Cycle 01 — Comprendre le réarmement
Théorie Marxiste de l'armement
09 novembre 2025
Paris
Objectif du texte
Michael Kidron propose dans cet article une théorie de l’armement. Il explique que l’un des mécanismes de stabilisation de l’économie, ayant permis de garantir le plein emploi et une forte croissance après la Seconde Guerre mondiale, est une politique d’armement pilotée par l’État, qui devient permanente à cause de ses effets sur l’économie et de la compétition entre États.
Concepts clés
Composition organique du capital
La composition organique du capital est le rapport entre le capital constant (c’est-à-dire les machines, bâtiments et matières premières), dont la valeur se transmet directement à la marchandise, et le capital variable (les salaires) qui rémunère la force de travail. Seul le capital variable permet de réaliser un profit car la valeur créée par le travail est supérieure au salaire versé.
Baisse tendancielle du taux de profit
Selon Marx, dans une société capitaliste, le profit tend à baisser. Sous la pression de la concurrence, les capitalistes sont poussés à innover et donc à augmenter la part du capital constant (en achetant des machines plus performantes), ce qui réduit la part du capital variable, qui est la seule à leur permettre de réaliser un profit. Le taux de profit tend donc aussi à diminuer.
Arguments principaux
Le point de départ du raisonnement est que le système capitaliste est exposé en permanence au risque de surproduction. Cette tendance résulte de l’effet combiné de la concurrence entre les capitaux - qui deviennent de plus en plus grands - et du fait qu’ils sont contrôlés par un petit nombre de personnes, dont le décisions, mènent à une croissance dépassant la capacité d’absorption du marché. Un investissement dans l’armement permet alors de modérer le rythme d’expansion du capital et d’accroître la capacité d’absorption du marché, sans bouleverser les relations entre les capitaux individuels. D’une part, le budget de l’armement est financé par l’impôt sur le capital, ce qui modère l’investissement privé et limite la tendance à augmenter la part du capital constant. Par ce moyen l’État prélève le capital excédentaire sans créer les conditions d’une surproduction future. D’autre part, et c’est un point crucial, le bien produit par l’armement est un bien de luxe. Les armes sont en effet considérées comme telles car elles ne servent ni à la production d’autres marchandises (ce ne sont pas des moyens de production) ni à la consommation. En ce sens, la productions d’armes stimule la demande (en créant des emplois) mais sans inonder le marché de nouveaux bien de consommations et sans perturber les prix des machines, de la nourriture ou du logement. Ainsi, l’État peut effectuer un investissement public sans craindre d’accélérer la baisse du taux de profit.
• Cette politique d’armement devient permanente à cause de l’effet domino de la course aux armements. Un pays qui décide d’utiliser le financement militaire pour stabiliser son économie pousse les autres à faire de même, ne serait-ce que par la menace que représente une armée. Ainsi, un complexe militaro-industriel a un effet stabilisateur en interne et contraint les autres pays à investir à leur tour dans l’armement. • Une contradiction émerge alors : chaque pays doit à la fois utiliser la politique d’armement comme un stabilisateur interne et, en même temps, répondre à la dynamique d’armement des autres pays. Cette pression externe conduit à une spécialisation du secteur militaire, qui s’isole des autres secteurs productifs et devient de moins en moins apte à soutenir le plein emploi. Les ouvriers du secteur militaires ne pouvant plus se reconvertir facilement dans le secteur civil, des situations de chômage endémique apparaissent avec les fluctuations de la demande. • C’est là que l’auteur identifie une possibilité d’action politique. La spécialisation du secteur militaire change le rapport de force en faveur de travailleurs et leur révèle les potentialités de l’intervention étatique dans l’économie. Pour Kidron, cela crée les conditions favorable à l’émergence d’une conscience de classe révolutionnaire, transformant les réformistes sincères en révolutionnaires.
Bilan critique
Le texte est intéressant parce qu’il propose une explication du réarmement dans un cadre marxiste. Il montre le rôle structurel du budget d’armement dans une économie capitaliste. En ce sens, il complète le texte de Serfati en expliquant pourquoi, malgré une moindre efficacité, les États préfèrent un keynésianisme militaire à un keynésianisme civil. Il met en évidence aussi les dynamiques de concurrence propres aussi aux alliances militaires, ce qui permet de comprendre les conflits récents au sein de l’OTAN. Cependant, l’explication semble sous-estimer l’isolement de la production militaire dans un pays (un aspect bien analysé par Serfati). Le lien entre l’investissement dans le secteur militaire et la réduction de la baisse tendancielle du taux de profit reste alors très théorique. Plusieurs participants à la séance ont également questionné la nature presque mécaniste de l’explication, qui semble minorer la dimension proprement politique du réarmement. L’analyse donne l’impression que les décisions en matière de défense sont le fruit d’un calcul économique, alors qu’elles sont plus souvent l’objet d’un choix politique. Ces doutes concernent également la partie finale, qui préconise une réconciliation entre réforme et révolution, à partir des contradictions engendrées par les politiques d’armement. Dans ce cas aussi l’explication semble très mécaniste et le lien entre les contradictions et la conscience révolutionnaire reste également très théorique.