Mythes et conséquences du Premier choc pétrolier

Adam Hanieh

Nous traduisons le chapitre VI de Crude Capitalism d’Adam Hanieh paru chez Verso Books en 2024. La question du choc pétrolier ayant été évoqué dans de nombreuses séances du groupe de lecture, nous avons décidé de traduire ce texte et de consacrer une séance cette année à cette question.

Un moment de rupture

En septembre 1973, le magazine états-unien Newsweek publiait une couverture qui allait devenir pour beaucoup le symbole de la décennie 1970, marquée par les crises : un homme arabe à l’air furieux, coiffé du couvre-chef traditionnel du Golfe, tenant dans ses bras une pompe à essence comme s’il s’agissait d’un fusil. Sous le titre « Arab oil squeeze » (“la restriction du pétrole Arabe”)[01], cette image reflétait bien l’état d’esprit de l’époque : le monde était pris en otage par une bande de magnats du pétrole arabes déraisonnables, dont le nouveau contrôle sur le brut faisait grimper les prix, créait des pénuries d’essence et d’autres carburants, et déclenchait une spirale inflationniste et une stagnation économique. Dans l’imaginaire populaire, les actions de l’OPEP s’apparentaient à une utilisation du pétrole comme arme contre l’Occident, laissant les grandes compagnies pétrolières traditionnelles impuissantes et sans réponse viable face à la forte hausse des prix qui se profilait. Peu après la publication du numéro de Newsweek, les prix du pétrole ont quadruplé lors de ce qui est devenu le premier choc pétrolier (1973-1974). Ils ont ensuite doublé à nouveau lors d’un deuxième choc à la fin de la décennie (1979-1980). Le pétrole était désormais considéré en termes de « rareté » et de « sécurité nationale », et des voix de tous bords politiques appelaient à un retour à l’autarcie énergétique occidentale et à une rupture avec la dangereuse dépendance au pétrole brut du Moyen-Orient.

Cette interprétation de l’OPEP comme le méchant des années 1970 continue d’être largement répandue dans la culture populaire et dans de nombreux écrits universitaires. Mais, à l’instar de la photo de couverture du magazine Newsweek – qui représentait en réalité un mannequin de Madison Avenue vêtu d’un costume traditionnel du Golfe –, il s’agit d’un mélange superficiel d’idées fausses et de mythes. Les notions de pénurie de pétrole ou la croyance selon laquelle les prix de l’essence ont grimpé en flèche en raison d’un embargo de l’OPEP sont incorrectes et reflètent une tendance à confondre les événements avec les intentions perçues de divers acteurs. Bon nombre de ces idées erronées découlent d’une mauvaise compréhension de la circulation du pétrole – en particulier de l’importance des activités en aval et de la forme intégrée des entreprises – qui obscurcit non seulement les mécanismes, mais aussi les bénéficiaires ultimes des hausses de prix. On a également tendance à considérer les chocs pétroliers de manière globale, sans distinguer leurs impacts variés selon les zones géographiques, les classes sociales et l’industrie pétrolière elle-même. Tout cela rend difficile la compréhension de la véritable signification des multiples crises des années 1970.

Comment comprendre les causes et les conséquences des chocs pétroliers des années 1970 ? Pour répondre à cette question, nous devons détourner notre attention de l’OPEP pour examiner les changements qui se sont produits dans d’autres segments du marché mondial du pétrole au cours de cette période. Le cas le plus important ici est celui des États-Unis, où l’industrie pétrolière, très hiérarchisée et divisée entre les vingt plus grandes entreprises intégrées et de nombreuses petites entreprises non intégrées, a subi une profonde transformation structurelle dans les années qui ont immédiatement précédé les changements majeurs dans le contrôle en amont du pétrole du Moyen-Orient. Les changements survenus sur le marché pétrolier américain étaient étroitement liés aux principaux États de l’OPEP, notamment par le biais des structures d’entreprises intégrées verticalement qui continuaient à acheminer la majeure partie du pétrole dans le monde. Dans le même temps, cette période a également été marquée par une nouvelle augmentation des exportations pétrolières soviétiques, qui a eu des répercussions importantes sur l’équilibre des pouvoirs dans l’industrie mondiale. L’étude des interdépendances entre ces différentes zones géographiques du pétrole mondial peut en dire long sur l’évolution des prix, des structures d’entreprise et des caractéristiques de la production pétrolière au cours des années 1970. D’une manière essentielle, elles préfigurent également les modèles contemporains de contrôle et de propriété du pétrole.

 

Les Etats-Unis avant le choc pétrolier

Une dimension importante de la transition pétrolière mondiale d’après-guerre que nous avons abordée au chapitre 6 était l’activité internationale croissante des compagnies pétrolières qui ne faisaient pas partie du club des Sept Sœurs. Le principal moteur de cette expansion internationale était le deuxième groupe des vingt premières entreprises américaines, telles que Occidental, Phillips et Getty Oil.[02]. Bien qu’elles ne soient pas aussi puissantes que les Sept Sœurs, ces sociétés dites « indépendantes » n’en restaient pas moins importantes et intégrées, combinant à la fois des activités en amont et en aval (y compris le raffinage et la commercialisation) au sein des mêmes structures d’entreprise. Alors que la consommation mondiale de pétrole explosait au cours des deux décennies qui ont suivi la guerre, doublant entre 1950 et 1960, puis doublant à nouveau en 1970, ces entreprises indépendantes se sont tournées vers le pétrole brut étranger afin de pénétrer les nouveaux marchés qui avaient émergé en Europe occidentale, au Japon et ailleurs.[03].

Comme nous l’avons vu, l’une des principales conséquences de cette diversification croissante du secteur a été l’affaiblissement des conditions concessionnaires très avantageuses dont bénéficiaient les Sept Sœurs dans des régions telles que le Moyen-Orient. Conjugué à la vague mondiale de révoltes anticoloniales, cet élément a joué un rôle essentiel dans la création de l’OPEP en 1960.

Mais cette expansion internationale des indépendants de second rang a également eu des implications importantes pour la structure de l’industrie pétrolière américaine nationale. Plus important encore, dans un contexte de consommation mondiale en plein essor et de généreuses subventions fiscales, les compagnies pétrolières américaines qui avaient réussi à franchir les frontières des États-Unis se sont retrouvées avec d’énormes réserves de trésorerie accumulées au cours des années 1950 et 1960. Ces réserves dépassaient de loin celles de tout autre secteur industriel et, en 1968, on estimait que les vingt premières compagnies pétrolières américaines disposaient d’un excédent de trésorerie d’environ 9,6 milliards de dollars, soit un montant « équivalent à plus de 60% des actifs de l’ensemble des entreprises manufacturières [américaines] [04]».

Si une partie de ces réserves de trésorerie a été utilisée pour financer les coûts d’exploitation internes, la majeure partie a servi à financer d’autres investissements, souvent l’achat d’autres sociétés pétrolières.[05] En conséquence, l’industrie pétrolière américaine a connu une vague sans précédent de consolidation d’entreprises tout au long des années 1960.

Ces événements sont documentés dans une remarquable série d’audiences du Sénat américain qui se sont déroulées entre 1964 et 1970 et qui comptent plus de 4500 pages dans leur version finale. Les audiences se sont focalisées sur la concentration du pouvoir des entreprises dans toutes les branches de l’industrie américaine, y compris le pétrole. John Blair, alors économiste en chef de la sous-commission sénatoriale sur les lois antitrust et les monopoles, a joué un rôle de premier plan dans ces procédures. Il a ensuite rédigé un ouvrage novateur sur l’industrie pétrolière, intitulé The Control of Oil.[06] Selon le témoignage de Blair devant la commission d’enquête, les compagnies pétrolières ont dépensé plus de 3,9 milliards de dollars en fusions et acquisitions (M&A) aux États-Unis entre 1955 et 1966, soit plus que tout autre secteur et l’équivalent de 15 % de toutes les fusions et acquisitions dans le secteur manufacturier au cours de cette période.[07] Ainsi, le secteur pétrolier s’est retrouvé à l’avant-garde d’une profonde concentration du contrôle et de la propriété des entreprises qui s’est produite à cette époque : plus d’un tiers de toutes les acquisitions réalisées entre 1948 et 1968 l’ont été par seulement vingt-cinq entreprises, dont huit étaient des sociétés pétrolières, soit une proportion plus importante que dans tout autre secteur.[08]

Au cours des années 1960, quatre grands types de fusions-acquisitions ont eu lieu dans l’industrie pétrolière américaine. Le premier concernait la fusion d’entreprises appartenant au deuxième rang des vingt plus grandes sociétés pétrolières.[09] En s’associant, ces entreprises pouvaient mieux financer leur expansion internationale et compléter leurs activités sur différents marchés régionaux aux États-Unis (par exemple, une entreprise axée sur la Californie pouvait acquérir des participations dans l’Ohio). Elles pouvaient également développer leurs capacités dans des secteurs où elles étaient relativement faibles (tels que le raffinage ou la commercialisation). Ce type de fusions a représenté environ un tiers de toutes les acquisitions dans l’industrie pétrolière américaine entre 1961 et 1968 et a permis aux entreprises pétrolières intégrées de deuxième rang aux États-Unis d’augmenter considérablement la taille de leurs actifs, mais en même temps de voir leur nombre diminuer.[10] Comme une grande partie de ces fusions-acquisitions concernait des transactions entre des entreprises situées sur différents marchés régionaux américains, la concentration et la centralisation de la propriété ont renforcé le caractère national de l’industrie pétrolière américaine, tout en mettant sous pression les petites entreprises dont les activités se limitaient à certains États. Au cours des décennies suivantes, la plupart des entreprises créées à la suite de cette vague de fusions ont elles-mêmes été absorbées par les plus grandes entreprises intégrées parmi les huit premières.

