Vers la libération de l'Afrique
Vers la libération de l'Afrique
« Déceptions et illusions du colonialisme français »1
Depuis vingt ans les peuples coloniaux disloquent la domination étrangère et prennent pied sur la scène internationale. Les unes après les autres et à des allures différentes, les vieilles métropoles se retirent de leurs possessions. Si les expéditions coloniales obéissent à un schéma donné et connu – nécessité de faire régner l'ordre chez les barbares, protection des concessions et intérêts des pays européens, apport généreux de la civilisation occidentale ---, on n'a pas suffisamment montré la stéréotypie des moyens utilisés par les métropoles pour s'accrocher à leurs colonies.
La guerre franco-algérienne, par ses proportions et par son acuité, permet de voir en gros plan, à cause même de leur échec successif, les tentatives faites par la France pour maintenir sa domination.
La première tactique des pays colonialistes consiste à s'appuyer sur les collaborateurs officiels et les féodaux. Les Algériens, qu'une série de compromissions désigne particulièrement, sont regroupés, et priés de condamner publiquement « ce mouvement séditieux qui trouble la paix de la cité ». En 1954 et au cours des premiers mois de 1955, la France procède au recensement et à la mobilisation de ses fidèles et loyaux serviteurs. Déclaration, condamnations, appels à la sagesse sont rédigés, publiée ou lus à la radio.
Les autorités colonialistes attendent avec confiance, puis avec anxiété, enfin sans espoir les résultats de ces messages. Sollicités à nouveau, les serviteurs prennent l'habitude jusqu'alors inconnue de décliner les invitations, fuient les mises en scènes officielles et adoptent souvent un vocabulaire nouveau.
C'est que l'engagement révolutionnaire se révèle de plus en plus total et les collaborateurs ont conscience du gigantesque réveil d'un peuple en armes.
L'argument économique
Devant la défection d'hommes qu'elle avait pourtant utilisés et déshonorés aux yeux du peuple algérien et devant l'hostilité active des élites, les autorités françaises lancent la deuxième opération.
Elle se ramène fondamentalement à couper la population prétendue « saine » du mouvement révolutionnaire.
Incapable d'appréhender la signification réelle du combat libérateur, la France, dans un premier temps, reconnaît l'existence d'un problème qu'elle déclare économique et social. Dans l'espoir de faire taire la voix de la dignité nationale, elle « s'engage solennellement à combattre la misère et à régler les problèmes du logement ». Les salaires sont symboliquement augmentés et des programmes d'investissement annoncés. Cette assimilation d'une revendication nationale à une jacquerie ou à un mécontentement social obéit à une double mystification : il n'existe pas de conscience nationale algérienne et les promesses d'amélioration du niveau de vie des populations doivent suffire à ramener l'ordre et la paix.
Mais les autorités françaises, utilisant des indicateurs de plus en plus rares et de plus en plus coûteux, apprennent avec un certain désarroi que le mouvement est solide, enraciné dans la masse et animé par elle.
Contre un front uni,/ des méthodes inhumaines et cyniques
Dans un deuxième temps, et avec une rare duplicité, l'administration française organise l'opération Mozabites, l'opération Kabyles, l'opération Juifs, l'opération Harkas. Ce qui est concrètement recherché, c'est l'apparition au sein de la population de courants intérieurs contradictoires, donc contre-révolutionnaires. L'exploitation d'un certain nombre d'hostilités locales créées par le colonialisme, l'entretien et l'intensification provoquée de différences culturelles transformées en lutte de clans ou, quelquefois, de « races » caractérisent ces opérations.
Mélouza et Wagram portent à un point ultime de cruauté des méthodes où viols, massacres ostensiblement signés F.L.N. ratissages de douars entiers ont pour but de provoquer la révolte de la population et la condamnation du mouvement révolutionnaire. La commune erreur de ces différentes manœuvres réside dans le fait que les autorités françaises oublient singulièrement que le F.L.N. s'identifie au peuple algérien. Les maris des femmes violées se trouvaient dans le groupe F.L.N. local. Le soir, ils descendaient de leurs secteurs opérationnels pour embrasser leurs enfants. Et les maisons du douar détruit avaient été construites par les moudjahidines qui tenaient la montagne environnante.
L'état-major, victime d'une politique inactuelle et de son absence de renseignements sur la structure du F.L.N., s'imagine que dans les montagnes tout peut se passer.
Or, rien ne se passe qui ne soit prévu et décidé.
Les déplacements des groupes obéissent à un programme stratégique fixé par l'état-major de l'A.L.N. Chaque unité a un secteur précis et un P.C. qui la coordonne.
