Pétrole et Sable

Laleh Khalili

Dans ce texte, Laleh Khalili tente de montrer comment le sable et le pétrole façonnent un ordre mondial d’extraction, de béton et de pipelines, où le commerce est garanti par la violence et le pillage écologique. La banalité de ces matières lui permet de décrire des les lignes de force qui traversent l’espace économique et matériel mondial. Parce qu’elles sont la conditions de tout un monde, sable et pétrole fondent l’impérialisme, la financiarisation et la destruction des communs, des rivières aux villes globales. 

Un monde construit sur le sable et le pétrole.

 

Le pétrole et le sable ne sont pas souvent des matières premières dont on parle ensemble quand on discute du commerce mondial. Le premier est le moteur de l’industrie et du transport, le carburant pour le chauffage et l’éclairage, l’esprit qui anime de nombreuses politiques globales. Même quand le prix est bas – au moment où j’écris, le prix du pétrole tourne autour de 83 dollars par baril (et autour de 630 dollars par tonne) – il est considéré comme précieux. Simple, ordinaire, souvent négligé, le sable est par contraste la seconde ressource naturelle la plus consommée au monde en volume après l’eau. Il est la condition du béton, du verre et de l’électronique. Selon le Programme des Nations Unies pour l’environnement, au moins 50 milliards de tonnes de sable (souvent mesuré conjointement au gravier) sont consommés annuellement, bien plus que les 4 milliards de tonnes de pétrole utilisées chaque année. Pourtant le sable n’est que rarement considéré comme précieux : son commerce est davantage domestique qu’international, et son prix de marché est en dessous de 9 dollars par tonne aux Etats Unis et encore moins dans le reste du monde.Mais il y a aussi des ressemblances. Alors que la Chine est le plus grand importateur des deux produits, les Etats Unis sont le troisième plus grand consommateur de pétrole et le troisième plus important utilisateur de sable (après la Chine et le Japon). En fonction de son prix sur le marché, le pétrole brut est souvent le premier ou le second bien le plus exporté au monde en termes de valeur. Les prix actuels, relativement bas, relèguent l’export de pétrole brut à la seconde place, après les automobiles. Fin 2015, le gouvernement états-unien a révoqué une interdiction sur l’export de pétrole brut depuis son territoire, et depuis, le pays a réintégré le marché mondial du pétrole avec une avidité renouvelée, devenant le troisième ou le quatrième exportateur mondial de pétrole et de ses produits raffinés, derrière – à différents moments – l’Arabie Saoudite, la Russie et le Canada. Malgré le fait qu’ils soient le plus gros producteur, les USA ne sont pas le plus gros exportateur mondial, parce qu’ils consomment la plupart de ce qu’ils produisent. L’immense majorité de son commerce de sable est domestique, et les USA et la Chine extraient le sable dont ils ont besoin pour la construction et l’industrie depuis leur propre territoire. Le plus gros importateur de sable est Singapour, qui utilise de grands volumes de cette matière dans son projet frénétique de poldérisation.

Les deux marchandises convergent dans un autre sens. Leur marchandisation et leur commerce reflète les inégalités mondiales et le pillage écologique. Les deux sont produits d’un temps long : l’un est le produit de la fossilisation de la faune et flore préhistorique, l’autre des débris des roches rencontrant vents et eaux. Et le goudron et la poussière on l’image de matériaux presque méprisables. Pourtant, dès lors qu’ils deviennent centraux pour l’industrialisation et l’urbanisation, des rochers sont brisés, des puits sont forés à des profondeurs sépulcrales, des rivières sont draguées, des plages sont démolies pour pouvoir transformer ces ressources en marchandises. Le mouvement inépuisable du sable et du pétrole à travers les veines du marché mondial nous parle des chemins métamorphes de la production, des formes coloniales de l’exploitation, et de notre destruction imprudente des communs environnementaux mondiaux. Le capitalisme extractif constitue la façon dont la marchandisation des affaires de la vie quotidienne affecte nos vies, ici et à l’autre bout du monde.

Si vous regardez autour de vous, vous verrez inévitablement des objets, des lieux, des choses qui contiennent du sable. Le sable est dragué dans les lits de rivières ou les planchers marins et versé dans des eaux peu profondes pour faire surgir de nouvelles terres de la mer. Le sable et le gravier sont utilisés pour faire du béton, qui est aujourd’hui largement le matériau de construction le plus utilisé au monde. Mélangés au goudron, le sable et le gravier deviennent asphalte. La silice dans le sable est extraite pour produire toutes les variantes de verres, mais aussi pour les semi-conducteur et circuits intégrés utilisés dans la micro-électronique. Même la fracturation hydraulique, ou ‘fracking’, demandent du sable. L’urbanisation du monde, la croissance titanesque de la production électronique, ainsi que l’expansion de l’usage du verre dans à peu près tout, depuis les fenêtres et la fibre de verre jusque dans les écrans des voitures et de l’électronique, a fait croître la demande de sable. Mais le plus important consommateur de sable reste l’industrie de la construction.

Sable et graviers

A travers l’histoire humaine, le sable et le gravier ont été utilisés pour élever des bâtiments, paver les routes et pour la fabrication de verreries. Les structures monumentales des temps anciens – la Grande Muraille de Chine, les aqueducs romains et les amphithéâtres, les ziggourats et pyramides en Mésopotamie et aux Amériques – étaient construites soit avec d’anciennes versions du bétons (mixant certains adhésifs avec du sable et du gravier) soit avec des briques de boues cuites faites à partir d’un mélange d’argile et de sable. Les blocs massifs de pierre des pyramides en Egypte étaient acheminés à leur place sur des lits de sable. Les techniques de coupes de verre étaient employées dans l’empire Sassanide en Perse il y a 1500 ans, et les vitres de verre faite de sable de quartz et de cendres étaient connues dans l’Alexandrie romaine il y a presque 2000 ans, même si elles étaient beaucoup plus opaques, petites et épaisses que nos vitres actuelles. Jusqu’aux premiers temps de la période moderne, les vitres de glace étaient – comme de nombreuses autres technologies – réservées aux institutions de l’élite sacrée et profane, cathédrales, mosquées Jami et aux grands bâtiments administratifs. La glorieuse Sainte Sophie, construite au sixième siècle, était illuminée par de larges vitres dans son dôme. L’urbanisation, dans son ère industrielle, a nourri un appétit démesuré pour le gravier et le sable nécessaire à la construction des villes, des routes et des chemins de fers qui les connectent entre elles. Mais jusqu’à récemment, le sable et le gravier utilisés à ces fins étaient presque toujours extraits et transportés localement. Les seules exceptions pour la construction étaient les matériaux de valeur comme les marbres aux couleurs spécifiques ou certains bois particulièrement durs. Transporter des cargaisons aussi lourdes en n’utilisant que la force humaine ou animale était très lent et surtout très coûteux.

