Hégémonie et rapports de force
Hégémonie et rapports de force
Nous remercions les éditions la Fabrique qui nous ont permis de reprendre partiellement la traduction issue de l'anthologie Guerre de mouvement, Guerre de position. Nous traduisons certains passages.
§17 Analyse des situations : rapports de force
Le problème des rapports entre structure et superstructures1 qu’il est nécessaire de poser avec exactitude et de résoudre si l’on veut parvenir à une juste analyse des forces qui agissent dans l’histoire d’une période déterminée et déterminer leur rapport. Il faut se mouvoir dans la sphère de deux principes : 1) le principe qui veut qu’aucune société ne s’assigne de tâches pour la solution desquelles les conditions nécessaires et suffisantes n’existent pas déjà, ou du moins ne sont pas déjà en voie d’apparition et de développement ; 2) le principe qui veut qu’aucune société ne se dissolve ni ne puisse être remplacée, si elle n’a pas d’abord développé toutes les formes de vie qui sont comprises implicitement dans ses rapports [contrôler l’énoncé exact de ces principes].
« Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. » (K. Marx Introduction à la Critique de l’économie politique).
À partir de la réflexion sur ces deux canons, on peut parvenir à développer toute une série d’autres principes de méthodologie historique. Cependant, dans l’étude d’une structure, il convient de distinguer les mouvements organiques (relativement permanents) des mouvements qu’on peut appeler de conjoncture (et qui se présentent comme occasionnels, immédiats, presque accidentels). Les phénomènes de conjoncture sont certes dépendants, eux aussi, de mouvements organiques, mais leur signification n’est pas d’une grande portée historique : ils donnent lieu à une critique politique de détail, au jour le jour, qui s’en prend aux petits groupes dirigeants et aux personnalités immédiatement responsables du pouvoir. Les phénomènes organiques donnent lieu à la critique historico-sociale qui s’en prend aux grands groupements, au-delà des personnes immédiatement responsables et au-delà du personnel dirigeant. La grande importance de cette distinction apparaît dans l’étude d’une période historique. Une crise se produit, qui parfois se prolonge sur des dizaines d’années : cette durée exceptionnelle signifie que dans la structure se sont révélées (sont venues à maturité) des contradictions irrémédiables et que les forces politiques qui travaillent positivement à la conservation et à la défense de la structure elle-même s’efforcent cependant d’y remédier à l’intérieur de certaines limites et de les surmonter. Ces efforts incessants et persévérants (car aucune forme sociale ne voudra jamais avouer qu’elle est dépassée) forment le terrain de l’« occasionnel », sur lequel s’organisent les forces d’opposition qui tendent à démontrer [démonstration qui, en dernière analyse, ne réussit et n’est « vraie » que si elle devient une réalité nouvelle, si les forces d’opposition triomphent, mais qui, dans l’immédiat, s’exprime à travers une série de polémiques idéologiques, religieuses, philosophiques, politiques, juridiques, etc., ou dont la teneur concrète dépend de la mesure dans laquelle elles se montrent convaincantes et modifient l’ancienne répartition des forces sociales] qu’existent déjà les conditions nécessaires et suffisantes pour que des tâches déterminées puissent, et donc doivent, être résolues historiquement (le doivent, parce que tout manquement au devoir historique augmente le désordre inévitable et prépare de plus grandes catastrophes).
L’erreur dans laquelle on tombe souvent dans les analyses historico-politiques consiste à ne pas savoir trouver le juste rapport entre ce qui est organique et ce qui est occasionnel : on en arrive ainsi, ou bien à présenter comme immédiatement agissantes des causes qui n’opèrent au contraire que médiatement, ou bien à affirmer que les causes immédiates sont les seules causes efficientes ; dans le premier cas, il y a excès d’« économisme »2 ou de doctrinarisme pédant, dans l’autre, excès d’« idéologisme » ; dans un cas, on surestime les causes mécaniques, dans l’autre, on exalte l’élément volontariste et individuel. [La distinction entre « mouvements » et faits organiques, et mouvements et faits « conjoncturels » ou occasionnels, doit s’appliquer à tous les types de situation : non seulement aux situations où se fait sentir une régression ou une crise aiguë, mais aussi à celles où se manifeste un développement progressif ou une phase de prospérité, et à celles qui connaissent une stagnation des forces productives.] Le lien dialectique entre les deux ordres de mouvements, et donc entre les deux ordres de recherche est difficile à établir exactement et si l’erreur est grave dans le champ de l’historiographie, elle le devient encore plus dans l’art politique, où il ne s’agit pas de reconstruire l’histoire passée, mais de construire l’histoire présente et à venir : dans la mesure où ils remplacent l’analyse objective et impartiale et où il ne s’agit pas ici d’un « moyen » conscient d’encourager à l’action, mais d’auto-mystification, les désirs personnels et les pires passions personnelles, les plus immédiates, sont la cause de l’erreur. Dans ce cas aussi, c’est l’histoire du trompeur trompé : le démagogue est la première victime de sa démagogie.
[Ne pas considérer le moment immédiat des « rapports de force », c’est là une attitude inséparable de certaines séquelles de la conception libérale vulgaire, dont le syndicalisme est une manifestation qui se croyait d’autant plus avancée qu’elle faisait en réalité un pas en arrière. En mettant au premier plan le rapport des forces politiques organisées dans les diverses formes de partis (lecteurs de journaux, élections parlementaires locales, organisation de masse des partis et des syndicats au sens strict) la conception libérale vulgaire était en effet plus avancée que le syndicalisme qui accordait une importance primordiale au rapport fondamental économico-social et n’en attribuait qu’à lui seul. La conception libérale vulgaire tenait compte aussi implicitement de ce rapport (comme tant de signes le montrent), mais elle insistait davantage sur le rapport des forces politiques, qui était l’expression du premier et qui, en réalité, le contenait. On peut repérer ces séquelles de la conception libérale vulgaire dans toute une série d’exposés qui se disent liés à la philosophie de la praxis3 et qui ont donné lieu à des formes infantiles d’optimisme et de niaiserie.]