Le deuxième type d’activité de fusion-acquisition concernait les investissements dans les activités en aval, en particulier la distribution et la commercialisation de produits pétroliers raffinés tels que l’essence. La distribution et la vente au détail de produits pétroliers ont représenté environ un quart de toutes les acquisitions réalisées par les vingt plus grandes sociétés pétrolières entre 1956 et 1968, celles-ci ayant racheté un peu moins de 23 000 stations-service indépendantes aux États-Unis au cours de cette période.[11] La propriété de ces points de vente au détail a permis aux plus grandes compagnies pétrolières d’améliorer l’équilibre entre la production de pétrole brut et sa commercialisation, réduisant ainsi la quantité de pétrole brut excédentaire devant être écoulée sur le marché libre. Le contrôle accru des plus grandes entreprises sur les ventes en aval a également réduit le nombre et la puissance commerciale des petits détaillants, y compris leur capacité à proposer des prix plus bas pour les produits pétroliers. Ces petits détaillants (appelés «private branders») avaient joué un rôle essentiel dans la suburbanisation des États-Unis en installant des stations-service sur les principales autoroutes et en vendant de l’essence moins cher que les grandes compagnies pétrolières. Ils ont même introduit la pratique désormais omniprésente du libre-service afin de réduire leurs coûts d’exploitation. Comme nous le verrons ci-dessous, l’effondrement de ces marques privées à la fin des années 1960 a eu des répercussions considérables sur la manière dont les chocs pétroliers des années 1970 ont été vécus aux États-Unis.

Troisièmement, les plus grandes compagnies pétrolières se sont également tournées de manière significative vers l’industrie chimique à cette époque. La production et la distribution de produits chimiques – notamment d’engrais, de plastiques et de matières premières – ont représenté plus d’un cinquième de toutes les acquisitions nationales réalisées par les vingt plus grandes compagnies pétrolières américaines entre 1956 et 1968.[12] Au début des années 1960, les compagnies pétrolières américaines ont dépensé autant pour les usines pétrochimiques que pour les raffineries de pétrole, prenant ainsi le contrôle de la majeure partie de la capacité nationale pour certains des produits chimiques les plus importants, notamment le caoutchouc synthétique, l’éthylène, le propylène et l’acétone.[13] En 1968, treize des cinquante plus grandes entreprises vendant des produits chimiques aux États-Unis appartenaient entièrement à des compagnies pétrolières.[14] Comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, ces structures de propriété interdépendantes dans les industries pétrolières et chimiques américaines se sont développées au moment même où les produits pétrochimiques devenaient essentiels à la production industrielle dans d’autres régions du monde, en particulier en Europe occidentale. Elles ont ainsi contribué à consolider la domination mondiale de l’industrie pétrochimique américaine tout au long des années 1960 et 1970.

Enfin, le quatrième type de fusion-acquisition au cours de cette période a vu l’expansion des compagnies pétrolières dans un large éventail d’activités non pétrolières. Cela comprenait d’autres formes de production d’énergie primaire (telles que le charbon et l’énergie nucléaire), ainsi que des entreprises extérieures au secteur de l’énergie, notamment la fabrication de camions, la construction navale, les moteurs d’avion, la production de béton et de ciment, la construction de routes et d’autoroutes, l’équipement militaire, les équipements de chauffage et de climatisation, et l’immobilier.[15] Ces investissements non pétroliers ont représenté plus d’un quart de toutes les acquisitions réalisées par les plus grandes sociétés pétrolières américaines entre 1961 et 1968.[16] Ils montrent comment les compagnies pétrolières américaines ont commencé à se transformer en grands conglomérats industriels qui, tout en restant centrés sur le pétrole et l’énergie, englobaient de plus en plus d’autres secteurs économiques au-delà du pétrole. Comme nous le verrons dans les chapitres suivants, cette évolution continue de marquer l’évolution structurelle des plus grandes compagnies pétrolières américaines.

Alors que les plus grandes compagnies pétrolières américaines réalisaient ces divers investissements tout au long des années 1960, un autre développement important se produisait dans l’industrie pétrolière : l’émergence de l’exploration offshore américaine, en particulier dans le golfe du Mexique. Bien que des expériences de forage aient commencé dans les années 1930 le long des zones côtières et des zones humides de la Louisiane, il a fallu attendre les années 1950 pour que les progrès réalisés dans les technologies de forage et d’exploration permettent l’extraction dans des zones plus profondes en pleine mer.[17] Le coût élevé de l’extraction offshore signifiait que sa viabilité financière dépendait de prix du pétrole relativement élevés, ce qui fut grandement favorisé par la décision prise par Eisenhower en 1959 de restreindre les importations américaines de pétrole et ainsi maintenir les prix intérieurs du pétrole à un niveau supérieur à ceux pratiqués à l’étranger.[18] Le gouvernement américain a également offert des incitations fiscales et des subventions importantes pour la recherche technologique et l’équipement aux compagnies pétrolières impliquées dans l’exploration offshore pendant cette période.[19] En conséquence, la production offshore a fourni une part de plus en plus importante du pétrole américain au cours des années 1950 et 1960.

Les plus grandes compagnies pétrolières ont été les principales bénéficiaires de cette expansion de l’exploitation pétrolière offshore, en partie en raison d’une différence cruciale entre la gouvernance des droits de propriété dans les zones terrestres et offshore. Contrairement aux droits de propriété privée morcelés sur de nombreuses petites parcelles qui caractérisaient la plupart des champs pétroliers terrestres américains (voir chapitre 2), le gouvernement fédéral avait pris en 1953 la juridiction souveraine sur les «terres immergées» situées à plus de trois miles des côtes américaines, introduisant un système géré par le gouvernement pour les appels d’offres sur les concessions d’exploration offshore. Connu sous le nom de « bonus bidding », ce système attribuait les concessions aux entreprises qui offraient la meilleure offre initiale en espèces par acre.[20] Les moyens considérables des plus grandes compagnies leur permirent d’offrir des sommes énormes et d’exclure de fait les plus petites sociétés de toute participation à l’extraction offshore. Ainsi l’industrie offshore s’est trouvée dominée par un petit nombre des plus grandes entreprises, presque exclusivement du top vingt, faisant souvent des offres conjointes pour les baux d’exploitation. Cela a ouvert la voie aux configurations ultérieures de production mondiale du pétrole (et de destruction environnementale) où l’extraction en eau profonde (et récemment très profonde [ultradeep]) constitue une partie importante de l’approvisionnement en pétrole brut des géants pétroliers actuels (voir Chapitre 11).

Dans l’ensemble, ces changements au sein de l’industrie pétrolière américaine ont marqué la forte concentration de la propriété qui s’est produite dans l’ensemble du secteur au cours des années 1950 et 1960. Le pouvoir des plus grandes entreprises intégrées américaines (les huit premières et les vingt premières au sens large) s’est considérablement accru et s’est étendu en amont et en aval de la chaîne de valeur du pétrole (ainsi qu’à d’autres industries énergétiques et non pétrolières). La domination du marché pétrolier américain par ces grandes entreprises, y compris la vente de produits pétroliers tels que l’essence, s’est de plus en plus développée à l’échelle nationale, plutôt que sur les marchés régionaux distincts qui avaient jusqu’alors caractérisé la structure du pétrole américain. Parallèlement à ce processus de consolidation de l’industrie, la position des petites entreprises pétrolières non intégrées et des détaillants s’est considérablement affaiblie, et les barrières à l’entrée ont été relevées pour tout concurrent potentiel (en particulier dans le domaine de l’exploration offshore). Les conditions qui avaient initialement permis aux petites entreprises non intégrées d’émerger et de prospérer aux États-Unis – les déséquilibres relatifs de l’approvisionnement en pétrole entre les différents segments des plus grandes entreprises intégrées (voir chapitre 2) – ont été largement supprimées. En fin de compte, cette restructuration de l’industrie pétrolière américaine a permis de recalibrer les lieux et les modalités de l’accumulation dans l’ensemble du secteur pétrolier ; ainsi, les plus grandes entreprises américaines ont pu se protéger des changements radicaux qui allaient se produire sur le marché international.

Back in the USSR

Cependant, malgré le renforcement de leur position domestique, les entreprises américaines les plus grandes ont rencontré un certain nombre de défis au niveau international. L’un d’entre eux était la reprise des exports de pétrole soviétique qui, après un plateau de deux décennies, avaient recommencé à croître à la suite de la découverte de pétrole dans la région Volga-Oural au milieu des années 1950, puis de l’ouverture du forage et de la prospection en Sibérie occidentale au long des années 1960.[21] Parce qu’elle était le lieu du gisement “supergéant” de Samotlor – le plus grand de Russie, et le sixième plus grand du monde – la Sibérie occidentale permis à la Russie de doubler sa production de pétrole entre 1960 et 1970, ce qui catapulta l’Union Soviétique au sommet du classement des producteurs de pétrole dans le monde, devant les États-Unis et l’Arabie Saoudite. Il est important de noter que la Sibérie occidentale possédait également de vastes réserves de pétrole, ce qui signifiait que le gaz pouvait être utilisé pour un usage domestique (en particulier dans l’industrie), tandis que le pétrole pouvait être exporté.[22] Un réseau complexe de pipelines – qui deviendrait bientôt le plus long du monde – acheminait le pétrole et le gaz aux raffineries et aux industries à forte consommation d’énergie de l’Oural, d’où les produits pétroliers pouvaient ensuite être expédiés aux consommateurs locaux ou exporté en Europe, ou plus loin encore. Au total, du fait de la production en Sibérie occidentale, les exportations soviétiques de pétrole passèrent de 3,7 millions de tonnes en 1955 à 85,8 millions de tonnes en 1968.[23]

Cette augmentation spectaculaire des exportations de pétrole soviétique signifiait qu’une quantité de plus importante de pétrole arrivait sur le marché, sans passer par les circuits intégrés des Sept Sœurs. De plus, parce que le pétrole soviétique était souvent troqué ou vendu à un prix réduit, il constituait une alternative attractive au pétrole contrôlé par les majors occidentales. Ceci avait des implications politiques vitales pour l’Union Soviétique. En premier lieu, le pétrole russe aidait à lier les pays alliés au bloc soviétique : en Europe, par exemple, cinq partenaires commerciaux du Comecon (Bulgarie, Pologne, Allemagne de l’Est, Hongrie et Tchécoslovaquie) dépendaient de l’Union Soviétique pour près de 90% de leurs besoins en pétrole.[24] Du pétrole russe troqué ou subventionné allait aussi à Cuba ou dans de nombreuses anciennes colonies européennes en Afrique et en Asie. En plus du commerce avec ses alliés, près de la moitié des exportations soviétiques allaient vers l’Europe de l’ouest au tournant des années 1960, ce qui affaiblissait les tentatives menées par les Etats Unis d’isolation de l’URSS.[25]