Le transport de matériaux de construction à travers les océans ne vit le jour qu’à partir du quinzième siècle, avec la croissance colossale du transport maritime qui a accompagné le colonialisme. Le sable et le gravier n’ont pas été immédiatement considérés comme des marchandises à commercialiser à travers les mers ; ils étaient embarqués à travers le monde que comme un effet conjoint du commerce par voie maritime dans son fonctionnement. Les navires sont « lestés » quand ils ne transportent pas de cargaisons : sans chargement, ils flottent trop proche de la surface de la mer et peuvent gîter. Les bateaux non chargés doivent transporter du ballast pour naviguer droit.

Avant les bateaux à vapeur fonctionnant au charbon (qui agissait comme ballast), le sable, le gravier et l’ardoise étaient utilisés pour équilibrer le poids des bateaux. Les paysages étaient ratiboisés pour servir de ballast, qui étaient ensuite balancés sur des bords de quais à l’autre bout du monde. Les graviers et ardoises abandonnés dans des collines de ballast étaient ensuite utilisés pour faire des routes, des bâtiments et des chemins de fer, tout ce qui sous-tendait l’expansion de l’Europe et des Amériques à des échelles de continent au cours du dix-neuvième siècle. Le commerce de sable et de gravier comme marchandise pour leur propre valeur ne commença véritablement qu’au début du vingtième siècle, alors que le besoin en sables de qualité industrielle devenait de plus en plus pressant.

Tous les sables ne sont pas équivalents. Le sable fin du désert, qui s’étend sur des kilomètres dans les climats arides, a été érodé par le vent et est devenu trop uniforme en taille et trop régulier en forme pour faire du bon béton. Le béton est produit en mixant du ciment avec une grande proportion de sable ; les tailles et les formes non-uniformes de sables facilitent mieux les effets adhésifs recherchés pour le ciment. Les grains de sable érodés par l’eau sont irréguliers en forme et non-similaire en taille et donc idéaux pour fabriquer du béton. Comme les demandes en béton ont explosé en même temps que les technologies pour sa production se sont perfectionnées, le monde est devenu affamé de sable. Les bâtiments résidentiels et commerciaux, les agglomérations de gratte-ciels et les banlieues tentaculaires, tous dévorent des quantités astronomiques de béton.

Les polders pris sur la mer nécessitent les sous-produits des coulées de béton et des dragages, du sable et des blocs de béton dans la mer, créant de la propriété ex nihilo. Les îles comme le Bahreïn ou Singapour ont étendu leur masse terrestre sur la mer à travers ce processus. Un rapport d’investigation du Financial Times datant de 2014 a montré qu’un véhicule de placement secret détenu par des membres de la famille royale bahreïnie s’était vu attribuer des titres de propriété de parcelles de terrain sous-marines ; après leur mise en terre celles-ci sont devenues un terrain convoité et cher dédié au développement d’hôtels de luxe et de centres commerciaux. Selon certains décomptes, la Chine a utilisé plus de ciment entre 2011 et 2013 que les USA ne l’ont fait durant le vingtième siècle. Si le béton nécessite au moins deux fois plus de sable que de ciment, alors les volumes de sable impliqués dans la production des milliards de tonnes de bétons actuels semblent inimaginables.

Pétrole

A travers les millénaires, le pétrole, naturellement suintant à la surface de la terre, a été utilisé comme carburant pour les lampes et les chauffages et comme émollient pour les affections de la peau. L’exploitation du pétrole à une échelle industrielle a commencé avec les puits creusés à la main dans la région de l’Azerbaïdjan russe, à peu près une décennie avant que l’on ne fore des geysers de pétrole dans la Pennsylvanie de la moitié du dix-neuvième siècle. Le remplacement graduel du charbon par le pétrole comme source première d’énergie a pris presque un siècle et n’a pas été linéaire ou absolu – il n’est pas non plus total. C’était une transformation intimement liée aux ambitions globalisantes des premières compagnies pétrolières. L’extraction à grande échelle de pétrole aux Etats-Unis était concomitante à la montée de ce pays comme pouvoir économique mondiale et à son expansion coloniale, à la fois vers l’ouest du continent Nord-Américain et vers les Caraïbes et le Pacifique. De l’autre côté de l’Atlantique, le contrôle britannique sur de vastes réserves de charbon a dirigé son industrialisation et a rendu possible la colonisation de très larges étendues en Asie et en Afrique. Même si dans un premier temps la Grande-Bretagne n’avait pas de contrôle sur la production de pétrole, sa flotte commerciale était la plus importante au monde, et transportait le pétrole des autres pays à travers les océans. Alors que la production britannique de charbon a décliné progressivement dans la première moitié du vingtième siècle, les Anglais ont consolidé leur pouvoir au Moyen Orient en finissant par prendre le contrôle sur la production de pétrole dans cette région. Pendant un moment, utiliser le pétrole plutôt que le charbon comme carburant pour leurs navires a aussi prolongé le contrôle britannique de longue durée sur les affaires maritimes.

En dehors des États-Unis, le pétrole était très abondant dans des lieux que les grandes puissances avaient déjà revendiqués sous leurs dominations : les Caraïbes du Sud, que se disputaient les États-Unis (à travers la doctrine Monroe [01]) et l’Empire Britannique ; la mer Caspienne, où les rivalités inter-impérialistes donnèrent lieu à des stratégies antibolchéviques par les pouvoirs Euro-Américains ; ainsi que dans le golfe persique et dans l’Asie du Sud-Est, où la Grande Bretagne (puis les États-Unis) exerçaient leur influence. Dans tous ces endroits, l’exploration pétrolière était intimement liée à des régimes coloniaux d’exploitation de la main-d’œuvre et facilitée par une démarcation internationale raciale.

La magistrale Cités de sel (1984) du défunt auteur saoudien, Abdel Rhaman Mounif, est une pétro-nouvelle qui décrit avec richesse ces hiérarchies mondiales, et qui nous donne un rare aperçu de ce qu’il se passe de l’autre côté des fil barbelés et des hautes barrières de l’industrie pétrolière. En y incorporant des formes de réalisme magique, de satire et de récits populaires – et en décrivant les portraits de centaines d’arabes, d’américains et d’européens – Mounif fait apparaître des contes invisibles et oubliés d’oasis détruits, de dissidents assassinés, de grèves brisées, de potentats et de technocrates achetés par les compagnies pétrolières. C’est un monde de travailleurs exploités et d’ingénieurs piégés dans des hiérarchies structurées par la race et la géographie. Les américains dans son histoire sont les maîtres auxquels même les émirs et dignitaires locaux plaident allégeance. Ensuite, arrivent les européens, et en dessous d’eux, les arabes parlant anglais, la plupart du temps de pays étrangers. Les hommes qui font les tâches pénibles et subalternes sont des arabes, anciennement pêcheurs ou bergers et dont l’autonomie est devenue otage du travail salarié.