Ces critères méthodologiques peuvent prendre visiblement et didactiquement tout leur sens, s’ils sont appliqués à l’examen de faits historiques concrets. On pourrait le faire utilement pour les événements qui se déroulèrent en France de 1789 à 1870. Pour que l’exposé soit plus clair il est, me semble-t-il, absolument nécessaire d’embrasser l’ensemble de cette période. En effet, c’est seulement en 1870-1871, avec la tentative de la Commune, que s’épuisent historiquement tous les germes nés en 1789, ce qui veut dire que non seulement la nouvelle classe qui lutte pour le pouvoir vainc les représentants de la vieille société, qui ne veut point s’avouer définitivement dépassée, mais qu’elle écrase également les groupes tout nouveaux qui soutiennent que la nouvelle structure issue du bouleversement commencé en 1789 est déjà dépassée, et elle démontre ainsi sa vitalité dans son affrontement avec l’ancien aussi bien qu’avec le tout nouveau. En outre, en 1870-1871, l’ensemble des principes de stratégie et de tactique politique nés pratiquement en 1789, et qui se sont développés idéologiquement autour de 1848, perdent leur efficacité [ces principes se résument dans la formule de la « révolution permanente »4 ; il serait intéressant d’étudier ce qui a pu passer de cette formule dans la stratégie de Mazzini — par exemple pour l’insurrection de Milan de 1853 — et si cela s’est fait consciemment ou non]. Un fait démontre la justesse de ce point de vue, c’est que les historiens ne sont pas du tout d’accord (et ils ne peuvent pas l’être) pour fixer les limites de ce groupe d’événements qui constitue la Révolution française. Pour certains (par exemple Salvemini) la Révolution est achevée à Valmy : la France a créé un nouvel État et a su organiser la force politico-militaire qui en affirme et en défend la souveraineté territoriale. Pour d’autres la Révolution française continue jusqu’à Thermidor, bien plus, ils parlent de plusieurs révolutions (le 10 Août serait une révolution à lui tout seul, etc. ; cf. La Révolution française d’A. Mathiez dans la collection Colin5). La façon d’interpréter Thermidor et l’œuvre de Napoléon présente les contradictions les plus sévères : s’agit-il d’une révolution ou d’une contre-révolution ? etc. Pour d’autres, l’histoire de la Révolution continue jusqu’en 1830, 1848, 1870 et finalement jusqu’à la Guerre mondiale de 1914.
Dans toutes ces façons de voir, il existe une part de vérité. La réalité est que les contradictions internes de la structure sociale française, qui se développent après 1789, ne trouvent un équilibre relatif qu’avec la Troisième République avec laquelle la France jouit de soixante ans de vie politique équilibrée, après quatre-vingts ans de bouleversements par vagues toujours plus longues : 1789-1794-1799-1804-1815-1830-1848-1870. C’est justement l’étude de ces « vagues », qui diffèrent par leur amplitude, qui permet de reconstruire les rapports entre structure et superstructures d’une part, et d’autre part entre le développement organique de la structure et celui de son mouvement de conjoncture. On peut dire, cependant, que la médiation dialectique entre les deux principes méthodologiques énoncés au début de cette note peut être trouvée dans la formule politico-historique de la révolution permanente.
Autre aspect de ce problème : la « question des rapports de force ». On rencontre souvent dans les narrations historiques cette expression générale vague : « rapports de force favorables, défavorables, à telle ou telle tendance ». Prise ainsi, abstraitement, cette formulation n’explique rien ou presque rien, puisqu’on ne fait que répéter le fait que l’on doit expliquer en le présentant tantôt comme un fait et tantôt comme une loi abstraite et une explication. L’erreur théorique consiste donc à présenter comme une « cause historique » ce qui est un canon de recherche et d’interprétation.
Dans le « rapport de force », il faut distinguer en fait différents moments ou degrés fondamentaux :
1) Un rapport de forces sociales étroitement lié à la structure, objectif, indépendant de la volonté des hommes, qui peut être mesuré à l’aide des systèmes de mesure des sciences exactes ou physiques. Sur la base du degré de développement des forces matérielles de production ont lieu les regroupements sociaux, chacun d’entre eux représentant une fonction et ayant une position donnée dans la production même. Ce rapport est ce qu’il est, une réalité têtue : personne ne peut modifier le nombre des entreprises et de leurs employés, le nombre des villes avec une population urbaine donnée, etc. Cette organisation fondamentale permet d’étudier s’il existe dans la société les conditions nécessaires et suffisantes pour sa transformation ; elle permet, autrement dit, de contrôler le degré de réalisme et d’actualisation possible des diverses idéologies qui sont nées sur le terrain même de cette organisation, le terrain des contradictions qu’elle a engendrées au cours de son développement.
2) Vient ensuite le moment du rapport des forces politiques, c’est-à-dire l’évaluation du degré d’homogénéité, de conscience-de-soi et d’organisation atteint par les différents groupes sociaux. Ce moment peut être à son tour analysé et décomposé en plusieurs degrés, qui correspondent aux différents moments de la conscience politique collective, tels qu’ils se sont manifestés jusqu’ici dans l’histoire. Le premier moment, le plus élémentaire, est le moment économico-corporatif : un commerçant sent qu’il doit être solidaire d’un autre commerçant, un fabricant d’un autre fabricant, etc., mais le commerçant ne se sent pas encore solidaire du fabricant, ce qui veut dire que l’on ressent l’unité et l’homogénéité du groupe professionnel, ainsi que le devoir de l’organiser, mais pas encore celles du groupe social plus vaste. Le second moment est celui où tous les membres du groupe social prennent conscience de leur solidarité d’intérêts, mais encore dans les limites du champ purement économique. Dès ce moment-là se pose la question de l’État, mais seulement en tant qu’il s’agit d’obtenir l’égalité politico-juridique avec les groupes dominants, puisque l’on revendique le droit de participer à la législation et à l’administration, et au besoin de les modifier, de les réformer, mais dans les cadres fondamentaux existants. Le troisième moment est marqué par la conscience que les intérêts corporatifs propres, dans leur développement présent et futur, dépassent la sphère corporative, celle du groupe purement économique, et qu’ils peuvent et doivent devenir les intérêts d’autres groupes subordonnés. C’est là la phase la plus franchement politique ; elle marque nettement le passage de la