Il n'existe pas d'unité du F.L.N. en migration plus ou moins cohérente qui pourrait massacrer ici ou là. Quand une compagnie ou un bataillon se déplace en dehors de son secteur ou de sa région, c'est à la suite d'un ordre de l'état-major de Wilaya. Communication en est auparavant donnée aux différents P.C. régionaux ou zonaux, et la progression est couverte par les unités locales.
Parce qu'elles ignoraient cela, les autorités françaises ont lâché leurs soldats et leurs harkas sur les populations civiles algériennes.
Chaque fois, la volonté d'indépendance s'est faite plus irréductible.
L'opération Mozabites dura peu de jours. Commerçants pour la plupart, ces Algériens reçurent de nombreuses lettres de menaces. Des raids furent entrepris sur leurs magasins. Une atmosphère d'allure raciste fut déclenchée. Cette tentative grossière devait assez rapidement échouer à la suite d'une mise au point du F.L.N.
L'opération Juifs se situait pareillement dans une perspective raciste. Elle devait être dénoncée dans la célèbre lettre du F.L.N. à la communauté juive d'Algérie.
Toutefois la carte maîtresse du colonialisme était représentée par le M.N.A. Inexistant sur le territoire national, le messalisme bénéficiait en France de l'appui inconditionnel de l'ennemi. Les Français ont à plusieurs reprises facilité le transport de centaines de messalistes et procédé à leur armement. Identifiés rapidement à leur arrivée sur le territoire national par le service de renseignements du F.L.N., ils rejoignaient nos rangs ou étaient condamnés à mort et exécutés pour trahison envers la cause nationale et collaboration avec l'ennemi.
Une explication classique
Il ne restait plus à la France qu'une troisième et dernière opération à mener. Ses deux moments sont généralement jumelés : découverte d'une inspiration étrangère et particulièrement communiste des mouvements de libération nationale.
La première phase, spectaculaire, illustre parfaitement le degré d'inconscience atteint par les gouvernements français. L'expédition de Suez se proposait de frapper la Révolution algérienne au sommet. L'Egypte, accusée de diriger la lutte du peuple algérien, était criminellement bombardée. La paix internationale, un moment en danger, devait être sauvée par l'attitude vigoureuse et sans équivoque de l'Organisation des Nations Unies.
Or, dans le même temps, les opérations militaires s'intensifient en Algérie. Le F.L.N. prend l'initiative sur toute l'étendue du territoire. La grande grève de 8 jours réaffirme l'unanimité nationale dans la lutte et le maintien des objectifs.
La deuxième phase commencée, abandonnée et reprise ne fut jamais menée à son terme. L'épouvantail communiste fut peu exploité. Confusément, les colonialistes français en sentaient l'incohérence. Ils n'étaient pas convaincus par cette thèse.
Trois opérations politiques qui se sont heurtées, comme les opérations militaires parallèles, aux forces nationales algériennes. Toutes les méthodes connues, toutes les manœuvres habituelles se sont révélées inefficaces, inadéquates, inutiles. Certes, épisodiquement l'une ou l'autre de ces opérations est relancée. Mais le ressort est cassé.
Des rêves insensés
Face au peuple algérien, les stratèges français ne comprennent plus. Leurs schémas classiques et longuement éprouvés sont désormais inutilisables.
Aussi voit-on depuis quelques mois la France sombrer dans un probabilisme caractérisé. Les déclarations de ses hommes politiques empruntent fréquemment l'allure prophétique.
Des différends seraient sur le point de se faire jour au sein du F.L.N. Les militaires essaieraient de prendre la direction du mouvement. Une lutte interne très dure existerait entre extrémistes et modérés. Les Kabyles feraient prochainement un coup d'Etat. Enfin, une lutte des colonels entre eux serait imminente.
Abandonnant l'action et fuyant les décisions réalistes, la France en Algérie espère, souhaite et prophétise.
Isolée sur le territoire national, sans aucun contact avec le peuple algérien, la France adopte des positions de moins en moins concrètes, de plus en plus illusoires.
Normalement, pensent les gouvernants français, les Algériens devraient commencer à se fatiguer.
On formule des vœux, on émet des hypothèses et selon une logique bien connue, on les transforme en éléments du réel : les membres du Conseil National de la Révolution Algérienne sont divisés et les méchants militaires terroriseraient les partisans de la négociation. Quelquefois, déçus par l'inefficacité de leurs désirs, les Français boudent.
Au F.L.N., on reproche son caractère monolithique, son absence de fissure et au peuple algérien, de se battre pour un mort.
Or, l'affrontement du réel exige d'autres techniques. Les autorités françaises doivent se rendre compte une fois pour toutes que l'on n'échappe pas aux faits. Le refuge dans le monde des désirs, dans des colères inutiles ne constitue pas une solution à la guerre franco-algérienne.