Au début des années 1960, les milieux du renseignement occidental commençaient à parler d’une “offensive pétrolière soviétique” qui, selon un sénateur étasunien, faisait peser “une grave menace sur le monde libre” et était “fait pour fragiliser les activités commerciales du système de la libre entreprise […], l’indépendance économique de l’Europe de l’ouest et le futur de l’entreprenariat privé dans les pays sous développés”.[26] Si ce genre de phrases sont certainement les produits du fanatisme lié à la Guerre Froide, elles soulignent toutefois l’effet profondément inquiétant des exportations soviétiques de pétrole sur la totalité de la construction d’un ordre d’après-guerre américano centré. Tout d’abord, l’expertise soviétique brisait le monopole intellectuel sur le pétrole, jusque là détenu par les entreprises occidentales, qui incluait les compétences techniques pour construire des raffineries ou pour prospecter le pétrole (comme cela s’est passé en Inde, en Ethiopie, en Turquie, et au Pakistan). Elle donnait également à des pays nouvellement indépendants une meilleure compréhension des mécanismes complexes de prix de l’industrie et des implications de l’intégration verticale. Dans le contexte du moment Bandung et des luttes anticoloniales évoquées au chapitre 6, l’aide soviétique aida à donner à ces pays la place (et la capacité technique) de choisir des stratégies de développement alternatives, dont la nationalisation des infrastructures de l’industrie pétrolière. A Ceylan (Sri Lanka), par exemple, l’Etat prit en charge la commercialisation du pétrole en 1962 (après le refus des majors occidentales d’utiliser du pétrole soviétique, moins cher, à la place de leurs propres sources). A Cuba, les majors pétrolières furent expulsées en 1960, et les raffineries de pétroles purent être gérées grâce au soutien soviétique.

Tout ceci eut un impact majeur sur la structure et l’équilibre des puissances au sein de l’industrie pétrolière mondiale. L’augmentation de la capacité des Etats consommateurs de pétrole à contrôler l’import et le raffinage du pétrole par eux-mêmes (ou avec le soutien soviétique) entraîna une expansion du nombre d’acheteurs indépendants de pétrole (que ce soit des gouvernements ou des raffineurs indépendants). L’achat et la vente de pétrole sur le marché mondial ne passait plus exclusivement par les filiales des plus grandes entreprises occidentales, ce qui complexifia le contrôle des flux excédentaires mondiaux et des prix du pétrole par les Sept Sœurs[27]. De ce fait, leur pouvoir sur les Etats producteurs de pétrole diminua aussi. A partir des années 1960, il était difficile d’envisager que les majors occidentales puissent mener avec efficacité le boycott d’un pays producteur de pétrole, comme cela avait été le cas après la nationalisation du pétrole par l’Iran en 1951 (voir chapitre 6).

En sapant le pouvoir que les Sept Sœurs détenait sur les lieux de production, de raffinage et de vente du pétrole – et sur la manière dont les prix en étaient établis – les exports soviétiques de pétrole eurent un impact direct sur la montée du nationalisme pétrolier, l’établissement de l’OPEC, et la recrudescence des mouvements de libération nationale qui atteignirent leur apogée dans ce qu’on appelle le Tiers Monde au cours des années 1960 et 1970. Pour l’Union Soviétique, les gains en devises fortes permis par la vente de pétrole assurèrent une bonne trajectoire de développement – notamment en permettant à la bureaucratie d’apaiser les tensions internes et de remédier aux pénuries nationales par l’importation de céréales, de technologies et de biens de consommation. Les conditions de vie pouvaient s’améliorer, malgré le climat politique étouffant et la répression étatique des mouvements sociaux – ou l’inefficacité criante de la planification centrale bureaucratique. Dans cette mesure, le futur du socialisme à la soviétique était de plus en plus lié au volume de pétrole produit dans les marais gelés de Sibérie occidentale. Ceci eut une conséquence d’importance : le pétrole devint la voie fondamentale par laquelle le pays s’intégra au marché mondial, et il apparut comme un vecteur clé des crises mondiales. Comme nous le verrons au chapitre 10, cela allait avoir des conséquences fatidiques à la suite de la profonde récession économique mondiale des années 1980.

La Libye et l’effet de bond en avant

L’impact énorme des exportations de pétrole soviétique illustre une fois de plus la raison pour laquelle les principales entreprises pétrolières internationales étaient si préoccupées par le problème du surapprovisionnement en pétrole brut, tout au long du vingtième siècle. Les tentatives de restriction et de limitation de la circulation des surplus de pétrole ont conduit à la création de l’Iraq Petroleum Company, à la conclusion de l’accord “Red Line” et à la mise en place d’accords secrets destinés à empêcher que le pétrole n’atteigne le marché mondial. Ces accords eurent un succès relatif bien que temporaire. Cependant, au cours des années 1960 – au moment où les acheteurs et vendeurs hors Sept Sœurs se multipliaient – les intérêts des principaux producteurs de pétrole (hors des Etats Unis) allaient dans le sens inverse d’une restriction de la production de pétrole. Pour l’Union Soviétique, les exportations de pétrole constituaient une bouée de sauvetage dans un environnement politique et économique hostile. Les producteurs de l’OPEP cherchaient aussi à maximiser la quantité de pétrole produit et exporté, car les redevances étaient calculées à partir du volume de pétrole produit. Dans ce contexte, il était de plus en plus difficile pour les majors occidentales de gérer le problème des excédents de pétrole brut dans le monde.

Toutefois, peu après la création de l’OPEP en 1960, un nouveau facteur allait émerger au milieu de cette lutte pour les niveaux de production mondiaux : l’arrivée de la Libye sur le marché mondial. La prospection de pétrole avait commencé au début des années 1960 en Libye, et des réserves importantes avaient été découvertes en 1959. Le pétrole libyen n’était pas seulement présent en grande quantité et facile à extraire, mais il était de surcroît bien plus proche  des marchés européens que le pétrole du Golfe ; enfin sa teneur extrêmement faible en soufre (ce qu’on appelle “pétrole doux”) le rendait plus propre et plus facile à raffiner. Au cours des années 1960, la croissance de la production de pétrole du pays était la plus rapide du monde, et en 1968 la Libye passait devant le Koweït et devenait le quatrième plus gros producteur de pétrole de l’OPEP, juste derrière le Venezuela, l’Iran et l’Arabie Saoudite. À ce stade, la Libye fournissait près d’un tiers du pétrole européen.[28] Mais au sein du peloton de tête des producteurs de l’OPEP, la structure de l’industrie pétrolière libyenne se distinguait des autres: une part bien plus importante des concessions du pays était entre les mains de compagnies ‘indépendantes’ américaines (telles Occidental, Continental Oil ou encore Marathon), pas entre celles des Sept Sœurs. En 1970, plus de la moitié du pétrole de la Libye était produite par des indépendants, tandis que cette part n’était que de 15 pour cent dans l’ensemble de l’OPEP.[29]

Pour les Sept Sœurs, la forte connexion de la Libye aux producteurs indépendants constituait un dilemme majeur. Puisque ces entreprises indépendantes n’avaient pas de marchés solidement établis, elles étaient prêtes à vendre leur pétrole libyen à des prix plus faibles que ceux des Sept Sœurs (une stratégie qui rappelle celle de l’Union Soviétique).[30] Face au problème d’une offre excédentaire et de la pression que la chute des prix faisait peser sur les taux de profit, les Sept Sœurs ne pouvait pas réduire unilatéralement les prix affichés, car cela aurait compromis les relations déjà fragiles entre les compagnies pétrolières et les gouvernements des principaux producteurs.[31] A l’inverse, si les Sept Sœurs réduisait leur production dans d’autres endroits du Moyen Orient pour laisser de la place à la production libyenne, des pays comme l’Arabie Saoudite et l’Iran aurait protesté, du fait de l’impact de cette réduction sur leurs exportations de pétrole – et donc sur les revenus de ces gouvernements. Mais si les majors internationales décidaient de ne pas produire en Libye, la part de la production détenue par des indépendants augmenterait, et ces nouveaux venus ne se priveraient pas de vendre du pétrole à des prix défiant toute concurrence.[32]

La situation atteint finalement son paroxysme en 1969, quand le roi de Libye Idriss fut renversé. Le colonel libyen Muammar Khadafi l’évinça du pouvoir, et imposa immédiatement une augmentation de quarante pour cent du prix du pétrole aux compagnies opérant en Libye – ce qui n’est pas sans rappeler l’ambiance nationaliste décrite dans le chapitre 6.  Cette demande fut initialement refusée par les entreprises indépendantes. Cependant, sous la menace de la confiscation de leurs concessions, elles n’eurent d’autre choix que d’accepter l’augmentation des prix. Pour les Sept Sœurs comme pour les compagnies indépendantes, la volonté de la Libye de s’opposer aux concessionnaires étrangers représentait un risque important de ce que l’un des avocats d’une entreprise de pétrole appelait un “effet de bond en avant” (Leapfrogging), par lequel toute amélioration obtenue par la Libye aurait ensuite été généralisée aux autres producteurs de pétrole dans le Golfe, facilitant des demandes supplémentaires en Libye, demandes qui entraîneraient des modifications dans le Golfe, etc., à l’infini.[33]  A la façon du modèle 50-50 appliqué par le Venezuela dans les années 1950, la menace que la résistance Libyenne contre les majors pétrolières internationales faisait peser résidait dans ses répercussions extra-frontalières et non dans ses conséquences immédiates pour un acteur national individuel.

Conscientes de cette menace, les grande compagnies pétrolières tentèrent alors de privilégier des négociations collectives, qui contraindraient tous les pays producteurs de pétrole, mais ce fut refusé. A la place, des négociations entre vingt-deux entreprises internationales de pétrole et six producteurs du Golfe eurent lieu à Téhéran en février 1971, suivies d’un autre cycle de négociations à Tripoli avec le gouvernement libyen, en avril de la même année. Les conclusions de ces négociations confirmèrent les inquiétudes des compagnies pétrolières, puisque les gouvernements producteurs de pétrole réussirent à augmenter le taux d’imposition à 60 pour cent, et réussirent à imposer un prix de vente plus élevé aux majors occidentales de pétrole. Ces négociations étaient étroitement liées à un autre défi : celui de la nationalisation des actifs pétroliers occidentaux. En février 1971, l’Algérie nationalisait 51 pour cent des concessions françaises de gaz et de pétrole du pays, et en Juillet, le Venezuela approuvait une loi qui imposait la nationalisation de toutes les concessions d’ici à 1983. En septembre, une résolution de l’OPEP passée à Beyrouth engageait les pays signataires à prendre en copropriété les concessions pétrolières actives à l’intérieur de leurs frontières. Enfin, en décembre 1971, la Libye nationalisait les concessions de British Petroleum (ce qui représentait plus d’un quart de ses réserves), avant de nationaliser les concessions de Shell, Socal, Texaco, et de quelques entreprises indépendantes.

