Cycle 01 — Comprendre le réarmement

La Guerre Juste

07 décembre 2025

Paris

Objectif du texte

Le texte analyse les stratégies argumentatives par lesquelles la pensée libérale construit une théorie de la guerre juste visant à légitimer les interventions militaires après la chute de l’URSS. En s’appuyant essentiellement sur la notion « d’urgence suprême », on élabore un système de droit international différencié, où le droit de la guerre ne s’applique pas de la même manière aux États libéraux et aux États non-libéraux. Ce système permet ainsi aux premiers non seulement de justifier les interventions militaires, mais également de cibler les populations civiles.

Concepts clés

La paix démocratique

Cette doctrine, qui a pris différentes formes dans l’histoire de la pensée occidentale mais qu’on peut reconduire au texte de E. Kant, Pour la paix perpétuelle, établit qu’il ne peut y avoir de paix dans le monde qu’entre des États partageant les principes du libéralisme.

L’exemption suprême d’urgence

Il s’agit d’un argument visant à justifier la dérogation au droit de la guerre – et donc concrètement la possibilité de viser la population civile – pour les États qui mènent une guerre considérée comme juste.

Arguments

Le contexte de l’émergence de ces théories de la guerre juste est la fin de la guerre froide, lorsque l’administration américaine doit justifier le maintien de l’OTAN et le financement du complexe militaro-industriel, après la chute de l’URSS et la dissolution du pacte de Varsovie. L’un des acteurs principaux de ce renouveau de la pensée interventionniste est le haut fonctionnaire américain Colin Powell. Une première étape est l’adhésion publique du président des États-Unis Ronald Reagan, en 1982, à la thèse de la paix démocratique, qui consiste à affirmer que tous les États non démocratiques constituent une menace pour les États-Unis et pour le monde, et qu’il faut donc soutenir leur transition démocratique et voire même œuvrer activement au renversement de ces régimes autoritaires. Cette prise de position trouve un écho, en 1992, dans le rapport des Nations unies « Un Agenda pour la paix », écrit par le secrétaire général Boutros Boutros-Ghali, qui adhère également à cette théorie. Cette nouvelle conception de la guerre s’appuie sur l’argument de « l’urgence suprême », élaboré d’abord par M. Walzer et repris par J. Rawls. Cet argument consiste à affirmer que, lorsqu’on combat pour établir le droit et protéger autrui, on est en droit de suspendre ce même droit et de ne pas respecter les convention sur le droit de la guerre. Rawls développe cette idée en forgeant la catégorie des États « hors du droit », c’est-à-dire les États qui refusent de se plier au « droit des peuples raisonnables » et auxquels les États libéraux auraient le droit de faire la guerre. Ces idées sont ensuite approfondies par trois politologues, M. Doyle, F. Fukuyama et L. Diamond, qui insistent sur la nécessité, pour garantir la paix mondiale, que tous les États adoptent un régime politique libéral-démocratique. En ce sens, ils préconisent le maintien d’une ligue armée de démocraties libérales ayant pour mission d’opérer des changements de régime à travers le monde. C’est l’OTAN qui incarnera ce double critère libéral-démocratique et militaire. Le texte se conclut sur la première guerre du Golfe, montrant comment ces arguments ont été mobilisés pour justifier les victimes civiles des bombardements de la coalition et des sanctions internationales.

Bilan critique

L’intérêt principal du texte est de montrer comment un discours idéologique se construit sur la base d’intérêts économiques, et comment ce discours reconfigure, en termes libéraux, une forme du suprémacisme occidental (les États « hors du droit » de Rawls renvoyant aux anciennes colonies). Il montre comment le respect de droits fondamentaux et universels ne fonctionne en réalité que dans une logique différentielle : ces droits ne s’appliquent pleinement qu’aux peuples civilisés et sont suspendus pour les peuples ou les États en dehors du monde libéral. La discussion a globalement souligné la continuité entre ces discours et les justifications idéologiques des conflits plus récents, menés sous la présidence Trump. Dans les deux cas, c’est l’idée d’exception qui permet aux puissances impérialistes de légitimer leurs agressions. De ce point de vue, la désignation de l’ennemi comme « terroriste » est essentielle car elle permet de justifier le suspension du droit de la guerre à son encontre, comme nous avons pu le constater dans le cas du génocide à Gaza ou des exécutions extrajudiciaires perpétrées par les États-Unis. Cependant, il faut éviter de considérer le droit international uniquement à travers le prisme de cette hypocrisie fondamentale, qui permet aux États impérialistes dominants de s’émanciper des règles qu’ils imposent au reste du monde. Le fait que l’« état d’exception » soit un moment constitutif du droit peut aussi être utilisé de manière positive par le camp de l’émancipation, si le rapport de force lui est favorable. De plus, nous avons vu que la logique universaliste du droit international a pu avoir un effet mobilisateur dans le cadre de la solidarité avec le peuple palestinien et pour la dénonciation du génocide.