Cités de sel est un témoignage entièrement vraisemblable de ce qu’est l’industrie extractive, dès sa naissance et jusqu’à nos jours. Cet ordonnancement racial du travail est également fortement présent à bord des énormes tankers du commerce de pétrole. Alors que les équipages de matelots sont originaires du sud global (très largement issus des Philippines), les officiers sont souvent russes ou d’Europe de l’Est, et les officiers et l’équipage reçoivent des salaires radicalement différents en fonction de leurs pays d’origine. La stratification du travail a été exacerbée par l’émergence de « registres ouverts », ou ce que la Fédération internationale des ouvriers du transport appelle les « pavillons de complaisance ». Ces registres autorisent l’externalisation des cadres juridiques des navires dans des ports où la régulation environnementale et professionnelle est plus favorable aux propriétaires de bateaux. Beaucoup plus de pétroliers que de porte-conteneurs sont immatriculés sous pavillons à registres ouverts, en partie parce que l’histoire des pavillons de complaisances a été forgée par le commerce pétrolier, et aussi en partie à cause de la fragmentation du marché du marché des navires pétroliers, le rendant plus vulnérables à l’exploitation.

Conflits de monopoles pétroliers

Le commerce de pétrole sous pavillon de complaisance était considéré comme un terrain tellement propice au profit qu’après la deuxième guerre mondiale, quand les magnats grecs du transports maritimes ont monopolisés le marché du transport océanique, le plus malin (ou le moins scrupuleux) d’entre eux, Aristote Onassis, a parié tout ce qu’il avait sur les tankers pétroliers. Alors que ses rivaux grecs achetaient des navires vraquiers, adaptés aux transports des minerais ou de grains, Onassis a racheté des navires pétroliers hors de service datant de la guerre à l’US Transportation Command avec une ristourne importante et a commandé de nouveaux navires avec de nouvelles – et plutôt louches – méthodes de financement, qu’il a tous déployés dans le transport de pétrole à destination de pays qui avaient désespérément besoin de carburant pour mettre en marche la reconstruction et le développement d’après-guerre. Doris Lilly, l’une de ses nombreuses biographes, a pointé du doigt une autre raison pour laquelle les navires pétroliers étaient un si bon pari pour Onassis. Même dans les premières décennies, le chargement et déchargement des pétroliers étaient des processus beaucoup plus automatisés que pour les navires de charge sèche. Il était nécessaire d’avoir des tuyaux pour transporter le pétrole jusqu’au navire, ils devaient être adaptés pour pouvoir s’imbriquer aux réservoirs de stockages du bateau et équipés de valves et de capteurs qui permettent de jauger à quel point les réservoirs étaient pleins, mais cela nécessitait seulement quelques travailleurs pour gérer tout le processus. Charger des sacs et des palettes demandait beaucoup plus de manutentionnaires sur les quais, souvent syndiqués, demandant des salaires décents et des conditions de travail sécurisées. Réduire le nombre de travailleurs à quai réduisait la possibilité de résistance de la part des travailleurs, et augmentait l’efficacité des chargements et déchargements, ce qu’Onassis avait probablement bien pensé.

L’ascension impressionnante d’Onassis dans les rangs prospères des magnats internationaux lui donnèrent une confiance que seule l’une des plus riches compagnies pétrolières au monde a pu dégonfler. Dans les années 1950, Aramco, une filiale de la Standard Oil of California (qui deviendra Chevron), avait une concession de l’Arabie Saoudite pour la production de pétrole, mais cet accord ne spécifiait pas les conditions d’exportation. Onassis tenta de détourner le monopole d’Aramco sur les exportations pétrolières en faisant du lobbying auprès du gouvernement Saoudien dans l’espoir d’obtenir une concession exclusive sur les exportations nationales de pétrole. C’en était trop, pas seulement pour la Standard Oil mais aussi pour les autres maîtres régionaux du pétrole. La peur que l’Arabie Saoudite ne suive l’exemple Iranien et nationalise son pétrole régna pendant quelques temps. Pour quelles autres raisons voudrait-elle faire appel à une compagnie de tankers indépendante ? Un groupe hétéroclite d’acteurs concernés – depuis la CIA et les frères Dulles jusqu’au gouvernement de sa majesté à Londres ainsi qu’un autre armateur, Stavros Niarchos – se rassembla pour protéger Aramco face à cette menace. Les bateaux d’Onassis furent boycottés par toutes les compagnies pétrolières, y compris les rivales d’Aramco. Les diplomates et les espions prirent l’avion pour Riyad pour faire du lobbying auprès du roi pour qu’il refuse la concession à Onassis. En dernier recours, Aramco porta plainte contre l’Arabie Saoudite (et par extension, Onassis) auprès d’un tribunal d’arbitrage commercial en Europe. Un puissant groupe de juristes européens et États-uniens émit un jugement en défaveur de l’Arabie Saoudite et déclara que sa concession sur la production pétrolière à Aramco donnait une certaine souveraineté à Aramco. Cette décision judiciaire défendait les droits des puissantes entreprises occidentales contre les pays du Sud Global cherchant à affirmer des juridictions sur leurs propres pétrole et le contrôle sur les opérations et le management de leur propre commerce. Pour un temps, la suprématie des multinationales pétrolières occidentales était maintenue.