Le premier choc pétrolier

Alors que la dynamique de nationalisation du pétrole prenait de l’ampleur, la position prééminente des Etats-Unis au sein de l’économie politique mondiale était également sous une pression considérable. À la fin des années 60, beaucoup des facteurs qui sous-tendaient le boom économique d’après-guerre avaient commencé à s’affaiblir. Deux décennies de niveaux de croissance rapide de la production avaient conduit à la réémergence d’une suraccumulation à l’échelle globale – en particulier après l’expansion de la production manufacturière globale par les entreprises européennes et japonaises, capables de profiter de faibles salaires, de longues heures de travail et de l’introduction de nouvelles techniques technologiques.[34] Les hauts taux de profit dans les Etats-Unis et en Europe de l’Ouest, qui avaient été maintenus grâce à la croissance de la productivité et à l’énergie à bon marché, étaient sous la pression des mouvements syndicaux et politiques cherchant à obtenir une hausse des salaires et de meilleures conditions de travail. Dans le contexte de la montée de la révolte sociale dans les années 60 – étroitement liée à la guerre du Vietnam et aux luttes d’indépendance nationale à travers le monde colonial – la suprématie globale des Etats-Unis ne semblait plus aussi assurée.

L’une des manifestations critiques des défis auxquels faisait face la domination américaine était le rôle du dollar dans le système financier global. Depuis l’établissement du système monétaire de Bretton Woods en 1944, la finance globale a été structurée autour de l’ancrage des autres monnaies internationales sur le dollar, qui était alors convertible en or au prix de 35 dollars l’once (d’où son appellation d’étalon or-dollar). Avec le dollar servant de monnaie centrale pour les transactions internationales, les Etats-Unis fournissaient des dollars au reste du monde, et la valeur des autres monnaies était ajustée via un système de taux d’échange supervisé par le Fond monétaire international (FMI). Ceci a conféré aux Etats-Unis un “privilège exorbitant”, selon les mots du ministre français de l’Economie et des Finances, Valéry Giscard d’Estaing, car il leur permettait de créer de dollars pour quelques centimes alors que les autres pays étaient forcés d’échanger de vrais biens et services contre la devise étasunienne.[35] Au début des années 70, néanmoins, les grandes quantités de dollars détenues par les banques privées et centrales en dehors des Etats-Unis ont rendu de plus en plus difficiles pour ces derniers le maintien d’une valeur fixe de leur monnaie par rapport à l’or. Tout le long de l’année 1970, de nombreux pays européens ont demandé la conversion de leur réserves de dollar américain en or – et du moment où les dollars en circulation hors des Etats-Unis étaient plus nombreux que ceux qui auraient pu être couverts par les réserves d’or des Etats-Unis, le président américain Richard Nixon prit la décision dramatique, le 15 août 1971, de suspendre (avec certaines exceptions) la convertibilité du dollar en or.

Pour les principaux pays exportateurs de pétrole, la décision de Nixon eut des répercussions immédiates et importantes. Du moment où le dollar américain n’était plus ancré à la valeur fixe de l’or, sa valeur tomba de manière significative en 1971 et 1972. [36] Cependant, et c’est crucial, la plupart des ventes de pétrole étaient libellées en dollars, ce qui signifiait que les réserves détenues  par les producteurs de pétrole se dépréciaient à fur et à mesure que le dollar s’affaiblissait. Au même moment, le coût des importations était aussi en train de monter pour les pays de l’OPEP parce qu’une grande proportion des biens qu’ils consommaient provenaient de pays dont les devises s’étaient maintenant appréciées par rapport au dollar (comme l’Allemagne, la France et le Japon)[37]. Face à la détérioration de ces conditions financières, l’OPEP négocia plusieurs augmentations du prix affiché pendant la première moitié de l’année 1973. Au moment, les États leaders dans la production de pétrole continuait à élargir leur contrôle sur la production du pétrole brut – que ce soit par la nationalisation pure et simple des concessions étrangères (Algérie, Iran, Irak et Libye), ou par des accords de participation, qui donnèrent aux gouvernements producteurs une partie du pétrole produit, qui était ensuite revendu à un prix préférentiel aux majors pétroliers (Arabie Saoudite et les petits producteurs du Golfe).

Les actions prises par l’OPEP à travers l’année 1972 et la première moitié de 1973 servirent en dernière instance à contester un postulat durable qui avait sous-tendu la fixation du prix international du pétrole, depuis les premières années du vingtième siècle :  la prérogative des plus grandes majors pétrolières de contrôler le prix du pétrole au point d’extraction. Finalement, au mois d’octobre 1973, le système parvint à une fin irrévocable.  Ce jours-là, après une semaine de négociations infructueuses avec les compagnies pétrolières, cinq membres arabes de l’OPEP, ainsi que l’Iran, déclaraient prendre désormais la décision de fixer par eux même le prix du pétrole. Le prix affiché fut immédiatement augmenté de 70 pour cent, augmentant de 3 dollars à 5.11 dollars – la plus grande hausse de l’histoire. Quelques jours après, six parmi les membres arabes de l’OPEP (Arabie Saoudite, Kuwait, Abu Dhabi, Qatar, Libye et Algérie) annoncèrent une diminution de la production de pétrole et un embargo sur l’exportation de pétrole vers les Etats-Unis et les Pays-Bas aussi longtemps qu’elle durerait l’occupation par Israël des terres arabes[38]. En janvier 1974, une autre rencontre de l’OPEP à Téhéran augmenta de nouveau le prix affiché à 11.65 dollars. Sur une période de quatre ans, le prix affiché avait été multiplié par six. Le premier choc pétrolier des années 1970 était à la porte.

Mythes et conséquences

À ce stade, il est important de clarifier un certain nombre de confusions sur le premier choc pétrolier, à commencer par la flambée du prix du pétrole elle-même. Comme Timothy Mitchell détaille soigneusement dans Carbon Democracy, les hausses de prix, qui ont commencé en 1971 et culminé dans le mois d’octobre 1973, concernaient le prix affiché et non pas le prix du marché ou le prix de pleine concurrence auquel le pétrole brut (et encore moins les produits pétroliers, comme l’essence), était nécessairement vendu.[39] En tant que telle, la hausse du prix affiché avait peu à voir avec le prix tel qu’on le conçoit habituellement – en réalité, il s’agissait d’un prix de référence fiscale, qui était fixé administrativement pour déterminer le montant de l’impôt que les possesseurs des concessions pétrolières (principalement les Sept Sœurs) devaient payer aux gouvernements des pays producteurs. Malgré le rôle vital des exportations soviétiques du pétrole, c’étaient les grandes entreprises occidentales pétrolières qui continuaient de contrôler la plupart du raffinement global du pétrole – et donc le prix de marché réel des produits pétroliers[40]. Étant donné cette position, ils ont fait exactement ce qu’on pouvait attendre d’eux : répercuter la hausse de leur taux d’imposition sur les consommateurs. En effet, pendant le pic de l’explosion des prix entre juillet 1973 et janvier 1974, le coût de l’essence aux États-Unis a plus que doublé, le fioul léger a triplé et le fioul lourd (utilisé dans les centrales électriques et dans l’industrie) a presque quadruplé.[41] De plus, dans la mesure où l’augmentation dans le prix affiché était,  en réalité, une augmentation dans les impôts, les plus grandes compagnies pétrolières américaines étaient aussi capable d’utiliser le système de crédit d’impôt étranger décrit dans le chapitre 3 – ainsi, ils auraient pu déduire le nouveau montant payé aux gouvernements étrangers des autres impôts sur les revenus à l’étranger dues au gouvernement américain. De cette manière, la hausse du prix affiché a simplement représenté une redirection des impôts du gouvernement étasunien vers les trésoreries de l’OPEP. 

On devrait aussi se rappeler qu’à cette époque les concessions entre les plus grandes compagnies pétrolière et beaucoup des producteurs centraux de l’OPEP (surtout l’Arabie Saoudite et plus petits États du Golfe) avait été organisées par le biais d’accords de participation.[42] Selon ces accords, le gouvernement producteur et les détenteurs étrangers de la concession avaient chacun droit à une partie précise et spécifique de la production du brut du pays. Du point de vue d’une compagnie pétrolière étrangère, le coût de production d’un baril de pétrole au Moyen Orient était encore assez faible  – autour de dix-huit centimes – et la hausse des prix globaux signifiait qu’ils pouvaient soit vendre leur partie de pétrole dans le marché avec une marge considérable soit l’utiliser dans leur propres filiales aval intégrés (en profitant d’un coût inférieur à celui du marché mondial). Naturellement, ces avantages n’étaient pas disponibles pour les entreprises qui n’avaient pas de concessions étrangères. De plus, comme partie de l’accord de participation, les compagnies pétrolières étrangères avaient droit de racheter la partie de la production pétrolière du gouvernement hôte à un prix préférentiel. Ce pétrole était exclusivement réservé aux détenteurs de la concession et leur donnait un autre avantage sur ceux qui devaient acheter leur pétrole sur le marché libre. En effet, le ministre du pétrole saoudien Ahmed Yamani estimait que cette remise avait permis aux entreprises pétrolières de gagner un surplus entre quarante et cinquante pour cent par baril pendant la première moitié de l’année 1979 – un taux de profit remarquable que Yamani pensait devoir être partagé de manière équitable avec le gouvernement saoudien.[43]  Au total, le profit par baril pour les compagnies pétrolières étrangères qui opéraient en Moyen Orient a triplé pendant 1973 comme résultat des actions de l’OPEP.[44]