Oui, le peuple algérien depuis trois ans est monolithique. C'est que le mot d'ordre est d'une clarté et d'une simplicité inhabituelles.
Indépendance nationale par la lutte armée, objectifs, limites, méthodes et moyens de la lutte sont précisés une fois pour toutes.
La chimère de dissensions éventuelles manifeste une totale absence de sens critique puisqu'aussi bien la réalité ne semble pas vouloir se conformer à ces visions ou à ces désirs.
Le F.L.N. n'est pas un mouvement de revendications professionnelles et tout marchandage est impensable.
Le C.N.R.A. ne représente pas un groupe d'intérêts, mais l'état-major politico-militaire d'une Nation en lutte pour son indépendance.
Sans prises sur le réel, incapables on refusant de reconnaître la volonté nationale algérienne et de tirer les conclusions logiques qui s'imposent, les autorités françaises vivent aujourd'hui sous le signe des désirs et des prophéties.
« Aux Antilles, naissance d'une nation ?"2
Le 3 janvier 1958, les « Antilles Britanniques » ont disparu pour faire place à une « Fédération des Indes occidentales » destinées à devenir – comme le Ghana par exemple – un Dominion au sein du Commonwealth.
Une colonie vient donc d'obtenir son autonomie interne, avec promesse d'indépendance, dans l'archipel des Antilles.
Que signifie cet événement pour les peuples d'une des régions du globe les plus anciennement marquées par le colonialisme ?
Le sucre roi.
L'archipel des « Caraïbes », comme on nomme aussi les Antilles (du nom de leurs premiers habitants, les Indiens Caraïbes, tous disparus, premières victimes de l'exploitation blanche dans cette région), est constitué par une poussière d'îles, les unes grandes, les autres minuscules, qui s'alignent entre l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud ; elles commandent ainsi le passage vers le canal de Panama, nœud de communications essentiel pour l'Amérique.
Toute leur histoire a été marquée par leur situation sous un climat tropical et par la richesse de leur sol qui les rendent particulièrement aptes à la production de la canne à sucre.
Quand les Européens découvrirent l'Amérique, le sucre de betterave n'était pas encore connu : la possession de ces terres à sucre devenait une source de richesses et chaque puissant voulut avoir « son » Antille. Espagnols, Anglais, Français, Hollandais organisèrent, dans leurs domaines respectifs, la production et l'exploitation du sucre de canne, au profit exclusif de la « métropole ».
Un problème se posait, celui de la main-d'œuvre ; les Indiens Caraïbes ne résistèrent pas au travail extrêmement dur qui était exigé sur les plantations. Et bientôt, la « traite des Noirs » fut le moyen employé pour les remplacer : des cargaisons entières d'esclaves « importés » d'Afrique dans des conditions épouvantables se déversaient sur les Antilles.
Pendant des siècles, la main-d'œuvre noire fut ainsi enlevée, vendue, achetée, parquée et obligée au travail comme un véritable bétail, travail dont les Etats européens tiraient tout le bénéfice par l'intermédiaire des gros propriétaires, des planteurs blancs, des marchands, des importateurs des ports d'Europe.
Aussi, face à la puissance extraordinaire des planteurs blancs, l'abolition de l'esclavage au XIXe siècle se révéla-t-elle inefficace à provoquer l'amélioration réelle de la situation des travailleurs noirs. Ceux-ci durent rester ouvriers agricoles sur les plantations et, encore aujourd'hui, leurs misérables cases voisinent la luxueuse maison du planteur.
« L'abolition de l'esclavage a laissé le nouvel affranchi aussi dépendant et à la merci du sucre-Roi qu'il l'avait été comme esclave » (Eric Williams).
La « royauté du sucre », forme antillaise du colonialisme, a fait de ces îles, autrefois florissantes, une des régions « sous-développées » du monde.
Culture exclusive d'un produit destiné à l'exportation au lieu de cultures vivrières ; absence d'industrialisation ; vie chère (car tout doit être importé de la « métropole » située à 7.000 kms, ou, au moins, d'Amérique) ; concentration des terres entre les mains de quelques très gros propriétaires tout puissants sur leurs ouvriers et sur les administrations ; misère des paysans sans terre, réduits au chômage, de plus en plus nombreux à cause d'une très forte poussée démographique ; essais d'émigration à l'étranger (Porto-Ricains aux U.S.A., Jamaïcains en Angleterre) ou regroupement dans les bidon villes des faubourgs ; analphabétisme, malnutrition, mauvaise santé.