De telles tactiques maffieuses n’étaient pas neuves. Ces méthodes étaient effectives depuis longtemps chez les compagnies extractives. Une certaine combinaison entre un boycott commercial, des arbitrages commerciaux et des interventions violentes avait déjà été utilisée avec la volonté de mettre à genoux d’intransigeants nationalisateurs de pétrole. Quand les Soviets ont nationalisé les compagnies pétrolières de Bakou (y compris celle de la famille suédoise Nobel) en 1920, cela a déclenché un déclin dramatique de la part de l’Azerbaïdjan dans le marché pétrolier mondial. La nationalisation mexicaine du pétrole en 1938 conduisit les compagnies pétrolières occidentales à stipuler que tous les futurs contrats de concession – pas seulement au Mexique, mais partout dans le monde – devraient être arbitrés devant des tribunaux internationaux. C’est cette convention dont put bénéficier Aramco une vingtaine d’années plus tard. La nationalisation iranienne de l’Anglo-Iranian Oil Company (qui deviendra la BP) en 1951 conduisit à un boycott du transport naval de pétrole iranien et à un violent coup d’état conçu par les britanniques et les états-uniens pour remplacer le premier ministre nationaliste Mohammad Mosaddegh. En effet, la plupart des nationalisations des compagnies pétrolières dans les états arabes producteurs de pétrole dans les années 1970 ne devinrent possible qu’après que les Etats eurent payés des sommes exorbitantes aux anciens propriétaires de leurs industries pétrolières et eurent donné à ces entreprises étrangères les garanties politiques et financières qu’elles resteraient les actionnaires les plus importants de ces nouvelles industries pétrolières. Une fois que le pétrole du Moyen-Orient fut nationalisé, une campagne politique et médiatique s’est mise en place dans les pays de l’Atlantique Nord pour dépeindre l’OPEP comme le grand méchant qui tenait le monde en otage. Les vieilles histoires de la prédation des compagnies pétrolières occidentales ont été oubliées, sauf sur place, où la violence qu’elles ont amenée avait marqué à l’encre indélébile les formes de la vie politique et de la vie quotidienne. Pablo Neruda l’écrivait dans un poème à propos de la Standard Oil il y a a peu près quatre-vingt-cinq ans, le commerce du pétrole a transformé des terres indigènes en « prêt hypothécaires d’un million d’acre » [1 acre = 0,40 ha] et a forgé un trafic malfaisant à travers « pays, peuples, mers, / police, comté, conseil, / régions distantes… » Ces changements se sont avérés durables.

Conflits sur le monopole sur le sable

Le commerce international de sable est aussi sujet à ce type de manipulations, extorsions et abus. Fin 2016, des reporters du Phnom Penh Post, ont noté une irrégularité dans le commerce cambodgien avec Singapour : les registres de l’état client indiquent qu’ils auraient importés depuis le Cambodge l’équivalent de 750 millions de dollars de sable, mais le gouvernement cambodgien n’a déclaré avoir exporté seulement pour 5 millions de dollars. Le Cambodge a interdit l’exportation non réglementée de sable en 2009, et la différence entre les deux sommes semble bien indiquer la non-déclaration de sable en voie d’épuisement illégalement dragués dans le rivière Cambodgienne.

La contrebande et le minage illégal de sable dans les plages et rivières du Sud Global fonctionnent un peu comme la piraterie. Les gens dont la subsistance a été détruite par l’exploitation et la dette travaillent pour une bouchée de pain à retirer le sable de leur propre lieu de vie. Ils sont payés par des entreprises et des businessmen qui sont dans des bureaux avec air conditionné très éloignés des sites de spoliation. Les marges de profits sont beaucoup plus importantes quand le sable bon marché est alchimisé en marchandise désirable dans les circuits du marché international. Les pays avec des longues lignes de côte et des topographies rivulaires riches sont devenues les proies des autres états et leurs businessmen courant derrière le profit affamé de sable. Les mineurs légaux et illégaux ont défait les rivières du Myanmar et du Cambodge de leurs lits sablonneux et de leurs bancs de sable, transformant gravement leur régime d’écoulement. La perturbation en qualité et volume de sédiments dans ces rivières a transformé des écosystèmes abondants en zones impropres à l’agriculture et à la pêche. Les turbulences dans les rivières pauvres en sable provoquent l’érosion des berges, abîment les infrastructures comme les digues ou les ponts, et conduisent à la submersion des villages riverains. Les plages du Sénégal, de la Sierra Leone et du Maroc ont disparu du jour au lendemain quand les bulldozers et poids lourds ont chargé leur sable pour des besoins d’autres rivages. L’Indonésie, un archipel qui copte entre 17 500 et 18500 îles (le nombre réel est sujet à controverses), a vu des atolls de sables entiers disparaître à cause du minage illégal. Les scientifiques environnementaux Orrin H. Pilkey et J. Andrex G. Cooper énumèrent les effets de ce minage dans leur ouvrage The Last Beach (2014) : les traits de côtes qui reculent, la destruction des habitats de la faune côtière, l’éradication des dunes et de leur flore spécifique. Les côtes sont d’autant plus exposées à la montée du niveau de la mer, aux tsunamis, aux ouragans et à la houle naturelle de la mer lors des tempêtes. Construire les palais rêvés du capitalisme dans un coin du monde laisse les autres dépourvus de leurs plages et leurs richesses agricoles.

Le minage illégal de sable produit d’autres victimes. Pas seulement celles dont les écosystèmes sont détruits, mais aussi les activistes qui essaient d’arrêter ce marché. En Asie et en Afrique, les paysans et les pêcheurs devenus des activistes locaux ont été intimidés, agressés et abattus. En mai 2017, Niranjan, Uday et Vimlesh Yadav, trois membres de la même famille ont été tués par des bandits prélevant le sable des berges d’une rivière à côté de leur village Jatpura, dans l’état de Jhakhand, à l’est de l’Inde. En juin 2018 en Gambie, la police a ouvert le feu sur des manifestants qui protestaient contre le minage de sable, deux sont morts : Bakary Kujabi et Ismaila Bah. De nombreux autres activistes assassinés restent anonymes. Qu’ils aient été tués par des contrebandiers ou par la police, les militants morts sont les signes avant-coureurs d’une éco-guerre qui ne fera que s’intensifier tant que l’extractivisme rongera le corps de la terre. Le pétrole aussi s’illustre dans cette histoire d’un assaut contre les communs mondiaux, et une partie de sa production demande de larges volumes de sable.

Fracking

Le fracking est une méthode utilisée pour extraire le pétrole des schistes argileux. Pendant le fracking, de l’eau hautement pressurisée est injectée dans la roche pour la fracturer ; l’eau transporte des milliers de tonnes de sable pour maintenir leurs fissures ouvertes. Le pétrole de schiste coule alors à travers le sable poreux jusque dans les conduits d’extraction. A la différence du sable utilisé dans le béton, le sable dit « de fracturation » est uniforme en taille et de forme sphérique, il peut être miné seulement dans certains sites où des évènements géologiques majeurs ont créés du grain endurci et homogène. Aux Etats-Unis, qui est à la fois le plus grand producteur et consommateur de sable de fracturation, les meilleurs dépôts sont dans la région des Grands Lacs. Après extraction, le sable de fracturation passe à travers des systèmes complexes de nettoyage, de séchage et de traitement chimique avant qu’ils soient laissés au milieu des argiles schisteux.