Étroitement liée à ces confusions sur la fixation du prix du pétrole se trouve la notion d’après laquelle les prix avaient augmenté à cause d’une pénurie mondiale de pétrole causée par l’embargo arabe. Encore une fois, cette histoire est en grande partie un mythe, supporté par une mauvaise compréhension du quoi, du qui et du quand. Pour commencer, nous devons être au clair sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un embargo qui concernait l’intégralité de l’OPEP – il s’agissait plutôt d’une série limitée d’actions entreprises par seulement certains des membres arabes de l’OPEP. L’embargo de cinq mois était dirigé en priorité contre les États-Unis et les Pays-Bas et a été étendu ensuite au Portugal, à la Rhodésie et à l’Afrique du Sud. Cette limitation dans les cibles internationales signifiait que les livraisons de pétrole auraient pu être déviées d’une place à une autre par les majors pétrolières afin de compenser une pénurie potentielle.[45] De nombreux pays producteurs de pétrole n’avaient pas participé à l’embargo – comme l’Irak, l’Iran, le Venezuela, le Nigéria et l’Indonésie – et les États-Unis possédaient leurs propres réserves nationales considérables. Il en résulte que la production globale de pétrole aurait pu être augmentée de manière relativement facile pour compenser toute pénurie de brut. De plus, du moment où la livraison et le transport  globaux du pétrole restaient entre les mains des plus grandes compagnies pétrolières, il était très difficile d’exercer un contrôle sur les destinations finales des pétroliers une fois qu’ils avaient quitté les ports arabes – même les États de l’OPEP supposément les plus intransigeant comme la Libye ou l’Algérie auraient montré, d’après les témoignages, peu d’intérêt pour savoir où leur pétrole était livré.[46] Au final, il n’y a jamais eu une réelle pénurie de pétrole résultant de l’embargo. En effet, jusqu’à un certain point, l’embargo peut être interprété comme un acte principalement performatif, qui finalement visait à convaincre l’opinion publique arabe qu’un front anticolonial était possible entre les monarchies pétrolières et les mouvements nationalistes plus radicaux de la région.[47]

Néanmoins, pendant que l’embargo arabe avait un petit impact sur les approvisionnements mondiaux de pétrole brut entre octobre 1973 et mars 1974, d’importantes pénuries de certains produits dérivés du pétrole ont eu lieu avant l’embargo lui-même – et, en effet, avant la hausse des prix du 1973. Aux États-Unis, ces pénuries étaient en grande partie causées par une série de réductions de la capacité de raffinement des plus grandes entreprises intégrées entre 1970 et 1972.  La raison de ces coupures a été rigoureusement documentée dans une investigation par la Federal Trade Commission (FTC) étasunienne en 1973. Selon la FTC, il n’y avait pas une pénurie de pétrole ou de produits dérivés du pétrole pour les grandes entreprises  intégrées  – la véritable pénurie concernait les excédents que ces entreprises vendaient aux petits distributeurs (les petites marques mentionnées plus haut). En réduisant la production des raffineries, les grandes entreprises ont pu empêcher aux petits distributeurs l’accès à une quantité suffisante de produits raffinés, les contraignant ainsi à la faillite.[48] Le résultat a été un contrôle encore plus serré sur le secteur du détail et de la commercialisation de l’industrie pétrolière étasunienne. En 1972, les marques indépendantes représentaient 28% du marché étasunien ; en mai  1974 ce pourcentage éteint tombé à 18%.[49] Une contraction similaire avait affecté les plus petites compagnies de raffinage à qui les grandes compagnies intégrées avaient refusé l’approvisionnement de brut, et qui ont été par conséquent forcé de diminuer leur capacité de production.[50]

En plus de la destruction des concurrents plus petits, les prix élevés du pétrole ont eu une autre conséquence extrêmement importante pour les grandes entreprises intégrées : la soudaine rentabilité des projets d’exploration et de forage plus onéreux , surtout dans les zones offshore.  Face à la menace imminente de perdre l’accès direct aux réserves en amont du Moyen-Orient, les majors occidentales ont élargi leur approvisionnement en dehors de l’OPEP pendant les débuts des années 70, en se concentrant en particulier en Alaska, dans la mer du Nord (entre le Royaume-Uni et l’Europe occidentale), et dans le Golfe du Mexique. Certains de ces projets – comme l’Oléoduc Trans-Alaska (en anglais Trans-Alaska Pipeline : TAP) de British Petroleum et l’exploitation par Phillips Petroleum des gisements de la mer du Nord – avaient été planifiés avant la crise de 1973, mais ne sont devenus viables qu’après la flambée des prix du brut de cette même année. En mobilisant le vocabulaire de “l’indépendance énergétique” les États-Unis et le gouvernement britannique ont rapidement éliminé les obstacles bureaucratiques pour ces projets. Aux États-Unis, le président Richard Nixon avait annoncé en septembre 1973 que le TAP aurait été une priorité de son administration, et, pour la fin de l’année le Congrès avait adopté les lois nécessaire à l’autorisation de l’oléoduc, malgré la grande opposition des groupes écologistes et indigènes qui ont protesté contre le projet pendant des années.[51] Associée avec de l’investissement public dans les technologies de forage, l’industrie offshore a connu un essor considérable qui allait marquer durablement la nature de l’industrie pétrolière occidentale (voir Chapitre 12). À ce propos, comme l’observe Tyler Priest, la crise de 1973 a été un moment de transformation qui a fait avancer les frontières technologiques et territoriales de l’industrie pétrolière d’une manière qui ne pouvait pas être anticipée.[52] L’hérédité de ce moment est inscrite dans les aspects le plus dangereux et destructeurs du pétrole aujourd’hui – illustrés peut-être de la manière la plus calamiteuse par la fuite de la plateforme Deepwater Horizon de BP dans le Golfe du Mexique, largement considérée comme l’un des pires désastres environnementaux de l’histoire.

De toutes ces façons diverses, la crise de 1973 a permis un puissant essor des profits et de leur position de  force sur les marchés aux plus grandes majors pétrolières intégrées. Mais ces résultats n’étaient pas fatals ; ils ont été amenés par les activités de lobbying des majors elles-mêmes. Aux États-Unis, l’American Petroleum Institute (API) s’était embarqué dans une campagne qui a construit la crise comme un problème de réglementation publique excessive, qui maintenait artificiellement les prix à un niveau bas et dissuaderait le forage et la construction de nouvelles raffineries. Dans ce contexte, le fantôme de l’OPEP – et la notion connexe de rareté [scarcity] du pétrole – ont fourni un bouc émissaire commode pour expliquer la flambée des prix et les pénuries et une confirmation de ce que pourrait arriver si l’industrie continuait d’être troublée par les bureaucrates du gouvernement. Ce message s’est associé avec les premiers défenseur de la dérégulation, du monétarisme et de l’austérité fiscale – y compris Milton Friedman, le jeune Alan Greenspan et le futur PDG d’Enron Kenneth Lay (à l’époque assistant chef dans la Commission fédérale pour l’énergie) – qui se sont tous fait la main en argumentant autour du pétrole étasunien au début des années 1970. Pour ces idéologues de la liberté du marché, les racines de la crise énergétique étaient simples : une excessive réglementation par le gouvernement, trop de bureaucratie, et l’étouffement de la libre compétition du marché[53]. La réforme de l’industrie pétrolière, en ce sens, a été une synecdoque pour ce qui sera plus tard décrit comme «révolution néolibérale». William E. Simon, le secrétaire au Trésor sous Nixon (plus tard confirmé par Gerald Ford), l’explique synthétiquement: “Nous devons retirer la main mortifère du gouvernent de nombreuses zones de notre économie, comme l’énergie, où des réglementations gouvernementales trop zélées sont en train d’ étrangler notre croissance et nos espoirs pour le futur”’[54]. La solution proposée par les compagnies pétrolières et leurs interlocuteurs idéologiques était directe : l’indépendance de l’énergie américaine du Moyen-Orient, obtenue par un assouplissement des lois sur l’environnement et la pureté de l’air, l’ouverture du TAP, un support pour davantage de forage off-shore, la fin des restrictions sur les importations, et l’autorisation à augmenter les prix du pétrole étasunien en conformité avec le reste du monde. Ces demandes ont été mises en œuvre essentiellement par les administrations Nixon et Ford entre 1972 et 1977.

Notes

[1] Cette perception des compagnies pétrolières comme faibles et isolées à travers tout le spectre politique. Pour documentation, voir : F. Petrini, Counter-shocked: The oil majors and the Price Slump in the 1980s, dans D. Basoni, G. Garavani et M. Trentin (dir.), Counter-shock: The Oil Counter-Revolution of the 1980s, International Library of Twentieth Century History, Londres : I.B. Tauris, 2016, p. 76–96.

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[2]

Les autres grandes entreprises nouvellement arrivées étaient bien sûr l’ENI et Japan Oil, mais la plupart des compagnies pétrolières qui exploraient à l’étranger dans les années 1980 étaient américaines. Nicoline Kokxhoorn, Oil and Politics: The Domestic Roots of US Expansion in the Middle East, Francfort : Peter Lang, 1977, p. 175.

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[3] La consommation de pétrole et de produits pétroliers a triplé en Europe occidentale en 1970 et a été multipliée par plus de cinq au Japon au cours de la même période. Voir ibid., p. 180.  ⤴️

[04] Sénat des États-Unis, Economic Concentration: Hearings before the United States Committee of Antitrust and Monopoly, 88ᵉ Congrès, deuxième session, Washington D.C. : U.S. Government Printing Office, pt. 8–8A.  ⤴️

[05] À ce stade, le financement par endettement n’était pas encore un moyen important d’acquisition d’entreprises ; il le deviendra avec la montée de la financiarisation dans les années 1980.  ⤴️

[06] The Control of Oil fut publié en 1974, peu après la mort de Blair. Une grande partie du livre repose sur le rapport du personnel de la FTC, The International Petroleum Cartel, publié en 1952, dont Blair fut le directeur et principal auteur. Ce rapport de la FTC fut censuré par le président Truman avant sa publication, à la demande du Département d’État et de la CIA. Darius W. Gaskins, John R. Haring Jr. et William A. Vogely, « Review: The Control of Oil by John Blair », Land Economics 54, no. 4, 1978 : 531–537, p. 531.  ⤴️

[07] United States Senate, Economic Concentration, 4902  ⤴️

[08] Ibid., 4558–9.  ⤴️

[09] Cela inclut les fusions suivantes : Union Oil avec Pure Oil en 1965 ; Phillips avec Tidewater en 1966 ; Sun Oil avec Sunray en 1968 ; Atlantic Refining avec Richfield Refining en 1966, et avec Sinclair Oil en 1969.  ⤴️

[10] United States Senate, Economic Concentration, 285.  ⤴️

[11] Durant les années 1960, Continental, Marathon, Shell, Occidental et Ashland réalisèrent toutes des acquisitions de ce type. Ibid., p. 301.  ⤴️

