Cycle 02 — Impérialisme fossile

Retour sur le Choc pétrolier

08 mars 2026

Paris

Objectif du texte

Adam Hanieh tâche de déconstruire l'idée selon laquelle le choc pétrolier des années 1970 serait exclusivement dû au comportement des pays arabes. Il propose plutôt de se concentrer sur la structuration et les profondes transformations de l'industrie pétrolière américaine afin de retracer le rôle joué par les grandes compagnies pétrolières.

Contexte historique

Les Sept Sœurs

Il s'agit d'un oligopole de sept compagnies transnationales qui dominent l'industrie pétrolière entre 1940 et la fin des années 1970.

L'OPEP

L'organisation des pays exportateurs de pétrole est une organisation intergouvernementale qui a pour but de coordonner et d'unifier les politiques des pays membres.

Concepts centraux

Centralisation

La dynamique par laquelle plusieurs capitaux tendent à se concentrer dans les mains d'un nombre toujours plus réduit de propriétaires.

Intégration verticale

C'est une stratégie par laquelle une entreprise tend à vouloir contrôler toutes les étapes, en amont et en aval, de la fabrication d'un produit.

Exploitation Offshore

C'est une installation qui permet d'exploiter un gisement de pétrole au milieu de l'océan. C'est une technique très couteuse qui demande un capital de départ considérable.

Système de Bretton Wood

C'est un système mis en place à la fin de la Seconde Guerre Mondiale qui permettait de régler les échanges en monnaies. Selon ce système le dollar américain avait une valeur fixée par rapport à l'or et toutes les autres monnaies avaient une valeur fixée par rapport au dollar. Ce système rentre en crise à cause d'une excessive circulation de dollars dans le monde, ce qui rendait impossible la conversion en or. C'est Nixon en 1971 qui arrête la possibilité de convertir les dollars en or.

Arguments

Pour comprendre les deux chocs pétroliers, il faut d'abord analyser la restructuration de l'industrie pétrolière américaine qui a lieu entre 1955 et 1966. Cette restructuration consiste d'abord en un dynamique de centralisation des capitaux, qui réside à la fois dans la fusion ou dans l'acquisition des entreprises entre elles, mais également dans le contrôle de la distribution et de la commercialisation des produits pétroliers ainsi que des produits chimiques. On assiste alors à un processus de centralisation du capital et d'intégration verticale de la production.

Cette centralisation est exacerbée par le développement de l'exploitation offshore, impulsé par les mesures protectionnistes du président Eisenhower, modifiant ainsi les dynamiques d'accumulation du capital au profit des plus grandes entreprises. Cependant, le contexte du marché mondial est également bouleversé par de nouveaux acteurs et en particulier par l'émergence de l'URSS comme pays exportateur de pétrole. En exploitant son pétrole à des fins politiques, l'Union soviétique renforce ses liens avec ses alliés et permet à certains pays de s'émanciper de la tutelle américaine grâce à un transfert de savoir-faire technique. Parallèlement, la Libye émerge en tant que producteur majeur, inondant le marché et contournant le contrôle des prix exercé par les Sept Sœurs, qui cherchaient à les maintenir artificiellement hauts. Sous l'impulsion de Kadhafi, les prix augmentent, provoquant un effet boule de neige qui menace et affaiblit le modèle économique des majors, poussant l'ensemble des acteurs à vouloir renégocier les accords pétroliers.

​Hanieh remet ensuite en cause l'idée que le choc pétrolier serait un événement déconnecté de la fin du système de Bretton Woods. Il démontre au contraire que ce choc s'inscrit pleinement dans les rapports de force mondiaux de l'époque, marqués par la crise du fordisme et la décolonisation. À partir du moment moment où Nixon va suspendre la convertibilité du dollar en or, une chute de la valeur du dollar se produit, ce qui entraîne une dépréciation des réserves des pays producteurs de pétrole. Ceci les pousse à contester le contrôle des prix par les Sept Sœurs et induit une hausse générale des prix. Selon Hanieh, le narratif classique du choc pétrolier est un mythe qui repose sur trois éléments. Premièrement, il ne s'agissait pas d'une simple augmentation des prix due à une raréfaction, mais d'une hausse des impôts versés par les entreprises aux États producteurs, il s'agit en somme d'un transfert d'argent des États-Unis aux pays producteurs de pétrole ; ce coût a été répercuté sur les consommateurs, permettant aux compagnies d'augmenter massivement leurs profits en tirant parti du choc. Deuxièmement, cette hausse des prix (soutenue par des aides publiques) a rendu rentable l'ouverture et l'exploitation coûteuse du pétrole offshore, les majors ayant délibérément évité d'augmenter leur production classique pour maintenir les prix élevés. Troisièmement, cette situation a servi de prétexte pour justifier des politiques de dérégulation. Finalement, ce contexte a offert aux grandes puissances une marge de manœuvre pour reconfigurer les règles du marché mondial, tandis que l'embargo arabe était, selon l'auteur, quasi inexistant dans les faits.

Bilan critique

​​Des parallèles ont été tracés avec la situation actuelle, où les crises continuent d'avantager les entreprises au profit des États-Unis. Toutefois, une différence conjoncturelle majeure a été relevée : dans les années 1970, il existait une dynamique de monopolisation et des rivalités inter-impérialistes dont l'Europe tentait de s'éloigner. Aujourd'hui, on observe un front beaucoup plus uni. Une entreprise comme TotalEnergies, par exemple, se positionne dans le sillage des États-Unis en raison d'une intégration européenne plus forte. De plus, la guerre en Ukraine a eu pour effet de transférer et de renforcer la dépendance énergétique de l'Europe vis-à-vis des États-Unis. ​ Une critique politique a été formulée contre le texte d'Hanieh. Sa thèse centrale qualifiant l'embargo d'acte purement performatif (allant jusqu'à le considérer comme une supercherie) tend à occulter l'importance de la guerre du Kippour et à remettre en question la réalité de la solidarité arabe. L'embargo n'était pas seulement performatif : il a eu des effets réels et tangibles. Il a notamment contribué à la volonté d'instaurer un nouvel ordre économique international à l'ONU ; sans cela, les projets de régulation des prix des matières premières n'auraient pas pu voir le jour. Même si l'on admet que les pays ayant instauré l'embargo n'étaient pas fondamentalement anti-impérialistes, cela n'annule pas les conséquences réelles de leurs actions. Au moment où la discussion a porté sur l'actualité on a souligné que la base financière soutenant Donald Trump est traversée par des intérêts contradictoires entre l'industrie du pétrole classique et celle du pétrole non conventionnel, une contradiction qu'il tente de résoudre. ​Enfin, le groupe a conclu sur une différence majeure entre les années 1970 et aujourd'hui : la possibilité actuelle de substituer les sources d'énergie. Si la crise pétrolière a marqué l'émergence d'un certain imaginaire écologique lié à la rareté des ressources, l'article d'Hanieh permet de déconstruire cette idée. Il démontre que la prétendue raréfaction découlait en réalité de choix politiques délibérés et de rapports de force, plutôt que d'une fatalité géologique.