Cette nouvelle utilisation du sable indique une autre transformation majeure du commerce mondial : l’importance grandissante du pétrole de schiste comme part du marché du pétrole. En 2017, les Etats-Unis ont affiché une croissance notable dans sa production de pétrole (jusqu’à 690 000 barils par jour), compensant le déclin significatif de la production saoudienne (qui peut descendre jusqu’à 450 000 barils par jours). C’est grâce à la croissance du fracking et du pétrole de schiste que les Etats-Unis ont dépassé à la fois l’Arabie Saoudite et la Russie dans son extraction annuelle de pétrole. Le fracking atteint désormais la moitié de la production de pétrole aux Etats-Unis. Cette nouvelle méthode pour ramener le pétrole à la surface est déjà en train d’interférer avec les modes de vies des peuples autochtones, changeant les régimes professionnels et mettant en danger les écosystèmes locaux.

Pipelines

Si le pipeline Keystone XL est un jour achevé, il connectera le pétrole de sable du Canada aux raffineries de la côte du golfe du Mexique, collectant le pétrole des champs schisteux du Midwest au passage. Le trajet états-unien du pipeline évite les villes majoritairement blanches et coupe en deux les réserves des populations Sioux. A chaque étape, sa construction a été mise en cause par les communautés indigènes susmentionnées et leurs alliés. Les Protecteurs de l’Eau de Standing Rock, les premières nations Wet’suwet’en et d’autres activistes à travers l’Amérique du Nord ont contesté la construction du pipeline à travers le Midwest. Leur mouvement de protection de leur milieu de vie contre les désastres qui seront occasionnés par le pipeline – et ceux qu’il a déjà engendrés – s’est attiré de multiples actions policières, sous couverture mais aussi ouvertement hostiles, et des mercenaires d’entreprises ou espions commerciaux qui ont tenté d’intimider et de diviser le mouvement de l’intérieur. Comme on a pu le voir, ils ont également dû affronter des confrontations directes de la police et des armées canadiennes et états-uniennes, et encore de firmes de sécurité privées. Cette lutte n’est pas uniquement opposée au pipeline, mais aussi à la croissance explosive de l’industrie du pétrole de schiste qui est une aubaine pour les prospecteurs sans scrupules d’aujourd’hui et un désastre pour les communautés dont les vies et les environnements sont dévastés.

Construire des pipelines à travers des paysages domestiques demandent des changements dans les titres de propriétés, parfois même des expropriations de terres, communes comme privées. Les trajectoires de pipelines à cheval sur des frontières nationales deviennent otage de conflits internationaux et peuvent même générer ces conflits eux-mêmes. Le Pipeline trans-arabique d’Aramco (TAPLine) était l’un des plus gros pipelines au monde quand il a été achevé à la fin des années 1940. Il a été construit par l’entreprise d’ingénierie américaine Bechtel entre les champs pétrolifères de l’est de l’Arabie Saoudite et un terminal à Sidon au Liban. Lorsque la Syrie a résisté au passage du pipeline à travers son territoire, la CIA a facilité un coup d’État fort opportun par le chef d’état-major de l’armée syrienne, Husni al-Zaim. Le pipeline a donc été construit à travers le territoire syrien, même si le coup a déclenché quinze années de bouleversement, de coups et de contre coups dans le pays. Zaim a lui-même été destitué et exécuté seulement quatre mois après sa prise de pouvoir. Suite à la guerre des six jours en 1967, le conflit sur les frais de transit [02] et l’occupation israélienne des hauteurs du Golan a interrompu le transport de pétrole dans le TAPLine au-delà de la Jordanie, mettant hors service la Syrie, les hauteurs du Golan et le Liban. Lorsque la Jordanie a soutenu l’invasion par Saddam Hussein du Koweït en 1990, les saoudiens ont complètement coupé les flux de pétroles à travers le TAPLine. Depuis lors, ils ont construit leur propre pipeline depuis leurs champs pétrolifères sur la côte du golfe persique jusqu’aux terminaux de la mer rouge, contournant les détroits contestés d’Ormuz et de Bab el-Mandeb. La violence n’a pas seulement hanté le commerce maritime du pétrole, mais aussi ses flux à travers les pipelines.

Ce qui rend le commerce du pétrole et le commerce de sable similaire, c’est que ces formes d’industrie extractive dans différents coins du monde façonnent la politique ici et partout ailleurs. Le commerce international affecte chaque pays différemment, mais il a bien des conséquences globales. Les modalités protectionnistes états-uniennes en termes de commerce international mettent à nu la mise en place du pouvoir économique mondial des États-Unis. Cette suprématie économique est toujours défendue par le pouvoir coercitif de ce pays, que ce soit sur le plan du protectionnisme ou du libre-échange. Finalement, le commerce n’a jamais été vraiment « libre » que pour les pays dont les économies étaient suffisamment importantes et puissantes pour avoir un train d’avance et un avantage significatif vis-à-vis de leurs rivaux. Les effets des inégalités globales se font sentir non seulement entre les différents pays mais aussi à l’intérieur de ceux-ci. Alors que le pétrole de schiste s’infiltre dans les nappes souterraines et que la fracturation hydraulique engendre des tremblements de terre, alors que les réserves de sables et de limons et de graviers accumulées depuis des millénaires sont expropriés pour toujours plus d’électronique et toujours plus de gratte-ciels, le commerce facilite la distribution ascendante des biens sociaux détenus en commun à la fois localement et mondialement. Une manière de prendre la mesure d’à quel point ce pillage des communs est devenue problématique est l’épaisseur, la profondeur et la violence des luttes pour préserver nos eaux, nos rivières, cette dernière plage.

« On a tout niqué » : un monde de pétrole

Le mouvement #IdleNoMore [Plus jamais l’inaction] contre le Keystone XL a commencé en décembre 2012. Trois ans après, il y avait toujours plus de manifestations, cette fois contre la construction du Dakota Acces Pipeline, qui traverse la réserve Sioux de Standing Rock. En 2020, des blocages interrompirent le travail sur le Coastal GasLink, conçu pour transporter le gaz naturel à travers les Rocheuses canadiennes jusqu’à la côte pacifique pour l’export vers l’Asie, en passant à travers les territoires non cédés Wet’suwet’en en « Colombie Britannique ».

Ces mouvements de protestations, souvent menés par des femmes indigènes, défendent des revendications radicales, qui ne se limitent pas à la gestion des terres, de l’eau et de l’air ou à la protection de sites autochtones sacrés, mais qui vont jusqu’à remettre en cause l’origine même de la propriété, de la souveraineté et de la justice. Elles remettent en question l’idée d’une croissance illimitée alimentée par les hydrocarbures. Les manifestantes étaient pleines d’imagination dans leurs stratégies, leurs langages, se basant sur les symboles, les mythes et les rituels pour attirer l’attention vers leur cause. Dans la cosmologie Sioux, le Dakota Acces Pipeline était un grand Serpent Noir causant la destruction – mais aussi unifiant les nations indigènes, allumant l’étincelle d’une bataille épique pour protéger la grand-mère Terre.