[12] Ibid., 4784 ⤴️

[13] John Blair, The Control of Oil, New York: Pantheon Books, 1976, 134; United States Senate, Economic Concentration, 304  ⤴️

[14] United States Senate, Economic Concentration, 307. ⤴️

[15] Les investissements dans le charbon représentaient environ 8 % de toutes les fusions-acquisitions effectuées par les plus grandes compagnies pétrolières entre 1961 et 1968. En 1966, la plus grande société charbonnière américaine, Consolidated Coal Company, fut rachetée par Continental Oil, l’une des huit principales compagnies pétrolières. Ibid., p. 285–286. ⤴️

[16] Ibid., 285.  ⤴️

[17] Tyler Priest, ‘Extraction Not Creation: The History of Offshore Petroleum in the Gulf of Mexico’, Enterprise and Society 8, no. 2, 2007: 227–67.⤴️

[18] Comme mentionné au chapitre 6, ce programme avait été instauré pour maintenir des prix du pétrole intérieur plus élevés face au pétrole meilleur marché disponible ailleurs dans le monde (notamment au Moyen-Orient). Il avait également reçu le soutien tacite des Sept Sœurs, qui espéraient ainsi décourager de nouveaux entrants sur les marchés étrangers. Toutefois, dans les années 1960, tant les majors établies que les nouvelles compagnies s’opposèrent à ces quotas d’importation, face à la concurrence accrue et à la baisse des prix qui secouaient désormais l’industrie en dehors des États-Unis. ⤴️

[19] Priest, « Extraction Not Creation », p. 240. Comme le souligne Priest, l’absence de réglementation sur les travailleurs et l’environnement donna également un fort élan au pétrole offshore.
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20] Les propositions alternatives qui auraient attribué les concessions sur la base de taux de redevance à long terme furent rejetées. Voir à ce sujet : Blair, Control of Oil, p. 140  ⤴️

[21] Ces déplacements géographiques illustrent une caractéristique essentielle de l’industrie pétrolière russe : à mesure que les gisements plus anciens s’épuisaient, la production se déplaçait vers de nouvelles régions permettant de maintenir (voire d’accroître) les niveaux globaux d’extraction. Le premier de ces déplacements eut lieu lors du passage de la production de Bakou à la Volga-Oural dans les années 1940–1950 ; le second, dans les années 1960, avec l’ouverture de la Sibérie occidentale. Voir Mazen Labban, Space, Oil and Capital, New York : Routledge, 2008, p. 100–2.  ⤴️

[22] Selon la formule concise de Gustafson, « le pétrole paie les factures à l’étranger, tandis que le gaz subventionne l’économie intérieure ». Thane Gustafson, Wheel of Fortune: The Battle of Oil and Power in Russia, Cambridge, MA : Belknap Press, 2012, p. 3. Il faut noter que la transition vers l’usage domestique du pétrole et du gaz se produisit plus tardivement en URSS que dans la plupart des pays d’Europe occidentale. Jusqu’en 1959, près des deux tiers de la consommation d’énergie soviétique reposaient sur le charbon et la biomasse. S. A. Ermolaev, « Soviet Oil and Gas Dependence: Lessons for Contemporary Russia », Problems of Economic Transition 61, nos 10–12, 2019 : 800–816, p. 802. Alors que le pétrole et le gaz devinrent les principales sources d’énergie dans les années 1970, l’usage de la voiture privée restait limité à une élite jusqu’à la chute de l’URSS en 1991 ; voir Simon Pirani, Burning Up: A Global History of Fossil Fuel Consumption, Londres : Pluto Press, 2018, p. 93.  ⤴️

[23] Jeronim Petrovic, Cold War Energy: A Transnational History of Soviet Oil and Gas, London: Palgrave Macmillan, 2017, 11.  ⤴️

[24] Ce pétrole circulait par l’oléoduc Druzhba (« Amitié »), passant par les républiques soviétiques d’Ukraine et de Biélorussie vers les pays du bloc de l’Est. Achevé en 1964 (malgré les tentatives de l’OTAN d’empêcher la livraison de tuyaux de grand diamètre à l’URSS), Druzhba reste le plus long oléoduc du monde. Le seul pays d’Europe de l’Est disposant de réserves pétrolières significatives était la Roumanie. ⤴️

[25] Petrovic, Cold War Energy, 11.  ⤴️

[26] United States Senate, Defense Production Act, 1962: Hearings before the Committee on Banking and Currency, 87th Congress, Second Session, 1962, 68.  ⤴️

[27] On se souviendra qu’à cette époque (début des années 1960), le prix du pétrole était déterminé à deux « points de base » : le Golfe Persique et le golfe du Mexique. Le prix sur tout marché de consommation équivalait au prix affiché (fixé par les majors) dans ces bases, plus le coût de transport depuis la base jusqu’au marché concerné, quel que fût le véritable lieu d’origine du pétrole.  ⤴️

[28] Andrew Scott Cooper, The Oil Kings: How the U.S., Iran, and Saudi Arabia Changed the Balance of Power in the Middle East, New York: Simon & Schuster, 2011, 109.  ⤴️

[29] Blair, Control of Oil, 211.  ⤴️

[30] Selon les chiffres cités par Blair, le prix de livraison du pétrole du Moyen-Orient acheté par des pays comme le Japon, l’Argentine et l’Uruguay avait baissé d’environ 10 à 15 % entre 1965 et 1967.  ⤴️

[31] Comme expliqué dans les chapitres précédents, le prix affiché déterminait les recettes fiscales perçues par les États producteurs.  ⤴️

[32] Une conséquence peu remarquée de cette expansion mondiale des sociétés indépendantes fut leur rôle dans le développement des compagnies pétrolières nationales (NOCs), avec lesquelles elles formaient souvent des coentreprises pour l’exploration et la production de ressources domestiques. Les capacités techniques ainsi acquises par les NOCs furent une étape cruciale vers la nationalisation complète du pétrole brut dans les principaux États pétroliers (voir chapitre 12).  ⤴️

[33] Blair, Control of Oil, 223.  ⤴️

[34] Robert Brenner, The Boom and the Bubble: The US in the World Economy, London: Verso, 2000.  ⤴️

[35] Barry Eichengreen, Exorbitant Privilege: The Rise and Fall of the Dollar, Oxford: Oxford University Press, 2011  ⤴️

[36] Immédiatement après le « choc Nixon », les États-Unis entamèrent des négociations avec dix grands alliés pour fixer un nouveau niveau de taux de change international. En décembre 1971, l’« accord du Smithsonian » fut conclu, dévaluant le dollar américain de 7,9 % par rapport à l’or, et réévaluant le yen (16,9 %), le mark allemand (13,6 %), le franc français (8,6 %), la livre sterling (8,6 %) et la lire italienne (7,5 %). Cet accord dura environ quinze mois, jusqu’à ce que les pressions spéculatives amènent l’OCDE et le Japon à adopter, en mars 1973, un système de changes flottants. ⤴️

[37] Selon le secrétaire général de l’OPEP, Adnan Pachachi, 60 % des importations de l’OPEP provenaient de pays dont la monnaie s’appréciait par rapport au dollar, ce qui augmenta la facture d’importation de l’OPEP de 570 millions de dollars en 1971 (soit environ 10 %). Cité dans Giuliano Garavini, The Rise and Fall of OPEC in the Twentieth Century, Londres : Oxford University Press, 2019, p. 200.  ⤴️

[38] Le Koweït et les Émirats arabes unis annoncèrent un embargo sur les exportations de pétrole vers les États-Unis le 18 octobre. L’Arabie saoudite refusa d’abord, puis rejoignit l’embargo le 19 octobre.  ⤴️

[39] Timothy Mitchell, Carbon Democracy, New York: Verso, 2011, 181–8.⤴️

[40] En 1973, on estimait que plus de 90 % des ventes mondiales de pétrole (hors États-Unis et URSS) étaient réalisées par les grandes compagnies occidentales. Brian Levy, « World Oil Marketing in Transition », International Organization 36, no. 1, 1982 : 113–133, p. 121. En réalité, ces compagnies vendaient très peu de pétrole brut de l’OPEP sur le marché mondial ; la majeure partie alimentait leurs propres filiales intégrées, où elle était raffinée et vendue aux consommateurs. Ce n’est qu’à la fin des années 1970 qu’une part significative du pétrole mondial fut échangée en dehors des circuits intégrés des majors (voir le chapitre suivant).  ⤴️

[41] Blair, Control of Oil, 270.  ⤴️

[42] Les accords de participation furent largement une initiative d’Ahmad Zaki Yamani, ministre saoudien du Pétrole, nommé après l’éviction d’Abdullah Tariki. Yamani affirma que ces accords de participation « seraient indissolubles, comme un mariage catholique » et « sauveraient [les majors internationales] de la nationalisation ». Son objectif principal était de convaincre ces compagnies que « l’essentiel n’était pas tant de posséder le pétrole que de pouvoir l’acheter ». Anthony Sampson, The Seven Sisters: The Great Oil Companies and the World They Shaped, New York : Viking, 1975, p. 278–279.  ⤴️

[43] « Subjects for Discussion at Sept 15 OPEC Meeting », 13 août 1973, Public Library of US Diplomacy, wikileaks.org. Du point de vue des majors occidentales, le principal inconvénient de ces accords de participation était que les paiements effectués aux gouvernements étrangers devenaient de simples achats, rendant ainsi le crédit d’impôt étranger inapplicable pour subventionner leurs activités à l’étranger. Ce problème s’accentua dans les années 1970 à mesure que des quantités croissantes de pétrole amont furent entièrement nationalisées par les États producteurs. ⤴️

[44] Kokxhoorn, Oil and Politics, 219. ⤴️

[45] Dans le cas des Pays-Bas, par exemple, Shell et BP redirigèrent vers les États-Unis du pétrole provenant du Nigeria et de l’Iran, qui aurait auparavant été destiné au Royaume-Uni.  ⤴️