Misère de tous les colonisés, terriblement aggravée par un racisme odieux, séquelle peut-être la plus cruelle de l'esclavage, qui opposa entre eux blancs, noirs et aussi mulâtres. Misère contre laquelle la lutte est spécialement difficile du fait des particularismes créés par quatre siècles de colonisation.
Des colonies juxtaposées
Car ces îles qui ont en gros le même climat, la même population, les mêmes problèmes économiques et sociaux ont été modelées par des maîtres différents : les Jamaïcains parlent anglais, ou un patois à base d'anglais, lisent des livres anglais, consomment des produits anglais, vont (quand ils peuvent) dans des universités ou des usines anglaises et luttent contre le pouvoir anglais.
Les Porto-Ricains, en majorité d'origine blanche, sont très attachés à la langue de leur ancienne métropole, l'Espagne, même quand ils émigrent en Amérique du Nord.
Les Antillais de la Martinique et de la Guadeloupe « Département d'Outre-mer » subissent depuis des siècles la politique d'assimilation chère à la France, tendant à les dépouiller systématiquement de leur personnalité, au point que certains d'entre-eux se retrouvent fonctionnaires de la France dans ses autres colonies.
Si Aimé Césaire a pu parler « d'une manière de ghetto insulaire » entre les différentes îles, c'est dire que la solidarité antillaise, inscrite dans les faits et ressentie par les Antillais les plus conscients est loin encore de se traduire dans la vie quotidienne et même dans la lutte d'émancipation : chacune devant d'abord adapter son effort à l'ennemi particulier qu'elle doit vaincre.
Dans toutes les Antilles, le mouvement de libération économique et politique du XIXe Siècle s'est greffé sur une renaissance culturelle à formes multiples ; prise de conscience de l'histoire antillaise, réhabilitation des traditions populaires, redécouverte des cultes africains comme forme de résistance à l'oppression occidentale et chrétienne (au « christianisme forcé »), acceptation du passé d'esclavage, fierté d'appartenir à la race noire.
Cette renaissance se manifeste actuellement, avec beaucoup de vigueur, sur le plan intellectuel, à Haïti, aux Antilles françaises et aux Antilles britanniques, où, précisément, un langage commun « le créole » (mélange de français, d'anglais, d'espagnol et de dialectes africains) constitue un lien et un meilleur moyen d'expression de la conscience antillaise.
Quant aux revendications, elles sont d'autant plus énergiques que l'oppression coloniale et l'oppression raciale aggravent l'oppression sociale dans la plupart des îles.
La Fédération des Indes occidentales, futur dominion
En Jamaïque, les travailleurs de l'industrie sucrière s'organisent à partir de 1920 avec pour leader Bustamante. Une révolte, en 1938, est réprimée par l'armée. À cette époque apparaît un parti politique, le People's National Party (P.N.P.) sous l'impulsion d'un avocat Norman Manley. Le P.N.P. est le parti politique d'union nationale le plus puissant ; tandis que Bustamante, démagogue, devient dictatorial dans son syndicat (dont il est « président à vie » !) une nouvelle centrale se crée, apparentée au P.N.P.
En 1954, le Parti de Manley est majoritaire dans le pays et à l'Assemblée : une purge, au sein du parti, décapite l'aile gauche qui comptait quelques marxistes et surtout des syndicalistes.
Dès lors, Norman Manley, chef du gouvernement de la Jamaïque, évolue vers le réformisme ; il suscite une troisième centrale syndicale et envisage des transformations économiques superficielles avec l'aide, à l'extérieur, des U.S.A. et, à l'intérieur, des planteurs « nationaux ». Mais le P.N.P. demeure solide et majoritaire. Manley est un des hommes politiques des Caraïbes qui « pense antillais ». Pour lui, une nation antillaise est née, la fédération anglaise n'est qu'une étape. Le statut de Dominion sera la seconde étape, permettant d'envisager une confédération trilingue de toutes les Antilles. Manley reste majoritaire en Jamaïque parce qu'il exprime la conscience nationale antillaise : l'idée d'une nation antillaise fait de grands progrès dans la conscience populaire.
À la Trinité : la présence de gisements de pétrole a suscité une industrialisation unique aux Antilles.
En 1919, premières grèves de dockers et début d'un grand mouvement de revendication politique, animé par un colon blanc : le « capitaine » Cipriani, qui deviendra le maire de Port Of Spain, la capitale.
En février 1935, nouveaux troubles. En 1937 : une marche de la faim sur Port Of Spain se transforme en un véritable soulèvement, mâté par l'armée anglaise. Mais un syndicat est organisé sous l'impulsion d'un actif leader : Butler et, aujourd'hui la « Oil Workers Trade Union » (Syndicat des travailleurs du pétrole) tient une place très importance dans l'organisation économique de l'île.
