
Le régime des sanctions est une guerre contre les peuples !
Depuis plus de deux semaines, un mouvement de révolte de grande ampleur se déroule en Iran¹. Comme le relevait le collectif Roja le 4 janvier, le soulèvement des iraniens se retrouve “assiégé par des menaces extérieures et intérieures”². La répression, d’une rare violence, a fait des milliers de morts. Une intervention occidentale, à laquelle Trump a ouvert la voie, serait une nouvelle violation de la souveraineté d’un Etat de la périphérie et ne pourrait aboutir qu’à une catastrophe ; elle doit être combattue sans ambiguïté. Mais quels mots d’ordres concrets est-il possible d’avoir depuis une position anti-impérialiste conséquente au Nord ? Sur quels éléments faut-il faire plier la bourgeoisie occidentale, autrement dit, comment agir depuis le front des menaces extérieures et impérialistes pour les peuples d’Iran ?
Une arme est brandie par les démocraties libérales, voire par certains soutiens sincères des révoltés : celles des “sanctions internationales”. Ces dernières furent particulièrement discutées après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, mais aussi lorsqu’il fut manifestement impossible d’imposer de telles sanctions à Israël, même après deux ans de génocide. Ce texte vise à expliquer et à condamner le régime de sanctions, mode de gouvernance mondiale et guerre contre les peuples.
Parler de sanctions internationales est déjà trompeur, au sens où ces décisions ne sont pas internationales (elles ne sont pas décidées par le conseil de sécurité de l’ONU – article VII de la charte) mais bien unilatéralement imposées par les États impérialistes.
Les sanctions peuvent désigner des politiques très diverses, du gel des actifs des citoyens du pays sanctionnés à la fin des relations commerciales, en passant par l’instauration de droits de douane et les embargos technologiques.
D’autre part, les sanctions ne sont en rien des outils pour châtier un crime quelconque ou un instrument pour faire respecter le droit international mais bien des embargos financiers, commerciaux et militaires : elles constituent des armes de guerre qu’un État mobilise pour faire avancer son agenda impérialiste. Leur usage ne se limite pas aux conflits ouverts, puisque les sanctions sont utilisées comme un outil de supervision de l’espace économique mondial par les puissances qui cherchent à le diriger.
En plus d’être une cause directe de l’isolement de l’économie du pays ciblé par les embargos, les sanctions provoquent une diminution des devises internationales disponibles et un affaiblissement de la monnaie locale. Ces facteurs, entre autres, conduisent souvent à une situation d’inflation, fruit pourri des sanctions économiques et arme de déstabilisation politique majeure³. Les sanctions entraînent aussi une surspécialisation des économies sanctionnées dans l’exportation de ressources, afin d’acquérir des devises et d’acheter des biens de première nécessité – les affaiblissant parfois considérablement. De ce point de vue, les embargos (hérités de l’ère néo-conservatrice) visant à “soutenir les valeurs démocratiques à travers le monde” ou à “libérer les peuples” s’accordent parfaitement avec la politique explicitement mercantiliste et coloniale de l’administration Trump : faire couler le pétrole pas cher à flots en forçant les pays exportateurs à vendre à bas coût pour reconstituer des liquidités⁴.
De plus, les sanctions tuent, et leurs premières victimes sont les personnes plus précaires et vulnérables, comme les personnes âgées ou malades et les enfants. Selon une étude publiée dans le Lancet, 500 000 personnes meurent chaque année du fait de sanctions économiques⁵, un chiffre qui dépasse celui des morts directes liées aux conflits militaires. Ce coût humain est en partie dû à la crise économique qui frappe les régimes touchés par les sanctions. Ces derniers n’ont qu’une faible marge de manœuvre en termes de politique économique. Les échanges entre pays sanctionnés entraînent d’ailleurs des alliances de survie entre gouvernements aux idéologies très diverses.
A l’inverse, la bonne santé d’une économie sous sanction (en particulier la limitation de l’inflation) n’est pas le signe d’un régime plus démocratique. La Russie a dû réorienter massivement son économie vers une économie de guerre et de prédation, tout en s’appuyant sur une répression féroce. Qu’elles soient efficaces ou non pour peser sur les États désignés comme ennemis par l’impérialisme, les sanctions renforcent l’avidité répressive des gouvernements.
