Cycle 03 — Néo-colonialisme

Le Franc CFA

10 mai 2026

Paris

Objectif du texte

Il s’agit de critiquer l’institution du franc CFA, à partir des analyses de Samir Amin et de son engagement intellectuel et militant pour l’émancipation des pays du Sud global. La thèse du texte est que le franc CFA est l’un des facteurs du sous-développement des pays qui adoptent cette monnaie et que la sortie de cet espace monétaire est une condition nécessaire mais pas suffisante au développement des pays de la périphérie.

Concepts centraux

Le franc CFA

Le franc CFA naît en 1945 comme « Franc des colonies françaises d’Afrique », une monnaie des colonies françaises ayant une valeur différente du franc métropolitain. La France, contrairement aux autres anciennes puissances coloniales, n’a jamais démantelé son bloc monétaire colonial. Aujourd’hui, il désigne deux monnaies distinctes, mais qui ont la même parité avec l’euro. Il désigne le franc de la Communauté financière africaine émis par la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo). Il désigne également le franc de la Coopération financière en Afrique centrale émis par la Banque des États de l'Afrique centrale (Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, République centrafricaine et Tchad).

La déconnexion

C’est une stratégie de développement économique pour un pays de la périphérie, théorisée par Samir Amin, qui consiste à récupérer la souveraineté dans des secteurs clés pour sortir de la dépendance vis-à-vis des pays du centre. Il s’agit de contrôler la reproduction de la force de travail, le marché, les ressources naturelles, la technologie et la centralisation du surplus pour garantir la capacité à orienter l’investissement.

L'économie extravertie

Une économie extravertie est une économie dont les structures productives, commerciales et financières sont au service des exportations, c’est-à-dire des besoins des pays du centre, et non pas de son propre développement.

Arguments

Le franc CFA est une monnaie qui est arrimée de manière fixe à la monnaie française (le franc hier, l’euro aujourd’hui) et qui bénéficie d’une libre convertibilité avec elle. Pour garantir cette convertibilité, les banques centrales africaines sont obligées de déposer une large partie de leurs réserves de change dans un compte spécial du Trésor français. Ainsi, le franc CFA est l’un des instruments par lesquels la France garde un avantage comparatif vis-à-vis des autres puissances impérialistes. Ce fonctionnement permet à la France de contrôler les transactions commerciales et financières de la zone franc avec le reste du monde, d’acheter à crédit dans sa propre devise les matières premières des pays africains, et aux entreprises françaises de rapatrier librement leurs capitaux et leurs revenus. Ainsi, le franc CFA est l’un des instruments par lesquels la France garde un avantage comparatif vis-à-vis des autres puissances impérialistes Ainsi, le système de la zone franc a été conçu pour maximiser la libre circulation des capitaux étrangers, encourager la spécialisation primaire des pays, maintenir la passivité du secteur bancaire, minimiser le rôle des États dans la gestion économique et intégrer la monnaie avec celle de l’ex-métropole. Tous ces facteurs créent une économie extravertie qui maintient l’ancienne colonie dans une situation de sous-développement. Il est important de souligner que la France a bloqué les tentatives de sortie de la zone franc de manière directe ou indirecte, parfois par la violence politique (comme en Guinée ou au Togo). Si, initialement, Samir Amin avait défendu une position réformiste par rapport à la zone franc, au tournant des années 1970, il défend plutôt (notamment dans une note destinée à Hamani Diori, président du Niger) une sortie collective de la zone franc. Celle-ci serait accompagnée par une intégration économique et monétaire de plusieurs pays africains (des monnaies nationales solidaires), dans une perspective panafricaniste. Les défenseurs de la zone franc, comme les économistes Patrick et Sylviane Guillaumont, avancent qu’il ne s’agit pas d’un mécanisme de sous-développement, mais d’une opportunité pour les pays africains d’avoir une monnaie stable. Ils ajoutent également que la France n’a pas besoin des réserves de change africaines, car l'Afrique représente une part de plus en plus marginale de son commerce extérieur. Aujourd’hui, l’histoire semble avoir donné raison aux arguments d’Amin. D’une part, le franc CFA souffre d’une surévaluation chronique. Ensuite, la France n’a pratiquement jamais dû se porter garante de la convertibilité via des découverts (sauf marginalement entre 1980 et 1993), tout en exigeant la centralisation des réserves de change. Finalement, les pays de la zone restent piégés dans le sous-développement.

Discussion

C’est un texte intéressant qui permet de montrer la manière dont une pensée raciste et paternaliste est mobilisée pour justifier un mécanisme d’exploitation économique. La France et ses intellectuels organiques justifient la négation de la souveraineté monétaire des pays africains par l’idée implicite qu’ils seraient incapables de se gouverner eux-mêmes. Ce texte est un outil puissant pour penser réellement l’émancipation. Nous voyons comment la pensée de Samir Amin s’adapte au contexte de chaque époque (passant de réformiste à abolitionniste). C’est également un texte qui montre que l’émancipation passe parfois par la capacité de négocier et de construire des alternatives face à des forces opposées. Il s’agit également d’un discours qui permet de critiquer toute réduction des politiques monétaires à de la simple technique. On voit bien dans le texte que les politiques monétaires répondent à des intérêts distincts : ceux du capitalisme du centre ou bien ceux du développement national de la périphérie. Le discours monétariste orthodoxe n’est pas neutre ; il représente la traduction des intérêts du centre. Plus généralement, c’est un texte qui pose de manière concrète et matérielle la question de la souveraineté de l’État. Il montre d’une part comment celle-ci peut être formelle mais non effective – par exemple lorsque la France prive les anciennes colonies de leur souveraineté monétaire – mais aussi comment le fait de récupérer cette souveraineté (avoir une monnaie nationale) est une condition nécessaire, mais pas suffisante, pour garantir une véritable autonomie économique, qui passe par une plus large politique de déconnexion.