Depuis 1955, Eric Williams a organisé sur le modèle du P.N.P. de Jamaïque, un « People's National Mouvement » (P.N.M.) qui, en septembre 1956, a obtenu la majorité absolue aux élections ; malgré cela, Eric Williams a été expulsé, le P.N.M. n'est pas au pouvoir ; sa première revendication est l'autonomie interne avec suffrage universel.
À la Barbade : L'exemple du soulèvement de 1937 à la Trinité a été contagieux : Clément Payne organise les premiers syndicats. En 1945, nouveaux troubles, incendie d'une récolte de cannes à sucre. Deux mouvements existent depuis la guerre, un syndicat très puissant des « Travailleurs des plantations sucrières » et un parti politique socialisant, actuellement au pouvoir grâce à l'abolition du double collège depuis 1950 (le premier collège était réservé aux blancs). Le suffrage universel a porté à la présidence Grantley H. Adams, avocat et leader syndical, mais l'autonomie relative de l'île est bridée par les pouvoirs politiques que conserve le gouverneur anglais et par la domination économique qu'exercent les planteurs blancs.
Aujourd'hui, Jamaïque, Trinité, Barbade et les autres petites îles, chacune avec son statut, sont fédérées. L'Angleterre, sous la pression des forces d'émancipation locales et par crainte d'une contamination marxiste venue de Guyane anglaise (où le Docteur Jagan est président depuis 1957), a reconnu l'existence d'une nation antillaise. La voie est ouverte vers l'indépendance et la confédération reste la perspective du travailliste très modéré Manley comme du jeune Eric Williams.
Le 25 mars prochain, des élections au suffrage universel pour le Parlement Fédéral viendront traduire la nouvelle réalité.
Le reste de l'archipel
Haïti : Haïti résulte de la séparation de l'ancienne colonie française de St Dominique en deux parties : la République Dominicaine de l'Est, où se regroupent les blancs, Haïti à l'Ouest, avec les gens de couleur.
Les Antilles Françaises « Départements d'Outre-Mer » : L'évolution politique accélérée de la Martinique et de la Guadeloupe date de 1944.
Elles ont fait confiance à la « France de la Libération » pour lutter contre la puissance politico-économique de la « plantocratie sucrière ». La population, qui votait socialiste ou communiste, avait pour première revendication l'égalité sociale ; les leaders ont donc joué le jeu de la « départementalisation ».
Les planteurs sont toujours puissants, les ouvriers toujours mal payés, la législation sociale et les allocations familiales sont bien moins avantageuses qu'en France ; la vie est très chère, à cause de l'union douanière qui oblige à tout importer de France ; le pays n'est pas industrialisé, ni la jeunesse scolarisée complètement. Le truquage électoral d'une part, l'inefficacité de six députés antillais, perdus à l'Assemblée Nationale française d'autre part, rendent illusoires les droits politiques attachés, en principe, au titre de citoyen français.
« Nous sommes devenus des départements français et pourtant nous restons plongés dans une effroyable misère. Donc l'apparence juridique n'est rien » concluent A. Césaire, et avec lui les « Antilles Françaises ».
Les Antilles Hollandaises : Iles de moindre importance où, selon le mot de la Reine Wilhelmine en 1954, « le colonialisme a disparu ». En fait, sur une population très diverse de 180.000 habitants, le colonialisme s'est « assoupli » mais n'a pas disparu, les îles jouissent de l'« autonomie », leur parlement est élu au suffrage universel, mais elles demeurent propriété de la Couronne, et le « Gouverneur du Royaume » nomme magistrats et administrateurs.
Vers une confédération caraïbe
Telle est, rapidement esquissée, l'évolution politique actuelle des Antilles sur la voie de l'indépendance.
Une conscience nationale antillaise est née : ça et là, des craquements se produisent dans les vieux cadres, mais une révolution complète et généralisée ne semble pas possible et nécessaire dans l'immédiat.
Dans cette situation, les leaders politiques estiment plus sage que chaque peuple commence par obtenir son indépendance dans le cadre où il se trouve, afin que la fédération de toutes les Antilles ne soit pas une construction rapide, artificielle et fragile, mais une confédération d'Etats majeurs, décidés à s'aider et à défendre mutuellement leur liberté.
