Cycle 01 — Comprendre le réarmement
Réarmement Européen
05 octobre 2025
Paris
Objectif du texte
Il s’agit de critiquer l’idée que le plan de réarmement européen engendrera une dynamique positive en termes de croissance, d’emploi et d’innovation.
Arguments principaux
Serfati montre qu’un consensus se dégage dans la recherche pour affirmer qu’un investissement dans les secteurs civils (santé, éducation, culture) stimule davantage la croissance et crée plus d’emplois qu’un investissement comparable dans le secteur militaire. Il remet également en cause l’idée que les dépenses militaires auraient un effet positif sur la recherche et l’innovation. La production de connaissances scientifiques est davantage stimulée par une dépense dans le secteur civil.
Le cas de la France
Pour ce qui concerne la France, le plan de réarmement pourra difficilement stimuler la croissance. La première raison tient aux capacités productives limitées et en contraction du système industriel français. Le plan implique un changement d’échelle de production que les entreprises de l’armement ne sont pas en mesure d’atteindre (pour différentes raisons, liées à la fois aux chaînes d’approvisionnement, aux difficultés de recrutement et à un manque d’investissement de la part des entreprises) La volonté de financer l’armement par l’austérité budgétaire (c’est-à-dire par des coupes dans d’autres postes de dépenses) produira très probablement une dégradation des conditions des salarié.e.s et du fonctionnement des services publics, annulant les éventuels effets positifs sur l’économie.
Concept clé
Keynésianisme militaire.
Il s’agit d’une politique économique qui préconise de stimuler la croissance par un investissement massif dans le secteur de la défense. Elle se fonde sur l’hypothèse des « multiplicateurs d’investissement » : l’investissement initial génère des revenus pour les entreprises et les salariés, qui, en les dépensant à leur tour, produisent une croissance économique supérieure au montant du budget initial. Cette politique économique prend le nom de l’économiste John Maynard Keynes.
Bilan critique du texte
Le texte propose une critique du plan de réarmement en montrant que l’investissement dans d’autres secteurs, comme la santé, l’éducation ou la production industrielle, produit un meilleur effet sur la croissance. Une position politique découle donc de cette analyse : elle revient à s’opposer au réarmement pour défendre un investissement dans d’autres secteurs. Il s’agit alors de défendre un keynésianisme civil contre un keynésianisme militaire. En substance, cette position affirme qu’il serait préférable d’investir dans l’éducation, la santé et la culture plutôt que dans l’armée. Si cette position permet de critiquer les politiques d’austérité budgétaire, elle ne constitue pas une rupture avec la logique capitaliste ; elle remet seulement en cause l’opportunité économique du réarmement. Plus généralement, ce cadre d’analyse occulte un problème politique : la critique du réarmement ne devrait pas se limiter à une question d’utilité ou d’inutilité économique. Même si le réarmement pouvait réellement stimuler la croissance, il faudrait toujours s’y opposer pour des raisons politiques. De plus, elle tend à laisser de côté les rapports de force entre États qui sont à l’origine du plan Rearm Europe, notamment la pression des États-Unis sur les alliés européens pour qu’ils portent à 5 % du PIB leurs dépenses militaires. L’analyse ne parvient pas à penser le rôle structurel de l’industrie de l’armement. Si le plan est adopté malgré la faible probabilité qu’il puisse stimuler la croissance, il faut pouvoir expliquer les raisons de cette apparente irrationalité.
Il faut tout de même souligner que le texte s’adresse d’abord à des militant.e.s et qu’il a été présenté aux AMFIS l’été 2025. Pour dépasser donc son caractère conjoncturel et retrouver une analyse structurelle de l’armement en France, on peut se tourner vers les autres travaux de Claude Serfati comme Le militaire, une histoire française (Amsterdam, 2017)
Dans ce texte, l’auteur montre :
le fonctionnement détaillé de ce qu’il appelle le méso-système français de l’armement (MSFA), c’est-à-dire le système qui structure les rapports entre l’État, les grands groupes industriels et l’armée, qui se reproduit en contournant la souveraineté populaire ; le lien entre ce méso-système et l’impérialisme français, qui produit une politique d’intervention militaire permanente de la France dans son « pré carré africain ».
Deux interventions, qui permettent d’approfondir l’analyse de l’impérialisme français
- « Qui s’intéresse à l’impérialisme français ? » Un entretien dans la revue Période
- « La défense, un avantage compétitif de la France dans l’UE » que nous avons lu l’année dernière et qui a été publié d’abord sur contretemps