octobre, le New York Times expliquait que « les combats acharnés pourraient ralentir le rythme des investissements énergétiques dans la région au moment même où des perspectives engageantes s’étaient ouvertes pour la Méditerranée orientale en tant que centre énergétique. Israël était l’un des rares pays du Proche-Orient à ne pas avoir découvert de ressources pétrolières significatives. À présent, le gaz naturel est devenu un pilier de son économie […] [41]. »
La résistance palestinienne pourrait perturber cette équation. Cinq semaines après le 7 octobre, cependant, une fois la majeure partie du nord de la bande de Gaza transformée en un tas de gravats, Chevron a pu reprendre ses opérations dans le champ gazier de Tamar [42]. En février 2024, la compagnie a annoncé une nouvelle série d’investissements pour augmenter encore la production [43]. Fin octobre 2023, au lendemain du début de l’invasion terrestre à Gaza, l’État d’Israël a accordé douze licences pour l’exploration de nouveaux champs gaziers – l’un des bénéficiaires étant BP, la première compagnie à avoir trouvé du pétrole au Proche- Orient et celle qui a construit le pipeline Kirkouk-Haïfa [44].
Mais les flux vont désormais dans les deux sens. Ces dernières années, le capital israélien a commencé à jouer un rôle majeur dans l’expansion de la production de pétrole et de gaz en mer du Nord. L’une des compagnies basées à Tel Aviv et pionnières de l’extraction au large d’Acre comme des îles Shetland est Ithaca Energy : elle est propriétaire de l’une des « bombes carbone» les plus destructrices implantées dans le secteur britannique de la mer du Nord, le champ de Cambo, et du cinquième d’un autre, le champ de Rosebank, et elle prospecte avidement pour en trouver d’autres [45]. L’entrée d’Ithaca au London Stock Exchange en 2022 fut la plus grosse introduction en Bourse de cette année-là [46] . BP cherche du gaz dans les eaux de la Palestine ; Ithaca en cherche dans les eaux de la Grande-Bretagne : l’harmonie n’a jamais été plus parfaite. Le génocide se déroule à un moment où l’État d’Israël est plus profondément intégré dans l’accumulation primitive du capital fossile que jamais. Les Palestiniens, pour leur part, n’ont aucun intérêt dans ce processus : pas de plateforme, pas de derrick, pas de pipeline, pas de compagnie cotée à la Bourse de Londres. Mais il y a des Arabes qui ont tout cela bien entendu, aux Émirats arabes unis, en Égypte et en Arabie saoudite. Tel est le sens économico- politique des accords d’Abraham [47] et de ses suites attendues : une unification des capitaux du Golfe et d’Israël dans le processus de création de profits par la production de pétrole et de gaz. Tel est le sens écologico-politique de la normalisation : une sacralisation du business-as-usual qui détruit d’abord la Palestine puis la Terre.
La combustion de Gaza
La destruction de Gaza est perpétrée par des chars et des avions de chasse qui déversent leurs projectiles sur la Terre : les Merkava et les F-16 qui crachent leur feu d’enfer sur les Palestiniens, les roquettes et les bombes qui réduisent tout en gravats – mais il faut d’abord que la force explosive des combustibles fossiles les ait mis sur la bonne trajectoire. Tous ces véhicules militaires marchent au pétrole. Il en va de même pour les vols de ravitaillement en provenance des États-Unis, le pont aérien permanent des Boeing qui transportent les missiles. Selon une première analyse, provisoire et prudente, les émissions produites pendant les soixante premiers jours de la guerre équivalent aux émissions annuelles d’entre vingt et trente- trois pays faiblement émetteurs : un pic soudain, un panache de CO2 s’élevant au-dessus des décombres de Gaza [48]. Si j’y reviens ici, c’est parce que ce cycle ne cesse de se répéter, changeant d’échelle et d’ampleur à chaque fois : les forces occidentales pulvérisent les lieux de vie de la Palestine en mobilisant la capacité illimitée de destruction que seuls les combustibles fossiles peuvent leur donner.