[46] Duco Hellema, Cees Wiebes et Toby Witte, The Netherlands and the Oil Crisis: Business as Usual, Amsterdam : Amsterdam University Press, 2004, p. 65. Dès janvier 1974, le ministre saoudien du Pétrole, Ahmed Yamani, reconnut que le boycott contre les États-Unis et les Pays-Bas était inefficace. Les États-Unis ne connurent jamais de pénurie de brut durant cette période, et Rotterdam – principal port d’entrée du pétrole aux Pays-Bas – recevait encore 96 % des volumes d’avant-crise à cette date. Bo Heinebäck, Oil and Security, Stockholm : Almqvist & Wiksell, 1974, p. 151.  ⤴️

[47] Bien que l’embargo arabe ait été largement symbolique, il aurait pu avoir des effets bien différents s’il avait reposé sur un front OPEP uni. Les Pays-Bas, dépendant pour environ deux tiers de leur brut du Moyen-Orient, étaient particulièrement vulnérables. Le gouvernement néerlandais prit des mesures d’urgence (rationnement de l’essence, dimanches sans voiture, redirection des importations), et le port stratégique de Rotterdam, par lequel transitaient environ 25 % des importations européennes de pétrole arabe, conférait à la situation une portée continentale. Hellema, Wiebes et Witte, The Netherlands, p. 99–100. ⤴️

[48] United States Senate, Preliminary Federal Trade Commission Staff Report on Its Investigation of the Petroleum Industry, 93rd Congress, First Session, Washington, DC: U.S. Government Printing Office, 1973.  ⤴️

[49] Kokxhoorn, Oil and Politics, 235.  ⤴️

[50] De même, en Europe occidentale, la réaffectation de pétrole de Rotterdam vers les États-Unis en 1972–1973 (avant la hausse d’octobre 1973 ou l’embargo arabe) provoqua une pénurie temporaire et une hausse des prix des produits, qui mit en faillite de nombreuses petites compagnies indépendantes européennes.  ⤴️

[51] Tyler Priest, ‘Shifting Sands: 1973 Oil Shock and Expansion of Non-OPEC Supply’, in Elisabetta Bini, Giuliano Garavini, and Federico Romero (eds), Oil Shock, London: I. B Tauris & Co., 2016, 117–41.  ⤴️

[52] Ibid., 134. ⤴️

[53] Pour un récit détaillé de l’évolution de ces débats et de l’effet du choc pétrolier sur la politique américaine, voir : Meg Jacobs, Panic at the Pump: The Energy Crisis and the Transformation of American Politics in the 1970s, New York : Hill and Wang, 2016.

⤴️

Alors que la dynamique de nationalisation du pétrole prenait de l’ampleur, la position prééminente des Etats-Unis au sein de l’économie politique mondiale était également sous une pression considérable. À la fin des années 60, beaucoup des facteurs qui sous-tendaient le boom économique d’après-guerre avaient commencé à s’affaiblir. Deux décennies de niveaux de croissance rapide de la production avaient conduit à la réémergence d’une suraccumulation à l’échelle globale – en particulier après l’expansion de la production manufacturière globale par les entreprises européennes et japonaises, capables de profiter de faibles salaires, de longues heures de travail et de l’introduction de nouvelles techniques technologiques. <a href= »#note34″ id= »retour34″>[34]</a>  Les hauts taux de profit dans les Etats-Unis et en Europe de l’Ouest, qui ont été maintenus grâce à la croissance de la productivité et à l’énergie à bon marché étaient sous la pression des mouvements syndicaux et politiques cherchant à obtenir une hausse des salaires et de meilleures conditions de travail. Dans le contexte de la montée de la révolte sociale dans les années 60 – étroitement liée à la guerre du Vietnam et aux luttes d’indépendance nationale à travers le monde colonial – la suprématie globale des Etats-Unis ne semblait plus aussi assurée.

L’une des manifestations critiques des défis auxquels faisait face la domination américaine était le rôle du dollar dans le système financier global. Depuis l’établissement du système monétaire de Bretton Woods en 1944, la finance globale a été structurée autour de l’ancrage des autres monnaies internationales sur le dollar, qui était alors convertible en or au prix de 35 dollars l’once (d’où son appellation d’étalon or-dollar). Avec le dollar servant de monnaie centrale pour les transactions internationales, les Etats-Unis fournissaient des dollars au reste du monde, et la valeur des autres monnaies était ajustée via un système de taux d’échange supervisé par le Fond monétaire international (FMI). Ceci a conféré aux Etats-Unis un “privilège exorbitant”, selon les mots du ministre français de l’Economie et des Finances, Valéry Giscard d’Estaing, car il leur permettait de créer de dollars pour quelques centimes alors que les autres pays étaient forcés d’échanger de vrais biens et services contre la devise étasunienne. <a href= »#note35″ id= »retour35″>[35]</a>  Au début des années 70, néanmoins, les grandes quantités de dollars détenues par les banques privées et centrales en dehors des Etats-Unis ont rendu de plus en plus difficiles pour ces derniers le maintien d’une valeur fixe de leur monnaie par rapport à l’or. Tout le long de l’année 1970, nombreux pays européens ont demandé la conversion de leur réserves de dollar américain en or – et du moment où les dollars en circulation hors des Etats-Unis étaient plus nombreux que ceux qui auraient pu être couverts par les réserves d’or des Etats-Unis, le président américain Richard Nixon prit la décision dramatique, le 15 août 1971, de suspendre (avec certaines exceptions) la convertibilité du dollar en or.

Pour les principaux pays exportateurs de pétrole, la décision de Nixon eut des répercussions immédiates et importantes. Du moment où le dollar américain n’était plus ancré à la valeur fixe de l’or, sa valeur tomba de manière significative en 1971 et 1972.  <a href= »#note36″ id= »retour36″>[36]</a>  Cependant, et c’est crucial, la plupart des ventes de pétrole étaient libellées en dollars, ce qui signifiait que les réserves détenues  par les producteurs de pétrole se dépréciaient à fur et à mesure que le dollar s’affaiblissait. Au même moment, le coût des importations était aussi en train de monter pour les pays de l’OPEP parce qu’une grande proportion des biens qu’ils consommaient provenant de pays dont les devises s’étaient maintenant appréciées par rapport au dollar (comme l’Allemagne, la France et le Japon) <a href= »#note37″ id= »retour37″>[37]</a>. Face à la détérioration de ces conditions financières, l’OPEP négocia plusieurs augmentations du prix affiché pendant la première moitiée de l’année 1973. Au moment moment, les États leaders dans la production de pétrole continuait à élargir leur contrôle sur la production du pétrole brut – que ce soit par la nationalisation pure et simple des concessions étrangères (Algérie, Iran, Irak et Libye), ou par des accords de participation, qui donnèrent aux gouvernements producteurs une partie du pétrole produit, qui était ensuite revendu à un prix préférentiel aux majors pétroliers (Arabie Saoudite et les petits producteurs du Golfe).

Les actions prises par l’OPEP à travers l’année 1972 et la première moitiée de 1973 servirent en dernière instance à contester un postulat durable qui avait sous-tendu la fixation du prix international du pétrole, depuis les premières années du vingtième siècle :  la prérogative des plus grandes majors pétrolières de contrôler le prix du pétrole au point d’extraction. Finalement, au mois d’octobre 1973, le système parvint à une fin irrévocable.  Ce jours-là, après une semaine de négociations infructueuses avec les compagnies pétrolières, cinq membres arabes de l’OPEP, ainsi que l’Iran, déclaraient prendre désormais la décision de fixer par eux même le prix du pétrole. Le prix affiché fut immédiatement augmenté de 70 pour cent, augmentant de 3 dollars à 5.11 dollars – la plus grande hausse de l’histoire. Quelques jours après, six parmis les membres arabes de l’OPEP (Arabie Saoudite, Kuwait, Abu Dhabi, Qatar, Libye et Algérie) annoncèrent une diminution de la production de pétrole et un embargo sur l’exportation de pétrole vers les Etats-Unis et les Pays-Bas aussi longtemps qu’elle durerait l’occupation par Israël des terres arabes <a href= »#note38″ id= »retour38″>[38]</a>. En janvier 1974, une autre rencontre de l’OPEP à Téhéran augmenta de nouveau le prix affiché à 11.65 dollars. Sur une période de quatre ans, le prix affiché avait été multiplié par six. Le premier choc pétrolier des années 1970 était à la porte.

 

Mythes et Conséquences

À ce stade, il est important de clarifier un certain nombre de confusions sur le premier choc pétrolier, à commencer par la flambée du prix du pétrole elle-même. Comme Timothy Mitchell détaille soigneusement dans Carbon Democracy, les hausses de prix, qui ont commencé en 1971 et culminé dans le mois d’octobre 1973, concernaient le prix affiché et non pas le prix du marché ou le prix de pleine concurrence auquel le pétrole brut (et encore moins les produits pétroliers, comme l’essence), était nécessairement vendu. En tant que telle, la hausse du prix affiché avait peu à voir avec le prix tel qu’on le conçoit habituellement – en réalité, il s’agissait d’un prix de référence fiscale, qui était fixé administrativement pour déterminer le montant de l’impôt que les possesseurs des concessions pétrolières (principalement les Sept Soeurs) devaient payer aux gouvernements des pays producteurs. Malgré le rôle vital des exportations soviétiques du pétrole, c’étaient les grandes entreprises occidentales pétrolières qui continuaient de contrôler la plupart du raffinement global du pétrole – et donc le prix de marché réel des produits pétroliers. Étant donné cette position, ils ont fait exactement ce qu’on pouvait attendre d’eux : répercuter la hausse de leur taux d’imposition sur les consommateurs. En effet, pendant le pic de l’explosion des prix entre juillet 1973 et janvier 1974, le coût de l’essence aux États-Unis a plus que doublé, le fioul léger a triplé et le fioul lourd (utilisé dans les centrales électriques et dans l’industrie) a presque quadruplé. De plus, dans la mesure où l’augmentation dans le prix affiché était,  en réalité, une augmentation dans les impôts, les plus grandes compagnies pétrolières américaines étaient aussi capable d’utiliser le système de crédit d’impôt étranger décrit dans le chapitre 3 – ainsi, ils auraient pu déduire le nouveau montant payé aux gouvernements étrangers des autres impôts sur les revenus à l’étranger dues au gouvernement américain. De cette manière, la hausse du prix affiché a simplement représenté une redirection des impôts du gouvernement étasunien vers les trésoreries de l’OPEP.  