Principalement du fait des sanctions, l’Iran a vu sa monnaie perdre 90% de sa valeur depuis 2018, tandis que le Venezuela a connu plusieurs épisodes d’hyperinflation. L’inflation des prix des biens alimentaires et essentiels, sans augmentation équivalente des salaires, constitue une raison parfaitement légitime de révolte.
Dans les pays soumis à des sanctions, celles-ci accentuent la lutte des classes en incitant la bourgeoisie nationale à intensifier l’exploitation des travailleurs. Du point de vue des classes populaires, la hausse du coût de la vie tend inversement à fragiliser la légitimité des gouvernants. Cette déstabilisation sociale n’est pas un simple dommage collatéral : du point de vue des puissances occidentales qui imposent ces sanctions, elle s’inscrit dans une stratégie visant à préparer le terrain à une recomposition du pouvoir au profit de la bourgeoisie transnationale.
Rappelons-nous du climat social dans les pays européens après l’invasion russe de l’Ukraine, alors même que l’inflation y restait dix fois inférieure à celle que connaît aujourd’hui l’Iran. Dans un contexte de tensions politiques accrues autour des ressources, les crises de la vie chère contribuent partout dans le monde à fragiliser la légitimité des pouvoirs en place et à ouvrir des séquences de contestation sociale⁶. Ces révoltes n’ont d’ailleurs pas toujours une ambition révolutionnaire claire, pas plus qu’elles ne portent systématiquement des idéaux proches des nôtres.
Plutôt que de se limiter à des déclarations abstraites de solidarité, la priorité en tant qu’anti-impérialistes dans un pays qui impose ou se rend complice de tels embargos est de demander la levée immédiate de toutes ces sanctions, qui affament les peuples et renforcent les oligarchies nationales.
La levée des sanctions est une condition fondamentale pour rouvrir les possibles dans des contextes sclérosés par l’impérialisme et la corruption, de même que l’opposition à l’intervention militaire est un impératif sur lequel nous ne devons pas transiger.
Des deux périls auxquels les peuples d’Iran en lutte font face, l’un dépend de nos gouvernants. Charge à celles et ceux pour qui cette menace est à portée d’action d’en faire un terrain de lutte.
¹ Pour comprendre les dynamiques à l’œuvre : “Que se passe-t-il en Iran ?” par Fariba Adelkhah paru sur AOC : https://aoc.media/analyse/2026/01/13/que-se-passe-t-il-en-iran/
² Collectif Roja : “Les protestations en Iran assiégées par les ennemis intérieurs et extérieurs”, relayé dans LundiMatin : https://lundi.am/Les-protestations-en-Iran-assiegees-par-les-ennemis-interieurs-et-exterieurs
³ “Inflation is a political challenge as well as an economic one” – Martin Wolf, Financial Times, 12/06/2022 : https://www.ft.com/content/2022df1d-57c5-44a4-93e6-73f5f5274ca8
⁴ Il s’agit d’une variante de la “maladie hollandaise”. Pour plus d’information, on pourra consulter “Extractivisme et Échange Inégal”, Lignes Anti-Impérialistes.
⁵ L’étude du Lancet : “Effects of international sanctions on age-specific mortality: a cross-national panel data analysis” Francisco Rodríguez, Silvio Rendón, Mark Weisbrot, Lancet Global Health 2025, 13 : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/40712610
⁶ Cette dynamique a été largement thématisée lors de l’année 2024 qui a été fortement marquée par l’inflation ainsi que par de nombreuses élections qui ont vu de nombreux pouvoirs tomber faute d’être en mesure de gérer l’inflation. Le cas étatsunien est le plus documenté notamment par Isabella Weber : https://newforum.org/en/isabella-weber-in-talk-with-harold-james-on-the-us-election/ mais aussi par certains travaux de sciences politiques Aytaç SE, McDowell D, Steinberg DA. « Inflation and Incumbent Support: Experimental Evidence from the 2024 US Presidential Election ». British Journal of Political Science. 2025