structure à la sphère des superstructures complexes ; c’est la phase dans laquelle les idéologies qui avaient germé antérieurement deviennent « parti », en viennent à se mesurer et entrent en lutte, jusqu’à ce qu’une seule d’entre elles, ou, du moins, une combinaison de plusieurs d’entre elles, tende à prévaloir, à s’imposer, à se propager dans toute l’aire sociale, en déterminant non seulement l’unité des fins économiques et politiques, mais aussi l’unité intellectuelle et morale, en situant toutes les questions autour desquelles la lutte fait rage non sur le plan corporatif, mais sur un plan « universel » et en instaurant ainsi l’hégémonie d’un groupe social fondamental sur une série de groupes subordonnés. L’État est, certes, conçu comme l’organisme propre à un groupe, organisme destiné à créer les conditions favorables à la plus grande expansion de ce même groupe, mais ce développement et cette expansion sont conçus et présentés comme la force motrice d’une expansion universelle, d’un développement de toutes les énergies « nationales » ; c’est dire que le groupe dominant entre en coordination concrète avec les intérêts généraux des groupes subordonnés et que la vie de l’État se trouve conçue comme une formation continuelle et un dépassement continuel d’équilibres instables (dans le cadre de la loi) entre les intérêts du groupe fondamental et ceux des groupes subordonnés, équilibres dans lesquels les intérêts du groupe dominant prévalent, mais jusqu’à un certain point, c’est-à-dire sans aller jusqu’à l’intérêt étroitement économico-corporatif. Dans l’histoire réelle ces moments s’impliquent réciproquement, pour ainsi dire horizontalement et verticalement, c’est-à-dire selon les activités économico-sociales (horizontales) et selon les territoires (verticalement), en se combinant et en se séparant de façon diverse : chacune de ces combinaisons peut être représentée par une organisation économique et politique qui est son expression propre. Encore est-il nécessaire de tenir compte que ces rapports intérieurs à un État-nation s’entremêlent avec les rapports internationaux, ce qui crée de nouvelles combinaisons originales et historiquement concrètes. Une idéologie, née dans un pays plus développé, se propage dans des pays moins développés, en intervenant dans le jeu local des combinaisons. [La religion, par exemple, a toujours été la source de ce genre de combinaisons idéologico-politiques nationales et internationales, et avec elle les autres formations internationales, la franc-maçonnerie, le Rotary Club, les Juifs, la diplomatie de carrière, qui suggèrent des expédients politiques d’origines historiques diverses et les font triompher dans certains pays, en fonctionnant comme un parti politique international qui agit dans chaque nation en y concentrant toutes ses forces internationales ; mais la religion, la franc-maçonnerie, le Rotary, les Juifs6, etc. peuvent rentrer dans la catégorie sociale des « intellectuels », dont la fonction, à l’échelle internationale, est de médiatiser les extrêmes, de « socialiser » les trouvailles techniques qui permettent le fonctionnement de toute activité de direction, d’imaginer des compromis et des échappatoires entre les solutions extrêmes.] Ce rapport entre forces nationales et forces internationales se complique encore de l’existence, à l’intérieur de chaque État, de plusieurs divisions territoriales, différentes par la structure et par le rapport de forces à tous ses degrés [ainsi la Vendée était-elle alliée aux forces internationales réactionnaires et les représentait au sein de l’unité territoriale française ; ainsi Lyon représentait-il, pendant la Révolution française, un nœud particulier de rapports, etc.].
3) Le troisième moment est celui du rapport des forces militaires, immédiatement décisif dans chaque cas. [Le développement historique oscille continuellement entre le premier et le troisième moment, avec la médiation du second.] Mais ce rapport non plus n’est pas quelque chose qui ignore les distinctions et qu’on pourrait identifier immédiatement sous une forme schématique ; on peut aussi y distinguer deux degrés : le degré militaire au sens strict, ou degré technico-militaire, et le degré qu’on peut appeler politico-militaire. Dans le développement de l’histoire, ces deux degrés se sont présentés dans une grande variété de combinaisons. Un exemple typique, qui peut servir comme cas limite pour la démonstration, est celui du rapport d’oppression militaire exercé par un État sur une nation qui cherche à parvenir à son indépendance en tant qu’État. Le rapport n’est pas purement militaire, il est politico-militaire, et en effet un tel type d’oppression serait inexplicable sans l’état de désagrégation sociale du peuple opprimé et sans la passivité de la majorité de sa population ; par conséquent l’indépendance ne pourra être réalisée par des forces purement militaires, mais militaires et politico-militaires. Si, pour entamer la lutte d’indépendance, la nation opprimée devait en effet attendre que l’État qui la domine lui permette d’organiser son armée propre, au sens strict et technique du mot, elle devrait attendre un bon bout de temps [il peut arriver que la revendication de posséder sa propre armée soit satisfaite par la nation dominante, mais cela signifie qu’une grande partie de la lutte a été déjà livrée et gagnée sur le terrain politico-militaire]. Pour commencer, la nation opprimée opposera donc à la force militaire dominante une force qui sera seulement « politico-militaire », c’est-à-dire qu’elle lui opposera une forme d’action politique, susceptible d’avoir des répercussions de caractère militaire, en tant que : 1) elle réussira à désagréger de l’intérieur la capacité combative de la nation dominante ; 2) elle contraindra la force militaire dominante à se diluer et à se disperser sur un grand territoire, en réduisant ainsi à néant une grande partie de sa capacité combative. On peut noter combien a été désastreuse pour le Risorgimento italien, tant avant qu’après 1848, l’absence d’une direction politico-militaire, surtout dans le Parti d’Action7 (par incapacité congénitale) mais aussi dans le parti piémontais modéré ; absence qui n’était certes pas due à l’incapacité, mais à un « malthusianisme économico-politique » : on n’a même pas voulu, autrement dit, faire allusion à la possibilité d’une réforme agraire et on n’a pas voulu de la convocation d’une assemblée nationale constituante, mais l’on s’est seulement efforcé de faire en sorte que la monarchie piémontaise s’étende à toute l’Italie, sans conditions ni limitations d’origine populaire, et avec pour toute sanction celle de plébiscites régionaux.