Quelques chiffres
États indépendants :
Cuba – 6.000.000 habitants
Haïti – 3.500.000 habitants
République dominicaine – 2.300.000 habitants
Colonies ou « Possessions » :
Antilles françaises (Martinique et Guadeloupe surtout) – 600.000 habitants
Antilles hollandaises (Curaçao) – 180.000 habitants
Porto-Rico (U.S.A.) – 2.500.000 habitants
Antilles anglaises – 3.000.000 habitants
Jamaïque – 1.700.000 habitants
Trinité – 800.000 habitants
La Barbade – 300.000 habitants
Iles du vent et Iles sous le vent – 200.000 habitants
Jacques Roumain, Poète Haïtien, mort en 1945 :
Et bien voilà/ Nous autres/ Les Nègres/ Les Niggers/ Les sales Nègres/ Nous n'acceptons plus/ C'est simple/ Fini/ D'être en Afrique/ En Amérique/ Vos Nègres/ Vos Niggers/ Vos sales Nègres/ […] Nous n'acceptons plus/ Ça vous étonne/ De dire : Oui missié/ En cirant vos bottes/ Oui mon pé/ Aux missionnaires blancs/ Oui maître/ En récoltant pour vous/ La canne à sucre/ Le café/ Le coton/ L'arachide/ En Afrique/ En Amérique/ En bons nègres/ En pauvres nègres/ Que nous étions/ Que nous ne serons plus/...
« Lendemains d'un plébiscite en Afrique »3
Classiquement, le succès du plébiscite assure aux autorités responsables du coup d'Etat une période plus ou moins longue de jouissance du pouvoir. L'exercice de l'autorité rendu possible par le plébiscite pour être valable et pour récompenser les auteurs du putsch, doit pouvoir leur permettre d'en tirer le maximum d'avantages dans le maximum de temps et dans une relative quiétude.
L'action conjuguée des colonialistes français, des fascistes avec leur avant-garde prétorienne à Alger, et des forces réactionnaires en France, a pu imposer l'arbitrage du général De Gaulle.
La préparation du complot
Les forces fascistes de ce complot se proposaient d'utiliser le nom du général De Gaulle pour mettre sur pied des organisations capables de prendre le pouvoir effectif, quitte pour elles à se débarrasser par la suite du Général-Président.
Pendant ces trois derniers-mois, en France et en Algérie principalement, on a assisté, autour du noyau de base des factieux du 13 mai, à une cristallisation de tous les courants racistes, ultra-chauvins, fascistes, qui existent chez les Français. On a assisté pareillement à la colonisation de l'appareil de l'Etat par les membres de ces milices.
Les mesures, classiques elles aussi, qui succèdent toujours à un plébiscite furent intempestivement annoncées : mise à la raison des partisans de l'abandon et surtout mise hors-la-loi des groupements d'opposition.
Les forces colonialistes, qui ont cautionné de leur autorité et ont appuyé totalement l'expérience fasciste, étaient habitées par la terreur d'un processus quelconque de décolonisation. Après les expériences de la Tunisie et du Maroc et celle, beaucoup plus traumatisante de l'Indochine, les milieux colonialistes avaient fait le serment de ne plus tolérer de nouveaux abandons. Aussi ces milieux colonialistes ont-ils rejoint avec enthousiasme les rangs fascistes aux cris de : « Algérie française », « Halte à l'abandon ».
Dans le même temps, les « bradeurs d'empire », type Mendès-France, Edgar Faure, se voyaient accusés de trahison.
Les milieux colonialistes ont rejoint le général De Gaulle parce que, à leurs yeux, il était capable de garder l'Algérie à la France, de maintenir intact l'Empire français et peut-être si l'occasion s'en présentait, de reconquérir les territoires perdus.
Les réactionnaires, pour leur part, qui ont répondu à l'appel fasciste étaient surtout animés du désir des forces gratuites payées par l'Etat et dont les intérêts allaient dans le même sens que les leurs pour consolider leur autorité en France et briser l'action et les espoirs de la classe ouvrière française.
La victoire/...
Au lendemain du 28 septembre, les responsables du coup d'Etat pouvaient donc se déclarer satisfaits. Dans les territoires « d'Outre-mer » 98 % de coloniaux avaient répondu « Oui » au général De Gaulle et à la France. Sur le territoire français, 80 % de nationaux ayant compris leurs intérêts et s'étant détachés de la tutelle des « partis de l'Etranger » avaient adhéré massivement à la charte proposée par De Gaulle.
Une semaine après le référendum, une semaine après ce succès colossal, massif, miraculeux, l'entreprise fasciste commence à vaciller. La guerre d'Algérie, autour de laquelle s'est organisée le référendum qui a permis par son exploitation le succès grandiose signalé par la presse, limite par son existence, son caractère et sa durée, la valeur de ce plébiscite. Au lendemain du 28 septembre, embarrassés par leur 98 % de voix, le général De Gaulle et ses suppôts ne savent plus où donner de la tête. C'est que, jour après jour, des données nouvelles apparaissent qui nuancent la portée des « oui ».