On oublie aisément à quel point la violence militaire a été et demeure un facteur central du business-as- usual. Plus de 5 pour cent des émissions annuelles de CO2 proviennent des armées du monde entier. On parle beaucoup de l’aviation civile et de ses effets néfastes sur le climat, et à juste titre, mais elle ne représente que 3 pour cent des émissions. Et les 5 pour cent attribués aux armées valent quand il n’y a pas de guerre : il s’agit des émissions en temps de paix, dans le cadre de l’entretien des appareils logistiques et des capacités de combat des armées avant qu’elles n’entrent en guerre. Quand elles partent au combat, le carburant est mis à feu et les bombes pleuvent dans une explosion d’émissions concentrées supplémentaires. Les États-Unis sont bien sûr au cœur de tout cela. Les émissions de l’armée d’occupation pendant la guerre contre Gaza pourraient être considérées comme une sous-catégorie parmi tant d’autres des émissions états- uniennes. Les États-Unis surpassent tous les autres pays ; comme l’observe Neta C. Crawford, « l’armée états-unienne est le plus grand consommateur institutionnel de combustibles fossiles au monde et par conséquent le plus grand émetteur de gaz à effet de serre [49]». Dans son livre The Pentagon, Climate Change, and War, elle retrace brillamment le développement de ce qu’elle appelle « le cycle profond ». Les armées du Royaume-Uni, dans un premier temps, puis des États- Unis ont trouvé que le charbon, puis le pétrole étaient indispensables pour faire la guerre : pour fabriquer des armes, transporter des soldats sur le champ de bataille, assurer leur mobilité une fois engagés, exercer sa puissance de feu contre l’ennemi. En fondant ses opérations sur les combustibles fossiles, l’armée états-unienne a contribué à leur diffusion dans toute l’économie ; et lorsque l’armée et l’économie en sont devenues totalement dépendantes, la protection de cette marchandise essentielle est elle-même devenue un impératif de guerre. Aucune région du monde n’a été aussi profondément façonnée et marquée par ce cycle que le Proche-Orient. Bien que la Palestine en soit au centre, la dévastation s’étend bien évidemment à d’autres pays : pensons seulement à l’Irak et au Yémen.
Notes
[1] Charles Napier, The Navy : Its Past and Present State, Londres, John & Daniel A. Darling, 1851, p. 48.
[2] F. S. Rodkey, « Colonel Campbell’s Report on Egypt in 1840, with Lord Palmerston’s Comments », Cambridge Historical Journal, vol. 3, 1929, p. 112.
[3] Hansard, Chambre des Communes, vol. 49, 6 août 1839, p. 1391-1392.
[4] Lord Palmerston, cité dans C. K. Webster, The Foreign Policy of Palmerston, 1830-41 : Britain, the Liberal Movement and the Eastern Question, Londres, Bell, 1951, p. 629.
[5] Colonel Hodges à l’attention de Méhémet Ali, cité dans William Holt Yates, The Modern History and Condition of Egypt, vol. I, Londres, Smith, Elder and Co., 1843, p. 428 (souligné dans l’original).
[6] Broadlands Archive, University of Southampton : Lord Ponsonby, cité dans General Jochmus, « Constantinople 22 March 1846 : Secret Memorandum on the Syrian War of 1840-1841 », MM/SY/1-3.
[7] David K. Brown, Before the Ironclad : Development of Ship Design, Propulsion and Armament in the Royal Navy, 1815-60, Londres, Conway Maritime Press, 1990, p. 61.
[8] Charles Napier, The War in Syria, vol. I, Londres, John W. Parker, 1842, p. 83 et 124.
[9] Broadlands Archive : lettre de Lord Palmerston à Lord Ponsonby, 5 octobre 1840, GC/PO/755-769.
[10] The Mirror of Literature, Amusement and Instruction, « Burford’s Panorama », 13 février 1841, p. 107 (souligné dans l’original).
[11] Charles Napier, The War in Syria, op. cit., p. 206.
[12] Robert Burford, Description of a View of the Bombardment of St. Jean D’Acre, Londres, Geo. Nichols, 1841, p. 8 et 3.
[13] Capitaine Henderson, cité dans William Holt Yates, The Modern History and Condition of Egypt, op. cit., p. 435.
[14] Elliot Papers, National Maritime Museum : lettre de Lord Minto à Robert Stopford, 7 octobre 1840, ELL/216.
[15] Rapport du colonel Charles F. Smith à Lord Palmerston, dans Correspondence Relative to the Affairs of the Levant, Parliamentary Papers, 1841, VIII, p. 56.
[16] Tait’s Edinburgh Magazine, « Political Register », 1841, vol. VIII, p. 65.
[17] Témoignage de M. Hunt, cité dans W. P. Hunter, Narrative of the Late Expedition to Syria, vol. I, Londres, Henry Colburn, 1842, p. 310.
[18] Yaacov Kahanov, Eliezer Stern, Deborah Cvikel & Yoav Me-Bar, « Between Shoal and Wall : The Naval Bombardment of Akko, 1840 », Mariner’s Mirror, vol. 100, 2014, p. 160.
[19] Lettre de H. J. Codrington à E. Codrington, 4 novembre 1840, dans Selections from the Letters (Private and Professional) of Sir Henry Codrington, Londres, Spottiswoode & Co., 1880, p. 162.
[20] Broadlands Archive : lettre de Lord Palmerston à Lord Ponsonby, 14 novembre 1840, GC/PO/755-769.