À toutes ces questions s’en rattache une autre, c’est de savoir si les crises historiques fondamentales sont déterminées immédiatement par les crises économiques. La réponse à cette question est contenue implicitement dans les paragraphes précédents, où sont traitées des questions qui sont une autre façon de présenter celle qui est traitée maintenant ; toutefois, il est toujours nécessaire, pour des raisons didactiques, étant donné le public particulier auquel on s’adresse, d’examiner chacune des façons dont une même question se présente comme si c’était un problème indépendant et neuf. On peut exclure que, par elles-mêmes, les crises économiques immédiates produisent des événements fondamentaux ; elles peuvent seulement créer un terrain plus favorable à la diffusion de certaines façons de penser, de poser et de résoudre les questions qui impliquent tout le développement ultérieur de la vie de l’État. Du reste, toutes les affirmations qui concernent les périodes de crise ou de prospérité peuvent donner lieu à des jugements unilatéraux. Dans son précis d’histoire de la Révolution française (éd. Colin), Mathiez, s’opposant à l’histoire traditionnelle vulgaire qui « trouve » a priori chaque fois une crise qui coïncide avec les grandes ruptures de l’équilibre social, affirme que vers 1789 la situation économique immédiate était plutôt bonne, en sorte qu’on ne peut dire que l’effondrement de l’État absolu soit dû à une crise d’appauvrissement (cf. ce qu’affirme exactement Mathiez8). Il convient d’observer que l’État était en proie à une crise financière mortelle et que la question se posait de savoir sur lequel des trois ordres sociaux privilégiés devaient retomber les sacrifices et les charges nécessaires pour remettre en ordre les finances de l’État et du Roi. En outre : si la position économique de la bourgeoisie était florissante, il est certain que la situation des classes populaires des villes et des campagnes n’était pas bonne, surtout celle de ces dernières, qui souffraient de misère endémique. En tout cas, la rupture de l’équilibre des forces n’a pas obéi à des causes mécaniques immédiates, à savoir l’appauvrissement du groupe social qui avait intérêt à rompre l’équilibre, et qui de fait l’a rompu, mais elle s’est produite dans le cadre de conflits supérieurs au monde économique immédiat, liés au « prestige » de classe (intérêts économiques à venir), à une exaspération du sentiment d’indépendance, d’autonomie et de puissance. La question particulière du malaise ou du bien-être économique comme cause de réalités historiques nouvelles est un aspect partiel de la question des rapports de force dans leurs différents degrés. Du nouveau peut se produire aussi bien parce qu’une situation de bien-être est menacée par l’égoïsme mesquin d’un groupe adverse, que parce que le mal-être est devenu intolérable et qu’on ne voit dans l’ancienne société aucune force capable d’y remédier et de rétablir une situation normale par des moyens légaux. On peut donc dire que tous ces éléments sont la manifestation concrète des fluctuations conjoncturelles de l’ensemble des rapports de force sociaux, sur le terrain desquels se produit le passage de ces rapports-là aux rapports de force politiques, pour culminer dans le rapport militaire décisif. Si ce procès de développement d’un moment à un autre fait défaut — et c’est essentiellement un procès qui a pour acteurs les hommes et la volonté, la capacité des hommes — la situation reste inopérante et des conclusions contradictoires peuvent s’ensuivre : ou bien la vieille société résiste et s’assure un moment pour « souffler », en exterminant physiquement l’élite ennemie et en terrorisant les masses de réserve, ou encore c’est la destruction réciproque des forces en conflit avec l’instauration de la paix des cimetières, au besoin sous la surveillance d’une sentinelle étrangère.
Mais l’observation la plus importante à faire à propos de toute analyse concrète des rapports de force est la suivante : de telles analyses ne peuvent et ne doivent pas être fin à elles-mêmes (à moins que l’on n’écrive un chapitre d’histoire du passé) ; elles n’ont de sens au contraire que si elles servent à justifier une activité pratique, une initiative de la volonté. Elles montrent quels sont les points de moindre résistance où la force de la volonté peut s’employer de la manière la plus fructueuse, elles suggèrent les opérations tactiques immédiates, elles indiquent comment on peut le mieux orienter une campagne d’agitation politique, quel langage sera le mieux compris des masses, etc. L’élément décisif de toute situation est la force organisée en permanence et préparée de longue main que l’on peut faire avancer quand on juge qu’une situation est favorable (et elle ne l’est que dans la mesure où une telle force existe et où elle est pleine d’ardeur combative) ; c’est pourquoi la tâche essentielle consiste à veiller systématiquement et patiemment à former une telle force, à la développer, la rendre toujours plus homogène, compacte, consciente d’elle-même. Cela se voit dans l’histoire militaire, et dans le soin avec lequel on a toujours fait en sorte que les armées soient prêtes à commencer une guerre, à n’importe quel moment. Si les grands États ont été de grands États, c’est précisément parce qu’ils étaient toujours prêts à intervenir efficacement dans les conjonctures internationales favorables, et si celles-ci étaient favorables, c’est parce qu’il y avait la possibilité concrète d’y intervenir efficacement.
§18 Quelques aspects théoriques et pratiques de l’« économisme ».
Économisme – mouvement théorique pour le libre-échange – syndicalisme théorique. Il faut voir dans quelle mesure le syndicalisme théorique tire son origine de la philosophie de la praxis et dans quelle mesure il la tire des doctrines économiques du libre-échange, c’est-à-dire, en dernière analyse, du libéralisme. Et pour cette raison, il faut voir si l’économisme, dans sa forme la plus accomplie, n’est pas une filiation directe du libéralisme et n’a pas eu, même à ses origines, de très faibles rapports avec la philosophie de la praxis, des rapports en tout cas seulement extrinsèques et purement verbaux. De ce point de vue, il faut considérer la polémique Einaudi-Croce, provoquée par la nouvelle préface (de 1917) au volume sur le Matérialisme historique9 : l’exigence, mise en avant par Einaudi, de prendre en compte la littérature d’histoire économique suscitée par l’économie classique anglaise, peut être satisfaite en ce sens que cette littérature, par une contamination superficielle avec la philosophie de la praxis, a donné naissance à l’économisme ; pour cette raison, quand Einaudi critique (de manière, à vrai dire, imprécise) certaines dégénérescences économistes, il ne fait que jeter des pierres dans son propre jardin. Le lien entre les idéologies libre-échangistes et le syndicalisme théorique est particulièrement évident en Italie, où l’on connaît l’admiration pour Pareto des syndicalistes comme Lanzillo et consorts. La signification de ces deux tendances est cependant très différente : la première est le propre d’un groupe social dominant et dirigeant, la seconde d’un groupe encore subalterne, qui n’a pas encore acquis la conscience de sa force, de ses possibilités et de ses modes de développement, et ne sait donc pas sortir de la phase du primitivisme.