/... Et la déconfiture
En Afrique occidentale, M. Mokhtar Ould Daddah, président du Conseil de Mauritanie, territoire qui a voté oui à 93 %, déclarait le 1^er^ octobre :
« Je pense que l'actuelle Assemblée Territoriale devra démissionner pour permettre l'élection en janvier d'une nouvelle Assemblée, à laquelle le Conseil de Gouvernement actuel remettra sa démission. Le nouveau gouvernement et la nouvelle Assemblée opteraient pour le statut d'Etat membre de la communauté et élaboreraient la constitution locale qui sera soumise au peuple mauritanien par voie de référendum », et M. Ould Daddah ajoutait : « Nous sortirons alors, le moment venu, de la communauté des peuples libres, prévue au Titre 12, sans rompre pour autant nos liens avec la France et les Etats de la Communauté et nous concluerons avec elle les accords d'association prévus au Titre 13 ».
Au Dahomey où le pourcentage de voix affleure 98 %, M. Apithy, président du Conseil de gouvernement vient d'annoncer la nécessité pour les leaders politiques d'Afrique Noire de se consulter pour adopter une attitude commune en face de la France. Précisant quant à lui, le sens du oui dahoméen. M. Apithy ajoutait : « Par le libre choix de ses masses et la libre volonté de ses élus, naîtra demain dans la communauté, l'État dahoméen. Pleinement autonome, cet Etat pourrait préparer dans la paix et les amitiés conservées avec les autres peuples africains aussi bien qu'avec, la métropole, son accession au développement économique et social qui lui permettra un jour de devenir un Etat associé indépendant ».
Au Sénégal où l'adhésion au « oui » a été de 97%, l'opposition syndicaliste et les formations de jeunesse continuent à faire pression sur MM. Senghor et Lamine Gueye. Déjà à Cotonou, M. Senghor qui semble ne pas vouloir se libérer de la confusion qui règne dans son esprit avait été obligé de se rallier à l'indépendance de l'Afrique Noire. Il a pu, réalisant une alliance tactique avec son adversaire Lamine Gueye, tromper les masses africaines en leur faisant voter oui. Or Senghor au lendemain du succès du plébiscite se trouve acculé à donner au vote du Sénégal une signification précise. C'est un oui – dit-il – à l'indépendance africaine dans l'unité retrouvée.
Il est évident que Senghor tentera encore d'abuser les masses sénégalaises mais ses possibilités d'action se voient les unes après les autres limitées. La récente déclaration de Mamadou Dia, président du Conseil de gouvernement du Sénégal est significative : « Nous avons, dit-il, essentiellement le souci de préparer notre indépendance ».
Au Niger, le gouvernement a pu faire échec à la politique nationaliste de Djibo Bakary. On s'aperçoit que le Niger est le premier territoire africain après la Guinée qui possède le plus de suffrages négatifs. Avec l'aide des colonialistes et des administrateurs, le gouvernement a pu assurer le succès de la consultation électorale du 28 septembre, mais il est clair que les masses nigériennes vont exercer dans les semaines qui viennent une action décisive pour exiger que soient prises en considération leurs revendications nationales. De toute évidence, le moins que puissent faire les autres territoires de l'Afrique occidentale y compris la fidèle Côte d'Ivoire, c'est de choisir le statut d'Etat autonome associé à la France.
M. Houphouët-Boigny essaiera peut-être de défendre sa théorie du fédéralisme intégral mais il est douteux qu'il puisse parvenir à ses fins. L'Afrique occidentale malgré De Gaulle, malgré le 13 mai, malgré le référendum, va se fédérer en États autonomes pour, dans un second temps, étudier avec les représentants français, les modalités de coopération avec l'ancienne métropole.
En Afrique Équatoriale, les choses sont beaucoup plus claires. Au Gabon les milieux colonialistes ont été secoués par l'importance des « non » : plusieurs dizaines de milliers.
La force politique de l'opposition est telle au Gabon que M. Léon M'Ba, président du Conseil du gouvernement, quittant Libreville le 3 octobre afin d'engager des discussions à Paris avec le gouvernement français, faisait part de sa décision de créer un État gabonais. Mais ce qui est beaucoup plus important c'est l'annonce, il y a quelques jours, de la constitution d'une mission du grand conseil de l'Afrique équatoriale, chargée d'étudier la création d'un Etat unique en Afrique centrale. M. Rivierez, président de l'Assemblée territoriale de l'Oubangui-Chari a commencé des consultations avec les représentants du Tchad, du Moyen-Congo et du Gabon afin de mettre sur pied l'Etat, la nationalité et de préparer les rapports entre les autres territoires d'Afrique et de la France. La vieille loi-cadre qui avait pour fonction de morceler l'Afrique rejoint dans les musées de l'Histoire, les autres tentatives faites par le colonialisme pour se maintenir.