[21] William Holt Yates, The Modern History and Condition of Egypt, op. cit., p. 474.
[22] Lettre du général Jochmus à Lord Ponsonby, 17 janvier 1841, dans August von Jochmus, Gesammelte Schriften, vol. I, Berlin, Albert Cohn, 1883, p. 84 (cf. p. 178).
[23] Tait’s Edinburgh Magazine, « Political Register », 1841, op. cit., p. 65.
[24] Manchester Guardian, « Iron War Steamers », 14 avril 1841.
[25] The Observer, « The Recent Victories », 28 novembre 1842.
[26] John Bowring, Report on Egypt and Candia, adressé à Lord Palmerston, Londres, W. Clowes and Sons, 1840, p. 147.
[27] A. A. Paton, A History of the Egyptian Revolution, vol. II, Londres, Trübner & Co., 1863, p. 239.
[28] Andreas Malm & the Zetkin Collective, White Skin, Black Fuel : On the Danger of Fossil Fascism, Londres, Verso, 2021, p. 343-363 (éd. française : Fascisme fossile, La Fabrique, 2020, p. 215-219).
[29] Amr Khairy, Egypt Ignited : How Steam Power Arrived on the Nile and Integrated Egypt into Industrial Capitalism (1820s-1876), à paraître chez Verso.
[30] Broadlands Archive : lettre de Lord Palmerston à Lord Ponsonby, 25 novembre 1840, GC/PO/755-769.
[31] National Repository, « The Jews », mars 1877, p. 274.
[32] Ilan Pappé, The Ethnic Cleansing of Palestine, Oxford, Oneworld, 2006, p. 93 (éd. française : Le nettoyage ethnique de la Palestine, Fayard, p. 133).
[33] Eliahu Epstein, cité dans Irene L. Gendzier, Dying to Forget : Oil, Power, Palestine, and the Foundations of U.S. Policy in the Middle East, New York, Columbia University Press, 2015, p. 105.
[34] Paul Thomas Chamberlin, The Global Offensive : The United States, the Palestine Liberation Organization, and the Making of the Post-Cold War Order, Oxford, Oxford University Press, 2015, p. 138.
[35] Yasser Arafat, lettre du 22 septembre 1970, cité dans Paul Thomas Chamberlin, The Global Offensive, op. cit., p. 125.
[36] Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine, Fayard, description du Plan Daleth.
[37] Oliver Milman, « Surge of New US-Led Oil and Gas Activity Threatens to Wreck Paris Climate Goals », The Guardian, 28 mars 2024.
[38] Times of Israel, « Israel and Germany Sign Deal for Ships to Guard Gas Rigs », 11 mai 2015.
[39] Sarah El Safty & Ari Rabinovitch, « EU, Israel and Egypt Sign Deal to Boost East Med Gas Exports to Europe », Reuters, 15 juin 2022 ; Steven Scheer, « Energean Starts Gas Production at Israel’s Karish Site », Reuters, 26 octobre 2022.
[40] Anna Cooban & Matt Egan, « Israel Just Shut a Gas Field Near Gaza. Here’s Why That Matters », CNN, 10 octobre 2023.
[41] Stanley Reed, « Chevron Shuts Down Natural Gas Platform Near Gaza Strip », New York Times, 9 octobre 2023.
[42] Ron Bousso & Sabrina Valle, « Chevron Resumes Natural Gas Supply from Israel’s Tamar Offshore Field », Reuters, 13 novembre 2023.
[43] Sharon Wrobel, « Chevron Partners Greenlight $24m Investment to Boost Gas Production at Offshore Site », Times of Israel, 18 février 2024.
[44] Ari Rabinovitch & Steven Scheer, « Israel Awards Gas Exploration Licenses to Eni, BP and Four Others », Reuters, 30 octobre 2023.
[45] Kjell Kühne et al., « Carbon Bombs : Mapping Key Fossil Fuel Projects », Energy Policy, vol. 166, 2022 ; Global Energy Monitor, octobre 2022 ; Reuters, 12 septembre 2023.
[46] Reuters, « Ithaca Energy Set for London’s Biggest IPO in 2022 », 2 novembre 2022.
[47] Accords d’Abraham, 2020, normalisation des relations entre Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn sous l’égide des États-Unis.
[48] Benjamin Neimark et al., « A Multitemporal Snapshot of Greenhouse Gas Emissions from the Israel-Gaza Conflict », Queen Mary University of London, 2024 ; Nina Lakhani, The Guardian, 9 janvier 2024.
[49] Neta C. Crawford, The Pentagon, Climate Change, and War : Charting the Rise and Fall of U.S. Military Emissions, Cambridge, MIT Press, 2022, p. 7-8.