Les camps de ces protestations ont attiré des activistes qui venaient de tout le continent, et qui ont été confrontés à une surveillance considérable de la part des entreprises, à un contrôle de l’État et à de la violence. Les compagnies pétrolières et les gouvernements étatique et fédéraux ont engagé des agents de sécurité privés ayant eu une expérience de combat en Irak ou en Afghanistan. Les « protectrices de l’eau », comme se nommaient elles-mêmes les manifestantes, firent valoir des sanctions juridiques à différentes étapes des projets et leur combat est devenu un symbole politique. Obama retira les permis pour le Keystone XL, avant que Trump ne les restaure quelques jours après son intronisation. Mais les manifestations et les affaires juridiques ont continué, et lors de son intronisation, Biden a à nouveau retiré les permis pour Keystone XL. Cependant, rien de tout ça n’a arrêté la croissance rapide de l’industrie. C’était en 2017, durant cette période de manifestations, que les Etats-Unis ont doublé la Russie et l’Arabie Saoudite pour devenir les plus gros producteurs de pétrole mondial.

USA, la plus grande puissance pétrolière

Selon la « Statistical Review of World Energy » (le rapport statistique sur l’énergie mondiale) de la British Petroleum, en 2021, juste avant que les sanctions n’accentuent la réduction des niveaux de production russes, les USA produisaient 16.6 millions de barils de pétrole par jour, tandis que la Russie et l’Arabie Saoudite à 11 millions de barils chacune. En 2023, les nombres s’élevaient à 13.3 millions pour les USA et à 9 millions pour la Russie et l’Arabie Saoudite respectivement. Les USA sont aussi les plus gros producteurs de gaz naturel à échelle mondiale, et ils n’en consomment pas la totalité. Après le sabotage du pipeline NordStream entre la Russie et l’Europe en 2022, les USA sont également devenus les premiers exportateurs de gaz. Entre 2010 et 2015, le boum du pétrole de schiste dans le Dakota du Nord et dans le bassin permien au Texas a été responsable d’un pour cent de la croissance du PIB des Etats-Unis. Mais il s’est révélé fragile, et une guerre des prix du pétrole entre la Russie et l’Arabie Saoudite au lendemain du Covid-19 a freiné l’afflux de cash pour les producteurs de pétrole de schistes.

La guerre des prix eut un effet remarquable, et sans précédent : elle fit baisser les prix du pétrole brut de l’ouest Texan sous la barre du zéro. Voilà ce qu’il s’est passé : en Mars 2020, alors que le Covid se répartissait à travers le monde, avec des usines et des ports en Chine qui était déjà fermés, la demande mondiale pour le pétrole a chuté drastiquement à une période où les gens ont arrêtés de conduire et de prendre l’avion. Alors que la demande chutait, l’OPEP [Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole] a demandé à la Russie de respecter une réduction générale de la production. Quand les Russes rejetèrent cette demande, l’Arabie Saoudite mit en place une guerre des prix, en annonçant une réduction de 6 à 8 dollars par baril pour ses clients européens, asiatiques et américains.

Les prix du pétrole suivent trois standards : le Brent, le West Texas Intermediate et le Dubaï. Chacun de ces standards fonctionnent comme prix de référence pour différents statuts et qualité de pétrole, chacun ayant différente densité, niveau d’impuretés, et usages, et donc une valeur différente sur chaque marché. Le Brent sert d’étalon pour le prix du pétrole brut léger de mer du Nord, et comme le pétrole offshore est facile à transporter par bateau à travers le monde, c’est la mesure principale pour les prix du marché dans de nombreuses parties du monde. Le West Texas Intermediate, qui est distribué par pipeline à travers les Etats-Unis et le Canada, fixe les prix intérieurs aux Etats-Unis. Le Dubaï sert de référence pour le pétrole plus lourd issu du golfe Persique, surtout pour le marché asiatique. Même si ces standards suivent (ou indiquent) le prix actuel du pétrole, ils sont affectés par des ‘contrats à terme’ bien plus impactants sur le plan financier et dont les fluctuations se reflètent dans l’établissements des prix. Les contrats à terme et les contrats d’option prennent en compte les risques politiques, économiques, climatiques et sociaux dans le calcul des prix à venir d’une marchandise, et l’existence de ces contrats permet aux spéculateurs de parier sur l’évolution de prix futurs grâce à des instruments financiers dérivés. Le nombre d’échanges commerciaux à termes ou d’options dans le secteur énergétique sur le New York Mercantile Exchange [03] peut atteindre 1,5 millions de contrats par jours, avec chaque contrats représentants 1000 barils de pétrole : des ordres de grandeurs supérieures aux 3 à 5 millions de barils produits chaque jour dans l’ouest du Texas.

Au printemps 2020, même si les prix étaient en chute libre, le pétrole était tout de même pompé, parce qu’il est compliqué de fermer un puits actif sans endommager sa capacité de production. Les traders de matières premières tirèrent parti de cette situation en achetant du pétrole bon marché et en le stockant dans des tankers en mer. Plus les prix baissaient, plus le prix de location des transporteurs d’hydrocarbures montait haut, et, comme la carte AIS (Automatic Identification System) de l’Atlantique devenue virale allait le montrer, même les vieilles épaves rouillées étaient ressorties de leurs cartons. Aux USA, pendant ce temps-là, les pipelines transportaient toujours le pétrole jusqu’aux usines de stockages dans l’Oklahoma qui étaient déjà presque pleines, et le 20 avril, les traders finirent par revendre à tout prix leurs contrats à terme plutôt que d’accepter la livraison d’un pétrole qu’ils ne pouvaient stocker nulle part. A Benfleet dans l’Essex, une douzaine de traders indépendants, rassemblés par un trader de fonds connu sous le nom de « Cuddles » [câlins, NDT], intensifièrent le crash des prix en inondant les marchés à termes au rythme de 153,5 contrats par minutes. Les prix du West Texas Intermediate plongèrent à -37,63 dollars. Quand il est remonté à 10 dollars le jour suivant, les « Essex Boys », comme les a surnommés Bloomberg, se sont fait 700 millions de dollars. Le dossier judiciaire montre les messages des traders jubilants qui fêtaient leur aubaine sur WhatsApp : « On s’est motivé les uns les autres si fort depuis des années pour ce moment-ci… Et on a tout niqué les gars. S’il vous plaît les mecs, ne dites à personne ce qu’il s’est passé aujourd’hui ».