La position du mouvement libre-échangiste se fonde sur une erreur théorique dont il n’est pas difficile de découvrir l’origine pratique : sur la distinction entre société politique et société civile, distinction méthodique qu’il transforme en distinction organique et qu’il présente comme telle. C’est ainsi qu’on affirme que l’activité économique appartient en propre à la société civile et que l’État ne doit pas intervenir dans sa réglementation. Mais comme dans la réalité effective, la société civile et l’État sont une seule et même chose, force est de reconnaître que le libéralisme économique est lui aussi une « réglementation » de caractère étatique, introduite et maintenue au moyen de la loi et de la contrainte : c’est l’acte d’une volonté consciente de ses propres fins et non l’expression spontanée, automatique, du fait économique. Par conséquent, le libéralisme économique est un programme politique destiné à modifier, lorsqu'il triomphe, le personnel dirigeant d’un État et le programme économique de l'État lui-même, c’est-à-dire à modifier la distribution du revenu national. Le cas du syndicalisme théorique est différent, dans la mesure où il se réfère à un groupe subalterne, que cette théorie empêche à jamais de devenir dominant, de se développer au-delà de la phase économico-corporative pour s’élever à la phase d’hégémonie éthico-politique dans la société civile et de devenir dominant dans l’État. En ce qui concerne le libéralisme économique, on a affaire au cas d'une fraction du groupe dirigeant qui veut modifier non pas la structure de l’État, mais seulement l’orientation du gouvernement, qui veut réformer la législation commerciale et seulement indirectement la législation industrielle (car il est indéniable que le protectionnisme, surtout dans les pays à marché pauvre et étroit, limite la liberté d’initiative industrielle et favorise de manière morbide la naissance de monopoles) : il s’agit d'une rotation des partis dirigeants au gouvernement, non de la fondation et de l’organisation d’une nouvelle société politique et encore moins d’un nouveau type de société civile. Dans le mouvement du syndicalisme théorique, la question se présente de manière plus complexe : il est indéniable que l’indépendance et l’autonomie du groupe subalterne, dont il prétend être l'expression, y sont au contraire sacrifiées à l’hégémonie intellectuelle du groupe dominant, puisque, précisément, le syndicalisme théorique n’est qu’un aspect du libéralisme économique, justifié par quelques affirmations mutilées, et par là même banalisées, de la philosophie de la praxis. Pourquoi et comment ce « sacrifice » se produit-il ? On exclut la transformation du groupe subordonné en groupe dominant, soit parce que le problème n’est même pas envisagé (fabianisme, De Man, une part notable du travaillisme)10, soit parce qu’il est présenté sous des formes incongrues et inefficaces (tendances social-démocrates en général), soit parce qu'on affirme le saut immédiat du régime des groupes à celui de l’égalité parfaite et de l’économie syndicale.
L’attitude de l’économisme à l’égard des expressions de la volonté, de l’action et de l’initiative politique et intellectuelle, est pour le moins étrange : comme si celles-ci n’étaient pas une expression organique des nécessités économiques, et même la seule expression efficiente de l’économie ! Il est également incongru que l’élaboration concrète de la question de l’hégémonie soit interprétée comme quelque chose qui subordonnerait le groupe hégémonique. Sans doute, l’hégémonie présuppose-t-elle qu’on tienne compte des intérêts et des tendances des groupes sur lesquels s’exercera l’hégémonie, que l’on parvienne à un certain équilibre de compromis, en d’autres termes que le groupe dirigeant fasse des sacrifices d’ordre économico-corporatif, mais il est également hors de doute que ces sacrifices et ce compromis ne peuvent pas concerner l’essentiel, car si l’hégémonie est d’ordre éthico-politique, elle ne peut pas ne pas être également économique, elle ne peut pas ne pas avoir pour fondement la fonction décisive que le groupe dirigeant exerce dans le noyau décisif de l’activité économique.
L’économisme se présente sous bien d’autres formes que le libéralisme économique et le syndicalisme théorique. En font partie toutes les formes d’abstentionnisme électoral (exemple typique, l’abstentionnisme des cléricaux italiens après 1870, lequel est allé en s’atténuant de plus en plus après 1900, et ce jusqu’en 1919 et jusqu’à la formation du parti populaire : la distinction organique que faisaient les cléricaux entre l’Italie réelle et l’Italie légale transposait la distinction entre le monde économique et le monde politico-légal11) ; ces formes sont nombreuses, puisqu’il peut exister un semi-abstentionnisme, un quart d’abstentionnisme, etc. L’abstentionnisme est inséparable de la « politique du pire » ainsi que de la prétendue « intransigeance » parlementaire de certaines catégories de députés. L’économisme n’est pas toujours opposé à l’action politique et au parti politique, qu’il considère cependant comme un simple organisme d’éducation de type syndical.
Un point de repère pour l’étude de l’économisme et pour comprendre les rapports entre structure et superstructures est ce passage de Misère de la philosophie où l’on dit qu’une phase importante dans le développement d’un groupe social est celle où les membres individuels d’un syndicat ne luttent plus seulement pour leurs intérêts économiques, mais pour la défense et le développement de l’organisation elle-même (voir l’affirmation exacte12 ; Misère de la philosophie est un moment essentiel dans la formation de la philosophie de la praxis ; elle peut être considérée comme le développement des Thèses sur Feuerbach, alors que La Sainte Famille est une phase intermédiaire indistincte et d’origine occasionnelle, comme on le voit dans les passages consacrés à Proudhon et surtout au matérialisme français. Le passage sur le matérialisme français est plus qu'autre chose un chapitre d’histoire de la culture et non un écrit théorique, comme on l'interprète souvent, et en tant qu’histoire de la culture, il est admirable. Il faut rappeler l’observation selon laquelle la critique contenue dans Misère de la Philosophie contre Proudhon et son interprétation de la dialectique hégélienne peut être étendue à Gioberti et à l'hégélianisme des libéraux modérés italiens en général13. Le parallèle Proudhon-Gioberti, bien qu'ils représentent des phases historico-politiques non homogènes, et même précisément pour cette raison, peut être intéressant et fécond). Il faut rappeler en même temps l’affirmation d’Engels selon laquelle l’économie n'est qu'en « dernière instance » le ressort de l’histoire (dans les deux lettres sur la philosophie de la praxis publiées aussi en italien)⁴, à relier directement au passage de la préface à la* Critique de l’économie politique*, où l’on dit que les hommes deviennent conscients des conflits qui se produisent dans le monde économique sur le terrain des idéologies14.
À plusieurs reprises, il est affirmé dans ces notes que la philosophie de la praxis est beaucoup plus répandue qu'on ne voudrait l'admettre⁶. L’affirmation est exacte si l’on entend par là que l’économisme historique est répandu, comme le prof. Loria appelle aujourd'hui ses conceptions plus ou moins bancales, et que par conséquent le milieu culturel a complètement changé depuis l'époque où la philosophie de la praxis a commencé ses luttes ; on pourrait dire, avec le vocabulaire de Croce, que la plus grande hérésie née au sein de « la religion de la liberté » a elle aussi, comme la religion orthodoxe, subi une dégénérescence, qu'elle s’est répandue comme « superstition », c’est-à-dire qu’elle est entrée en combinaison avec le libéralisme économique et a produit l’économisme. Il faut voir cependant si, alors que la religion orthodoxe s’est désormais rabougrie, la superstition hérétique n’a pas toujours gardé un ferment qui la fera renaître comme religion supérieure, autrement dit, s'il n'est pas possible de liquider facilement les scories de la superstition.