On devrait aussi se rappeler qu’à cette époque les concessions entre les plus grandes compagnies pétrolière et beaucoup des producteurs centraux de l’OPEP (surtout l’Arabie Saoudite et plus petits États du Golfe) avait été organisées par le biais d’accords de participation. Selon ces accords, le gouvernement producteur et les détenteurs étrangers de la concession avaient chacun droit à une partie précise et spécifique de la production du brut du pays. Du point de vue d’une compagnie pétrolière étrangère, le coût de production d’un baril de pétrole au Moyen Orient était encore assez faible  – autour de dix-huit centimes – et la hausse des prix globaux signifiait qu’ils pouvaient soit vendre leur partie de pétrole dans le marché avec une marge considérable soit l’utiliser dans leur propres filiales aval intégrés (en profitant d’un coût inférieur à celui du marché mondial). Naturellement, ces avantages n’étaient pas disponibles pour les entreprises qui n’avaient pas de concession étrangères. De plus, comme partie de l’accord de participation, les compagnies pétrolières étrangères avaient droit de racheter la partie de la production pétrolière du gouvernement hôte à un prix préférentiel. Ce pétrole était exclusivement réservé aux détenteurs de la concession et leur donnait un autre avantage sur ceux qui devaient acheter leur pétrole sur le marché libre. En effet, le ministre du pétrole soudien Ahmed Yamani estimait que cette remise avait permis aux entreprises pétrolières de gagner un surplus entre quarante et cinquante pour cent par baril pendant la première moitiée de l’année 1979 – un taux de profit remarquable que Yamani pensait devoir être partagé de manière équitable avec le gouvernement saoudien.  Au total, le profit par baril pour les compagnies pétrolières étrangères qui opéraient en Moyen Orient a triplé pendant 1973 comme résultat des actions de l’OPEP.

Étroitement liée à ces confusions sur la fixation du prix du pétrole se trouve la notion d’après laquelle les prix avaient augmenté à cause d’une pénurie mondiale de pétrole causée par l’embargo arabe. Encore une fois, cette histoire est en grande partie un mythe, supporté par une mauvaise compréhension du quoi, du qui et du quand. Pour commencer, nous devons être au clair sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un embargo qui concernait l’intégralité de l’OPEP – il s’agissait plutôt d’une série limitée d’actions entreprises par seulement certains des membres arabes de l’OPEP. L’embargo de cinq mois était dirigé en priorité contre les États-Unis et les Pays-Bas et a été étendu ensuite au Portugal, à la Rhodésie et à l’Afrique du Sud. Cette limitation dans les cibles internationales signifiait que les livraisons de pétrole auraient pu être déviées d’une place à une autre par les majors pétrolières afin de compenser une pénurie potentielle. De nombreux pays producteurs de pétrole n’avaient pas participé à l’embargo – comme l’Irak, l’Iran, le Venezuela, le Nigéria et l’Indonésie – et les États-Unis possédaient leur propres réserves nationales considérables. Il en résulte que la production globale de pétrole aurait pu être augmentée de manière relativement facile pour compenser toute pénurie de brut. De plus, du moment où la livraison et le transport  globaux du pétrole restaient entre les mains des plus grandes compagnies pétrolières, il était très difficile d’exercer un contrôle sur les destinations finales des pétroliers une fois qu’ils avaient quitté les ports arabes – même les États de l’OPEP supposément les plus intransigeant comme la Libye ou l’Algérie auraient montré, d’après les témoignages, peu d’intérêt pour savoir où leur pétrole était livré. Au final, il n’y a jamais eu une réelle pénurie de pétrole résultant de l’embargo. En effet, jusqu’à un certain point, l’embargo peut être interprété comme un acte principalement performatif, qui finalement visait à convaincre l’opinion publique arabe qu’un front anticolonial était possible entre les monarchies pétrolières et les mouvements nationalistes plus radicaux de la région.

Néanmoins, pendant que l’embargo arabe avait un petit impact sur les approvisionnements mondiaux de pétrole brut entre octobre 1973 et mars 1974, d’importantes pénuries de certains produits dérivés du pétrole ont eu lieu avant l’embargo lui-même – et, en effet, avant la hausse des prix du 1973. Aux États-Unis, ces pénuries étaient en grande partie causées par une série de réductions de la capacité de raffinement des plus grandes entreprises intégrées entre 1970 et 1972.  La raison de ces coupures a été rigoureusement documentée dans une investigation par la Federal Trade Commission (FTC) étasunienne en 1973. Selon la FTC, il n’y avait pas une pénurie de pétrole ou de produits dérivés du pétrole pour les grandes entreprises  intégrées  – la véritable pénurie concernait les excédents que ces entreprises vendaient aux petits distributeurs (les petites marques mentionnées plus haut). En réduisant la production des raffineries, les grandes entreprises ont pu empêcher aux petits distributeurs l’accès à une quantité suffisante de produits raffinés, les contraignant ainsi à la faillite. Le résultat a été un contrôle encore plus serré sur le secteur du détail et de la commercialisation de l’industrie pétrolière étasunienne. En 1972, les marques indépendantes représentaient 28% du marché étasunien ; en mai  1974 ce pourcentage éteint tombé à 18%. Une contraction similaire avait affecté les plus petites compagnies de raffinage à qui les grandes compagnies intégrées avaient refusé l’approvisionnement de brut, et qui ont été par conséquent forcé de diminuer leur capacité de production.

En plus de la destruction des concurrents plus petits, les prix élevés du pétrole ont eu une autre conséquence extrêmement importante pour les grandes entreprises intégrées : la soudaine rentabilité des projets d’exploration et de forage plus onéreux , surtout dans les zones offshore.  Face à la menace imminente de perdre l’accès direct aux réserves en amont du Moyen-Orient, les majors occidentales ont élargi leur approvisionnement en dehors de l’OPEP pendant les débuts des années 70, en se concentrant en particulier en Alaska, dans la mer du Nord (entre le Royaume-Uni et l’Europe occidentale), et dans le Golfe du Mexique. Certains de ces projets – comme l’Oléoduc Trans-Alaska (en angalis Trans-Alaska Pipeline : TAP) de British Petroleum et l’exploitation par Phillips Petroleum des gisements de la mer du Nord – avaient été planifiés avant la crise de 1973, mais ne sont devenus viables qu’après la flambée des prix du brut de cette même année. En mobilisant le vocabulaire de “l’indépendance énergétique” les États-Unis et le gouvernement britannique ont rapidement éliminé les obstacles bureaucratiques pour ces projets. Aux États-Unis, le président Richard Nixon avait annoncé en septembre 1973 que le TAP aurait été une priorité de son administration, et, pour la fin de l’année le Congrès avait adopté les lois nécessaire à l’autorisation de l’oléoduc, malgré la grande opposition des groupes écologistes et indigènes qui ont protesté contre le projet pendant des années. Associée avec de l’investissement public dans les technologies de forage, l’industrie offshore a connu un essor considérable qui allait marquer durablement la nature de l’industrie pétrolière occidentale (voir Chapitre 12). À ce propos, comme l’observe Tyler Priest, la crise de 1973 a été un moment de transformation qui a fait avancer les frontières technologiques et territoriales de l’industrie pétrolière d’une manière qui ne pouvait pas être anticipée. L’hérédité de ce moment est inscrite dans les aspects le plus dangereux et destructeurs du pétrole aujourd’hui – illustrés peut-être de la manière la plus calamiteuse par la fuite de la plateforme Deepwater Horizon de BP dans le Golfe du Mexique, largement considérée comme l’un des pires désastres environnementaux de l’histoire.

De toutes ces façons diverses, la crise de 1973 a permis un puissant essor des profits et de leur position de  force sur les marchés aux plus grandes majors pétrolières intégrées. Mais ces résultats n’étaient pas fatals ; ils ont été amenés par les activités de lobbying des majors elles-mêmes. Aux États-Unis, l’American Petroleum Institute (API) s’était embarqué dans une campagne qui a construit la crise comme un problème de réglementation publique excessive, qui maintenait artificiellement les prix à un niveau bas et dissuaderait le forage et la construction de nouvelles raffineries. Dans ce contexte, le fantôme de l’OPEP – et la notion connexe de rareté [scarcity] du pétrole – ont fourni un bouc émissaire commode pour expliquer la flambée des prix et les pénuries et une confirmation de ce que pourrait arriver si l’industrie continuait d’être troublée par les bureaucrates du gouvernement. Ce message s’est associé avec les premiers défenseur de la dérégulation, du monétarisme et de l’austérité fiscale – y compris Milton Friedman, le jeune Alan Greenspan et le futur PDG d’Enron Kenneth Lay (à l’époque assistant chef dans la Commission fédérale pour l’énergie) – qui se sont tous fait la main en argumentant autour du pétrole étasunien au début des années 1970. Pour ces idéologues de la liberté du marché, les racines de la crise énergétique étaient simples : une excessive réglementation par le gouvernement, trop de bureaucratie, et l’étouffement de la libre compétition du marché. La réforme de l’industrie pétrolière, en ce sens, a été une synecdoque pour ce qui sera plus tard décrit comme «révolution néolibérale». William E. Simon, le secrétaire au Trésor sous Nixon (plus tard confirmé par Gerald Ford), l’explique synthétiquement: “Nous devons retirer la main mortifère du gouvernent de nombreuses zones de notre économie, comme l’énergie, où des réglementations gouvernementales trop zélées sont en train d’ étrangler notre croissance et nos espoirs pour le futur”’. La solution proposée par les compagnies pétrolières et leurs interlocuteurs idéologiques était directe : l’indépendance de l’énergie américaine du Moyen-Orient, obtenue par un assouplissement des lois sur l’environnement et la pureté de l’air, l’ouverture du TAP, un support pour davantage de forage off-shore, la fin des restrictions sur les importations, et l’autorisation à augmenter les prix du pétrole étasunien en conformité avec le reste du monde. Ces demandes ont été mises en œuvre essentiellement par les administrations Nixon et Ford entre 1972 et 1977.

[54] Cité in ibid., 177.  ⤴️

Sommaire

  • Les Etats-Unis avant le choc pétrolier
  • Back in the USSR

  • La Libye et l’effet de bond en avant

  • Le premier choc pétrolier

  • Mythes et Conséquences

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Notre groupe de lecture propose un espace d’auto-formation où nous explorons collectivement les enjeux de l’anti-impérialisme et ses résonances dans les luttes contemporaines, de l’écologie à l’antiracisme. Rejoignez-nous pour des discussions enrichissantes et accessibles, ouvertes à toutes et tous, dans une dynamique d’échange et de partage des savoirs.

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