Les contrats à termes pour le pétrole sont une invention relativement récente, introduite en 1983 pour le West Texas Intermediate et en 1986 pour le Brent. La financiarisation du commerce des hydrocarbures a suivi de près la nationalisation du pétrole au Moyen-Orient dans les années 1970 et les chocs pétroliers provoqués par la révolution iranienne de 1979. Les deux événements ont déstabilisé les compagnies pétrolières européennes et nord-américaines, alarmé les gouvernements et déclenché la montée des commerçants privés de matières premières. Le commerce de matières premières a démantelé l’intégration verticale de la production et de la vente de pétrole ; et la financiarisation – désancrant le commerce de la livraison physique de marchandises – a contribué à compenser la perte de la propriété des champs pétrolifères par les euro-américains. Ces traders et financiers jouent un rôle pivot dans le business de l’extraction, et comprendre leur travail est crucial si on veut comprendre pourquoi l’argent ne cesse de s’éloigner des travailleurs et des pays qui produisent réellement le pétrole.

Le pétrole comme moteur de l’histoire iranienne

Ayant grandi en Iran, le pétrole avait une présence constante dans ma vie. Le pétrole représentait le moteur de l’histoire iranienne au vingtième (et vingt-et-unième) siècle : du vol britannique du patrimoine national iranien par l’établissement de l’Anglo-Persian Oil Company (APOC) en 1909, jusqu’au coup d’état orchestré par les Britanniques et les USA qui destitua Mohammad Mosaddegh du pouvoir en 1953, en passant par la révolution iranienne et la guerre Iran-Irak qui s’ensuivit, jusqu’au sanctions contemporaines sur les ventes de pétrole iranien. On nous apprenait à l’école que l’APOC (devenue AIOC, Anglo-Iranian Oil Company, et finalement BP) payait plus d’impôts au gouvernement britannique qu’elle ne rapportait d’argent au trésor iranien. La nationalisation de l’entreprise, portée par Mosaddegh en 1951 – treize années après la nationalisation du pétrole mexicain et cinq ans avant la nationalisation égyptienne du canal de Suez – a rassemblé les efforts de diplomates et bureaucrates nationalistes du Moyen-Orient et d’Amérique Latine pour obtenir des droits souverains sur le pétrole et d’autres matières premières extraites de leurs territoires. Christophe Dietrich suggère dans Oil Revolution (2017) que la nationalisation du pétrole par des leaders anti-coloniaux « a déclenché le transfert non violent le plus concentré de richesse mondiale de l’histoire de l’humanité ». C’était une « transformation du paysage du capitalisme international ».

Les agences de renseignement britanniques et états-uniennes œuvrèrent sans relâche pour annuler la nationalisation de l’AIOC, craignant qu’elle ne soit contagieuse. L’Europe et les USA boycottèrent le pétrole iranien, la Royal Navy allant jusqu’à intercepter les tankers qui le transportaient. La British Petroleum poursuivit l’Iran à la Cour Internationale de Justice de La Haye. Durant l’été 1953, Ann Lambton, une orientaliste qui travaillait pour mon précédent employeur, the School of Oriental and African Studies, offrit des « services » culturels au gouvernement britannique sur la meilleure façon de semer la division en Iran. Les programmes radio de la BBC transmettaient des codes secrets à des intermédiaires britanniques à Téhéran, et l’agent de la CIA Kermit Roosevelt – petit-fils de Teddy – livrait des valises de cash aux leaders du coup d’État contre Mosaddegh. Le Chah, qui s’était enfui en Italie avec sa seconde épouse (la glamour Soraya, qui serait bientôt écartée [04]) faisait un retour triomphal en Iran ; non sans une forme de paranoïa vis-à-vis du caractère vacillant de son trône. Avec l’aide des Etats-Unis, il s’attela alors à construire un pétro-Etat répressif. Il négocia une concession avec un consortium d’entreprises européennes et états-uniennes qui acquirent les champs pétrolifères de l’AIOC et ses usines de production. Il fallut à peu près deux décennies, et une compétition mégalomaniaque du Chah avec les ministres révolutionnaires de l’OPEP par ailleurs, pour obtenir un meilleur accord du consortium.
Vingt-cinq ans après le coup, la révolution iranienne fut en partie une révolte contre le régime que ce coup d’Etat avait forgé. Les grèves des travailleurs de la National Iranian Oil Company durant l’automne cataclysmique de 1978 asséchèrent les flux de recettes étrangères du gouvernement et entraînèrent une flambée des prix mondiaux du pétrole, qui continua d’augmenter pendant les deux années suivantes. Localement, les grèves se traduisirent par des pénuries d’essences, des blackouts d’électricité et des manifestations illégales durant les couvre-feux, au cours desquelles les gens grimpaient sur les toits et criaient des slogans, protégés par l’obscurité de la nuit. A partir du moment où il devint clair que la révolution avait fonctionné, début 1979, l’État fut soumis aux sanctions et autres pressions extérieures, notamment le boycott pétrolier qui fut fréquemment brandi comme arme. La guerre Iran-Irak, qui débuta en 1980, fut initiée par le désir de Saddam Hussein de contrôler les champs pétrolifères massifs qui enjambent la frontière entre les deux pays. Il était soutenu par les monarchies du Golfe (qui craignaient la contagion révolutionnaire), par les Français (qui fournissaient l’Irak en missiles Exocet) et par la Grande Bretagne et les USA (qui fermèrent les yeux sur l’usage d’armes chimiques par l’Irak).

Pendant toutes ces années, le pétrole a donné forme à notre destin et notre vie quotidienne. Mon père était géologue pétrolier. Comme tant d’autres hommes de sa génération, il choisit cette éducation technoscientifique parce qu’il croyait en la possibilité de transformer un Iran indépendant en un pays plus riche, plus moderne et plus juste. Pour ma part, ma première licence était en génie chimique à l’Université du Texas. Tout au long des cours de génie pétrolier et chimique généreusement sponsorisés par les majors pétrolières dont le siège social se trouve le long de l’Interstade 10 à Houston, on nous apprenait à ajouter de la valeur à cette boue visqueuse et malodorante qui jaillit des sols arides et des réservoirs sous-marins de nos terres natales. En tant « qu’ingénieure d’été », j’ai effectué un stage au service commercial de l’usine Amoco Chocolate Bayou, près d’Alvin, au sud de Houston. L’usine recevait des produits hydrocarbonés de la raffinerie Amoco voisine et produisait des oléfines, matière première utilisée dans la fabrication des plastiques. Elle a été rachetée par BP en 1999.