Quelques points caractéristiques de l’économisme historique : 1) dans la recherche des liens historiques, on ne distingue pas ce qui est « relativement permanent » de ce qui est fluctuation occasionnelle, et l’on entend par fait économique l’intérêt personnel et de petit groupe, au sens immédiat et « sordidement judaïque »15. On ne tient donc pas compte des formations de classe économique, avec tous les rapports inhérents, mais on prend pour base l’intérêt mesquin et usuraire, surtout quand il coïncide avec les formes délictueuses prévues par les codes pénaux ; 2) la doctrine par laquelle le développement économique est réduit à la succession des changements techniques dans les instruments de travail. Le professeur Loria a fait un exposé très brillant de cette doctrine appliquée dans l’article sur l’influence sociale de l’avion, publié dans la « Rassegna contemporanea » de 1912 ; 3) la doctrine par laquelle le développement économique et historique est fait dépendre immédiatement des changements d’un élément important de la production, la découverte d’une nouvelle matière première, d’un nouveau combustible, etc., qui entraînent avec eux l’application de nouvelles méthodes dans la construction et dans l'actionnement des machines. Ces derniers temps, il y a toute une littérature sur le pétrole : on peut voir comme typique un article d’Antonio Laviosa dans la « Nuova Antologia » de 1929. La découverte de nouveaux combustibles et de nouvelles énergies motrices, comme de nouvelles matières premières à transformer, a certes une grande importance, parce qu'elle peut changer la position de tel ou tel État, mais elle ne détermine pas le mouvement historique, etc.
Il arrive souvent que l’on combatte l’économisme historique, en croyant combattre le matérialisme historique. C’est le cas, par exemple, d’un article de l’« Avenir » de Paris du 10 octobre 1930 (reproduit dans la « Rassegna Settimanale della Stampa Estera » du 21 octobre 1930, pp. 2303-4) et que l’on reproduit ici comme typique : « On nous dit depuis fort longtemps, mais surtout depuis la guerre, que les questions d’intérêt dominent les peuples et mènent le monde. Ce sont les marxistes qui ont inventé cette thèse, sous l’appellation un peu doctrinaire de "matérialisme historique". Dans le marxisme pur, les hommes pris en masse n’obéissent pas aux passions, mais aux nécessités économiques. La politique est une passion. La Patrie est une passion. Ces deux idées exigeantes ne jouissent dans l'histoire que d'une fonction d'apparence, car en réalité la vie des peuples, au cours des siècles, s’explique par un jeu changeant et toujours renouvelé de causes d’ordre matériel. L’économie est tout. Beaucoup de philosophes et d’économistes "bourgeois" ont repris ce refrain. Ils prennent un certain air pour nous expliquer par le cours du blé, des pétroles ou du caoutchouc, la grande politique internationale. Ils s’ingénient à nous démontrer que toute la diplomatie est commandée par des questions de tarifs douaniers et de prix de revient. Ces explications sont très en vogue. Elles ont une petite apparence scientifique et procèdent d'une espèce de scepticisme supérieur qui voudrait passer pour une élégance suprême. La passion en politique étrangère ? Le sentiment en matière nationale ? Allons donc ! Ces choses-là sont bonnes pour le commun. Les grands esprits, les initiés, savent que tout est dominé par le doit et l’avoir. Or, c'est là une pseudo-vérité absolue. Il est complètement faux que les peuples ne se laissent guider que par des considérations d’intérêt et il est complètement vrai qu’ils obéissent plus que jamais au sentiment. Le matérialisme historique est une bonne sottise. Les nations obéissent surtout à des considérations dictées par un désir et par une foi ardente de prestige. Celui qui ne comprend pas cela ne comprend rien ». La suite de l’article (intitulé* La manie du prestige*) donne comme exemple la politique allemande et italienne, qui serait une politique de « prestige » et non dictée par des intérêts matériels. L’article rassemble en bref une grande partie des arguments de polémique les plus banals contre la philosophie de la praxis, mais en réalité la polémique vise l’économisme bancal de type lorien. D’ailleurs l’auteur n'est pas très ferré sur le sujet, y compris à d'autres égards : il ne comprend pas que les « passions » peuvent n'être rien d'autre qu'un synonyme des intérêts économiques et qu’il est difficile de soutenir que l'activité politique est un état permanent d’exaspération passionnelle et de spasme ; c'est précisément la politique française qui est présentée comme une « rationalité » systématique et cohérente, c’est-à-dire épurée de tout élément passionnel, etc. Dans sa forme la plus répandue de superstition économiste, la philosophie de la praxis perd une grande partie de sa force d'expansion culturelle dans la sphère supérieure du groupe intellectuel, autant qu'elle en acquiert chez les masses populaires et chez les intellectuels médiocres, qui n'ont pas l'intention de se fatiguer le cerveau mais veulent paraître très malins, etc. Comme l'a écrit Engels, il est très commode pour beaucoup de croire pouvoir avoir en poche, à peu de frais et sans aucune fatigue, toute l'histoire et toute la sagesse politique et philosophique concentrées en quelques petites formules. Ayant oublié que la thèse selon laquelle les hommes acquièrent conscience des conflits fondamentaux sur le terrain des idéologies n’est pas de caractère psychologique ou moraliste, mais a un caractère organique gnoséologique, on a créé la tournure d'esprit consistant à considérer la politique, et donc l’histoire, comme un continuel marché de dupes, un jeu d’illusionnisme et de prestidigitation. L’activité « critique » s'est réduite à dévoiler des trucs, à susciter des scandales, à faire les comptes dans les poches des hommes représentatifs.
On a ainsi oublié que, l’« économisme » étant, ou prétendant être, lui aussi un canon objectif d’interprétation (objectif-scientifique), la recherche dans le sens des intérêts immédiats devrait être valable pour tous les aspects de l'histoire, pour les hommes qui représentent la « thèse » comme pour ceux qui représentent l’« antithèse ». On a en outre oublié une autre proposition de la philosophie de la praxis : celle selon laquelle les « croyances populaires », ou les croyances du type des croyances populaires, ont la validité de forces matérielles16.