Raconter une histoire qui ne soit pas eurocentrée

Les récits habituels expliquant comment le pétrole pulse à travers les veines de la politique mondiale ont tendance à se concentrer sur les politiques, les puissances mondiales et le mouvement lent de la macro-histoire. Ce type de récit attribue le virage à droite aux Etats-Unis et en Grande Bretagne aux changements cataclysmiques produits par la nationalisation du pétrole dans les années 1970. Jusqu’à lors, l’Europe de l’Ouest était dépendante énergétiquement du protectorat britannique dans le Golfe ; depuis lors, elle est dépendante des USA pour le maintien de l’approvisionnement du pétrole à travers le monde. La compétition idéologique et matérielle entre l’Union Soviétique et les USA pendant la guerre froide s’est transformée en concurrence entre la Russie et l’Amérique pour le pétrole, se jouant sur les champs de bataille d’Irak et de Syrie, et plus généralement dans leurs politiques étrangères. L’irruption d’une Chine avide en hydrocarbure et de régimes arabes clientélistes de plus en plus indomptables a encouragé le désir américain d’accélération de sa propre production d’hydrocarbures : en atteignant la suprématie énergétique mondiale, les États-Unis ont maintenu leur statut d’État le plus puissant du monde.

En même temps, dans ce récit, l’effondrement de l’ordre de Bretton Woods et l’émergence de la Chine comme puissance capitaliste mondiale ont façonné le comportement des banques centrales. Le désir européen d’un capital fluide et d’un arrangement stable pour remplacer Bretton Woods aura finalement conduit à la création de la zone Euro, alors que la croissance économique de la Chine était un des facteurs des crashs boursiers de 2007 et 2008. Ces évènements ont remodelé la sphère financière mondiale. En réponse à la montée du prix du pétrole en 2011, quand les prix du Brent ont atteint plus de 100 dollars par baril, la Banque Centrale Européenne a augmenté les taux d’intérêts, alors que la Réserve Fédérale des USA et la Banque d’Angleterre ont tenu bon. Ça a peut-être été une des raisons pour lesquelles la Grande Bretagne est devenue un « employeur de dernier recours » pour différents pays européens. Cette divergence entre la zone Euro et le Royaume Uni a conduit à des migrations à large échelle d’européens voulant travailler en Grande-Bretagne, contribuant à la pression politique qui a conduit au référendum pour le Brexit.

Dans ce récit eurocentré, ces deux processus – la création de la zone Euro et la montée de la Chine – ont conduit au long déclin de la démocratie aux Etats Unis, aux Royaumes Unis et en Europe. La crise énergétique des années 1970, dans la foulée des nationalisations, aurait exacerbé la pression inflationnaire, fait tomber les gouvernements sociaux-démocrates, et conduit au retrait des contrôles du capital international. Les économies globalisées et financiarisées en retour ont érodé les États-providence et affaibli les démocraties à chaque tournant. En Europe et aux US, les politiques soutenues par les intérêts du capital – dettes et crédits, les flux migratoires, les accords de libre-échange, les mesures d’austérité et les autres exigences économiques – ont presque vidé le mot « démocratie » de son sens.

Les considérations mainstreams et eurocentrées donnent une prépondérance géopolitique bien trop grande à la Russie, et sous-évaluent l’influence de nombreux producteurs de pétrole ou des pays européens au-delà des mastodontes économiques. La Chine est présentée la plupart du temps comme une machine économique, et non comme un acteur considérable à l’échelle mondiale ; l’Afrique – en dehors des pays inclus dans le ratissage sous la rubrique « Moyen-Orient et Afrique du Nord » – est une arrière-pensée, si elle est même mentionnée. Or la géopolitique ne s’abstrait pas des luttes politiques et le moteur principal du monde n’est pas situé quelque part au milieu de l’Océan Atlantique, même si tant de pouvoir malfaisant a émané de l’Europe et des États-Unis. Le pétrole, l’argent et la démocratie ne sont pas toujours les jouets de calculs de quelques puissants gouvernements. Les compagnies pétrolières importent : tant les entreprises nationales appartenant aux Etats que BP, Chevron, Exxon et Shell sans oublier les compagnies indépendantes travaillant dans le schiste et fondées par des sociétés de capital-investissement. Importent également les financiers qui manipulent de loin les prix du pétrole et d’autres marchandises depuis des bureaux quelconques de banlieues, quelque part de l’autre côté de l’océan. Les dizaines de milliers de travailleurs et d’activistes qui se sont battus pour ce que l’historien Tim Mitchell a appelé « carbon democracy » [du nom de son ouvrage [05], NDT] importent. Les diplomates et les ministres qui ont nationalisé le pétrole, luttant pour la souveraineté et combattant les impositions coloniales dans des tribunaux de commerce truqués importent. Les révolutionnaires et les travailleurs du pétrole faisant grève au Moyen-Orient et ailleurs importent. Les syndicalistes travaillant dans des usines pétrochimiques dangereuses sur les côtes américaines du Golfe du Mexique importent. Et les communautés indigènes manifestant contre les pipelines qui coupent en plein cœur de leurs territoires souverains importent également. Ils n’importent pas seulement du point de vue d’un calcul moral autour du travail, du colonialisme et des décolonisations, des mobilisations populaires ou de la préservation de l’environnement – même s’il s’agit aussi de ça ; ils importent parce que ce sont ces forces qui changent et ont changé la trajectoire de l’histoire, de mille manières différentes.

Laleh Khalili

Notes

 


[01] La doctrine Monroe, énoncée par le président américain du même nom (1817-1825), correspond à l’idée que l’ensemble du continent américain relève de la responsabilité des Etats-Unis. Initialement, cela s’opposait en particulier à l’influence européenne sur leurs (anciennes) colonies. Dès la fin du XIXe, le dessein de la doctrine Monroe est plus évident : contrôler toute l’Amérique au profit des Etatsuniens.

[02] Prix à payer pour l’acheminement du pétrole via un pipeline.

[03] Bourse spécialisée dans l’énergie et les métaux (NDT).

[04] Soraya Esfandiari Bakhtiari était la seconde épouse et chahbanou (reine consort) de Mohammad Reza Pahlavi, le dernier chah d’Iran, du 12 février 1951 au 6 avril 1958, soit pendant la quasi-totalité des événements relatifs à la nationalisation du pétrole iranien en 1951-1953 : ceci avait provoqué la fuite du chah à Rome et son retour triomphal en Iran le 22 août 1953.

[05] Selon Tim Mitchell, les combustibles fossiles ont façonné les formes du pouvoir politique et sont à la fois la condition et la perte de la démocratie libérale contemporaine. De par leur nature, le pétrole et le charbon avant lui ont engendré des modes d’exploitation et de transport, des relations marchandes forment les régimes politiques.

 


 

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