Les erreurs d’interprétation dans le sens de la recherche des intérêts « sordidement judaïques » ont été parfois grossières et comiques, et ont ainsi eu un effet négatif sur le prestige de la doctrine originelle. Il faut par conséquent combattre l’économisme non seulement dans la théorie de l'historiographie, mais aussi et surtout dans la théorie et dans la pratique politique. Dans ce domaine, la lutte peut et doit être menée en développant le concept d’hégémonie, de la même façon qu'elle a été menée pratiquement dans le développement de la théorie du parti politique et dans le développement pratique de la vie de certains partis politiques (la lutte contre la théorie de la prétendue révolution permanente, à laquelle on opposait le concept de dictature démocratique-révolutionnaire17, l’importance qu'a eue le soutien apporté aux idéologies constituantes, etc.). On pourrait faire une recherche sur les jugements émis au fur et à mesure que se développaient certains mouvements politiques, en prenant comme modèle le mouvement boulangiste18 (de 1886 à 1890 environ), ou le procès Dreyfus, ou même le coup d’État du 2 décembre (une analyse du livre classique sur le 2 décembre19, pour étudier quelle importance relative on y donne au facteur économique immédiat et quelle place y occupe au contraire l’étude concrète des « idéologies »). Face à cet événement, l’économisme se pose la question : à qui profite immédiatement l'initiative en question ? Et il répond par un raisonnement aussi simpliste que paralogique. Elle profite immédiatement à une certaine fraction du groupe dominant et, pour ne pas se tromper, ce choix se porte sur la fraction qui a de toute évidence une fonction progressiste et de contrôle sur l’ensemble des forces économiques. On peut être sûr de ne pas se tromper, car nécessairement, si le mouvement pris en examen parvient au pouvoir, tôt ou tard la fraction progressiste du groupe dominant finira par contrôler le nouveau gouvernement et par s'en faire un instrument pour tourner l’appareil d'État à son propre bénéfice. Il s’agit donc d’une infaillibilité à très bon marché et qui, non seulement n’a aucune signification théorique, mais a fort peu de portée politique et d’efficacité pratique : en général, elle ne produit rien d'autre que des prêches moralisateurs et des querelles personnelles interminables. Quand un mouvement de type boulangiste se produit, l’analyse devrait être conduite de manière réaliste selon cet axe : 1) contenu social de la masse qui adhère au mouvement ; 2) quelle fonction cette masse avait-elle dans l’équilibre des forces qui est en train de se transformer, comme le démontre le nouveau mouvement par sa naissance même ? 3) les revendications que les dirigeants présentent et qui trouvent l'approbation, quelle signification ont-elles politiquement et socialement ? À quelles exigences effectives correspondent-elles ? 4) examen de la conformité des moyens au but proposé ; 5) c'est seulement en dernière analyse, et présentée sous une forme politique et non moralisatrice, que l'on avance l’hypothèse que ce mouvement sera nécessairement dénaturé et servira à de tout autres fins que celles que les multitudes de partisans en attendent. Au lieu de quoi, cette hypothèse est affirmée préventivement, quand aucun élément concret (c’est-à-dire qui apparaisse tel avec l’évidence du « sens commun » et non par une analyse « scientifique » ésotérique) n’existe encore pour la corroborer, de sorte qu’elle apparaît comme une accusation moralisatrice de duplicité et de mauvaise foi, ou de manque de ruse et de stupidité (pour les partisans). La lutte politique devient ainsi une série d'affaires personnelles entre ceux qui la savent longue, ayant le diable dans une fiole, et ceux qui se font mener en bateau par leurs propres dirigeants et ne veulent pas s'en convaincre à cause de leur inguérissable nigauderie.
D’ailleurs, tant que ces mouvements n'ont pas atteint le pouvoir, on peut toujours penser qu’ils échoueront, et certains, en effet, ont échoué (le boulangisme lui-même, qui a échoué en tant que tel et a ensuite été écrasé définitivement avec le mouvement dreyfusard, le mouvement de Georges Valois, celui du général Gayda) ; la recherche doit donc se diriger vers l’identification des éléments de force, mais aussi des éléments de faiblesse qu’ils contiennent en leur sein : l’hypothèse « économiste » affirme un élément immédiat de force, c’est-à-dire la disponibilité d’un certain apport financier direct ou indirect (un grand journal qui appuie le mouvement est, lui aussi, un apport financier indirect), et c'est tout. C'est trop peu.
Même dans ce cas, l’analyse des différents degrés du rapport de forces ne peut culminer que dans la sphère de l’hégémonie et des rapports éthico-politiques.
Cfr Cahier 4 (XIII), pp. 70 bis – 74.
§19 Éléments pour calculer la hiérarchie dans l’ordre de la puissance entre les États
1 ) étendue du territoire, 2) force économique, 3) force militaire. La façon dont s’exprime l’existence d’une grande puissance est donnée par la possibilité de conférer à l’activité étatique une direction autonome, dont les autres États doivent subir l’influence et le contrecoup : une grande puissance est une puissance hégémonique, elle est le chef et le guide d’un système d’alliances et d’ententes plus ou moins étendues. La valeur de l’étendue du territoire (assortie, naturellement, d’une population appropriée) et celle du potentiel économique se trouvent résumées dans la force militaire. Dans l’appréciation de l’élément territorial, il faut prendre en compte la position géographique concrète. Dans la force économique, il faut distinguer entre la capacité industrielle et agricole (forces productives) et la capacité financière. Un élément « impondérable », c’est la position « idéologique » qu’un pays occupe dans le monde à chaque moment donné, pour autant qu’on le considère comme le représentant des forces progressives de l’histoire (par exemple la France pendant la Révolution de 1789 et pendant la période napoléonienne).
Ces éléments sont calculés dans la perspective d’une guerre. Disposer de tous les éléments qui, dans les limites du prévisible, donnent la certitude de la victoire, cela signifie qu’on possède le potentiel de pression diplomatique d’une grande puissance, cela signifie, en d’autres termes, qu’on réussit à obtenir, sans avoir besoin de combattre, une partie des résultats que donnerait une guerre victorieuse.
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Le rapport entre structure et superstructure est un concept marxiste qui renvoie, d'une part, à ce qui est déterminant dans une société (les rapports sociaux qui régissent la production et les forces productives, ce que l'on nomme la structure) et, d’autre part, aux institutions politiques et idéologiques qui dépendent de cette base matérielle, la superstructure. ↩︎
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Gramsci utilise ici l’expression que Lénine l’utilise dans Que Faire ? pour désigner le fait de réduire la lutte de classe aux simples revendications matérielles, en oubliant la lutte politique. ↩︎
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Gramsci désigne par cette expression le matérialisme historique. ↩︎
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Dans les Cahiers, l’expression "révolution permanente" désigne la stratégie révolutionnaire issue de 1789 (et théorisée en 1848). Elle consistait à prendre le pouvoir par des actions directes et des insurrections (la "guerre de mouvement"), une méthode qui perdra son efficacité après 1871. ↩︎
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Cfr Mathiez, La Révolution française, tome I cit., p. 217: «… ce n’était pas seulement le parti feuillant, c’est-à-dire la haute bourgeoisie et la noblesse libérale, qui était écrasé avec la royauté sous le canon du 10 août, le parti Girondin lui-même, qui avait transigé avec la Cour in extremis et qui s’était efforcé d’empêcher l’insurrection, sortait amoindri d’une victoire qui n’était pas son œuvre et qui lui avait été imposée. Les citoyens passifs, c’est-à-dire les prolétaires, enrôlés par Robespierre et les Montagnards, avaient pris largement leur revanche du massacre du Champ-de-Mars de l’année précédente. La chute du trône avait la valeur d’une Révolution nouvelle. La démocratie pointait à l’horizon». ↩︎
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Dans ce passage, Gramsci donne une lecture matérialiste des « complots » qui obsèdent la droite de son époque : l’Église, la franc-maçonnerie et la diaspora juive. Malgré l’expression essentialisante, il s’agit bien pour le marxiste italien de montrer que la fonction de la diaspora juive (comme des autres formations transnationales) n’est pas celle d’un complot malveillant mais de contribuer à la diffusion du savoir et de stabiliser les potentielles sources de conflit, comme l’exemple des internationales communistes l’illustrent. Il est bon de rappeler que les écrits entre crochets représentent des notes en marge que Gramsci a écrites pour lui-même. ↩︎
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Fondé par Mazzini en 1853, il s’agit du parti politique républicain qui luttait pour l’unification de l’Italie par l'insurrection populaire, s’opposant ainsi aux modérés qui voulaient unifier le pays sous l'égide de la monarchie piémontaise. ↩︎
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Cfr Mathiez, La Révolution française, tome I, p. 13: «Un signe infaillible que le pays s’enrichit, c’est que la population augmente rapidement et que le prix des denrées, des terres et des maisons subit une hausse constante. La France renferme déjà 25 millions d’habitants, deux fois autant que l’Angleterre ou que la Prusse. Le bien-être descend peu à peu de la haute bourgeoisie dans la moyenne et dans la petite. On s’habille mieux, on se nourrit mieux qu’autrefois. Surtout on s’instruit. Les filles de la roture, qu’on appelle maintenant demoiselles pourvu qu’elles portent des paniers, achètent des pianos. La plus-value des impôts de consommation atteste les progrès de l’aisance. – Ce n’est dans un pays épuisé, mais au contraire dans un pays florissant, en plein essor, qu’éclatera la Révolution. La misère, qui détermine parfois des émeutes, ne peut pas provoquer les grands bouleversements sociaux. Ceux-ci naissent toujours du déséquilibre des classes». ↩︎
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Luigi Einaudi est un économiste libéral italien et Benedetto Croce est un philosophe libéral italien. Ils ont polémiqué autour de la question de savoir si le libéralisme politique doit forcément s’accompagner d’un libéralisme économique pour exister. ↩︎
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Gramsci évoque ici trois courants réformistes du socialisme européen qui renoncent à la perspective de la prise du pouvoir par la classe ouvrière. ↩︎
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Après l'annexion de Rome par l'État italien en 1870, le pape Pie IX interdit aux catholiques de participer aux élections nationales. L'Église opposait ainsi l'« Italie réelle » (les masses profondément catholiques) à l'« Italie légale » (le nouvel État bourgeois et anticlérical). ↩︎
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« C'est sous la forme des coalitions qu'ont toujours lieu les premiers essais des travailleurs pour s'associer entre eux. La grande industrie agglomère dans un endroit une foule de gens inconnus les uns aux autres. La concurrence les divise d'intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun qu'ils ont contre leur maître, les réunit dans une même pensée de résistance - coalition. Ainsi la coalition a toujours un double but, celui de faire cesser entre eux la concurrence, pour pouvoir faire une concurrence générale au capitaliste. Si le premier but de résistance n'a été que le maintien des salaires, à mesure que les capitalistes à leur tour se réunissent dans une pensée de répression, les coalitions, d'abord isolées, se forment en groupes, et en face du capital toujours réuni, le maintien de l'association devient plus nécessaire pour eux que celui du salaire. Cela est tellement vrai, que les économistes anglais sont tout étonnés de voir les ouvriers sacrifier une bonne partie du salaire en faveur des associations qui, aux yeux de ces économistes, ne sont établies qu'en faveur du salaire. Dans cette lutte - véritable guerre civile - se réunissent et se développent tous les éléments nécessaires à une bataille à venir. Une fois arrivée à ce point-là, l'association prend un caractère politique. » Karl Marx, Misère de la philosophie, Chapitre II, § 5 : « Les grèves et les coalitions des ouvriers » (1847), éd. numérique, Marxists Internet Archive. ↩︎
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Vincenzo Gioberti est un philosophe libéral italien, un représentant du parti modéré pendant le Risorgimento, la lutte pour l’unité de l’Italie. Pierre-Joseph Proudhon est un théoricien socialiste français. Gramsci les compare parce que les deux effacent toute dimension conflictuelle dans la lutte politique. ↩︎
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« Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure. Lorsqu'on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel - qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse - des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. » Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique (1859), Préface, trad. M. Husson et G. Badia, éd. numérique, Marxists Internet Archive. ↩︎
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L’expression « judaïque sordide » est une citation des Thèses sur Feurbach de K. Marx. Marx utilise cette expression pour identifier l’intérêt marchand et égoïste. Gramsci est conscient du caractère antisémite de l’expression mais se défend de tout antisémitisme. Il écrit à sa femme : « J'espère que tu ne te tromperas pas sur le sens de l'expression « sordidement juif», que j'ai employée tout à l'heure. Je dis cela parce que j'ai eu récemment avec Tania une discussion épistolaire sur le sionisme, et que je ne voudrais pas que tu me croies « antisémite » pour ces mots. Mais leur auteur n'était-il pas juif? ». A. Gramsci, Lettres de Prison, Lettre 255 ↩︎
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« Le secret de l'expression de la valeur, l'égalité et l'équivalence de tous les travaux, parce que et en tant qu'ils sont du travail humain, ne peut être déchiffré que lorsque l'idée de l'égalité humaine a déjà acquis la ténacité d'un préjugé populaire. » Karl Marx, Le Capital, Livre I, Chapitre 1, section 3 (1867), éd. numérique, Marxists Internet Archive. ↩︎
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Gramsci fait ici allusion aux débats qui ont déchiré le Parti bolchévique en URSS dans les années 1920. La « révolution permanente » vise la théorie de Léon Trotsky, qui prônait l'extension internationale ininterrompue de la révolution. À cela, Gramsci oppose la formule de Lénine, la « dictature démocratique et révolutionnaire ». ↩︎
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Le boulangisme est un vaste mouvement politique populiste et nationaliste français, mené par le général Georges Boulanger à la fin du XIXe siècle. Il a rassemblé une coalition très hétéroclite (allant des monarchistes de droite aux socialistes radicaux de gauche) unie par le rejet du parlementarisme de la IIIe République et un fort sentiment de revanche contre l'Allemagne. Le mouvement a menacé de renverser la République avant de s'effondrer soudainement en 1889. ↩︎
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Gramsci pense ici à l’œuvre de Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. ↩︎