À Madagascar, où le béni-ouiste Tsiranana n'a pas craint de commenter le « oui » malgache comme un « non » à Moscou, le colonialisme n'est pas plus heureux. M. Tsiranana, le Sid-Cara de Madagascar, dans une déclaration faite au lendemain du référendum, admet que les Malgaches vont enfin voir réaliser la République malgache.
Aux Antilles, d'aucuns se sont étonnés du pourcentage des « oui » obtenus grâce à la position de M. Aimé Césaire. L'indépendance des Antilles françaises est-elle possible aujourd'hui ? Telle est la question devant laquelle s'est trouvé Césaire. Il pouvait répondre par l'affirmative, choisir l'indépendance des Antilles et solliciter l'entrée dans la fédération caraïbe. A-t-il estimé précisément que cette fédération en train de naître n'était pas suffisamment structurée et dépendait encore trop étroitement de la couronne britannique ? Ce qui est certain, c'est qu'aux Antilles comme ailleurs, aucun leader ne peut s'illusionner sur la valeur de sa personne ni l'amour que lui porteraient les masses dès lors que se trouve engagée la volonté d'indépendance nationale de leur pays.
Le cas de la Guinée
Pour amorcer la libération de l'Afrique Noire, il fallait une chose : qu'un territoire au moins dise non à la Constitution du général De Gaulle. La Guinée derrière M. Sekou Touré est entrée dans l'indépendance.
L'existence d'une Guinée indépendante déséquilibre profondément et irréversiblement le régime colonial français en Afrique Noire. Possédant des frontières communes avec le Sénégal, le Soudan et la Côte d'Ivoire, la Guinée va cristalliser autour d'elle toutes les potentialités nationalistes existant en Afrique Noire. On a prétendu que les autres leaders politiques africains avaient rejeté le « non » par crainte de représailles économiques du gouvernement français. Nul n'ignore cependant la fragilité de tels arguments. Les hommes politiques comme Houphouët-Boigny et l'abbé Fulbert Youlou qui ont milité en faveur des « oui » sont en réalité des contre-révolutionnaires, des ennemis de l'indépendance nationale de l'Afrique.
Aujourd'hui la République guinéenne, reconnue par un nombre croissant de nations, soutenue par les patriotes africains de tous les territoires, renforce son autorité et écarte de son chemin toute peur et toute crainte. Les autres dirigeants d'Afrique Noire, les mêmes qui annonçaient des catastrophes en Guinée, se concertent et découvrent que le carcan du colonialisme en Afrique Noire a sauté depuis longtemps. Le tête-à-tête obligatoire avec le seul colon, la violence avec laquelle la domination française était vécue s'émiettent. L'Union Soviétique vient de reconnaître la République guinéenne et les Etats africains à la demande de la Tunisie viennent de proposer à M. Sekou Touré l'envoi d'une mission chargée d'étudier les besoins matériels et techniques de la jeune République.
Illustrant cette solidarité africaine forgée dans la lutte contre le colonialisme, le Gouvernement Provisoire de la République guinéenne concrétise les lignes directrices qui inspirent notre action et préfigure les liens d'étroite collaboration qui doivent exister entre les nouveaux Etats indépendants d'Afrique.
Les hommes d'Afrique Noire, parce que la Guinée indépendante existe, pourront très rapidement comparer leur sort à celui de leurs frères d'hier, esclavagisés par le colonialisme français.
M. Houphouët-Boigny n'a eu de cesse qu'il n'ait convaincu les peuples africains que le statut d'indigène était le plus enviable. Que sans la protection de la mère-patrie française, les nègres d'Afrique Noire seraient abandonnés.
C'est de la Guinée, tête de pont de la liberté, que partiront toutes les vagues qui anéantiront la domination française en Afrique Noire.
Le référendum en France
Les observateurs étrangers ont généralement été impressionnés par le pourcentage de votes positifs obtenus par le général De Gaulle. Les prévisions les plus optimistes faisaient état de 65 à 70%. Or c'est à 80% que le référendum a été accueilli en France. On a rapidement diagnostiqué une désaffection des Français à l'égard des formations politiques de gauche.
Une analyse du scrutin permet toutefois d'aboutir à d'autres conclusions. Pour 17.600.000 « oui », on trouve 4.600.000 « non ». Treize millions de voix d'écart donnent ainsi la mesure du prestige présidentiel. Les communistes accusent un recul très net évalué au tiers. De plus, les leaders politiques de gauche, Badiou, Mendès-France, Bourgès-Maunoury qui ont milité pour le refus de la Constitution, seraient les grands vaincus de cette confrontation électorale. Il semble donc qu'on ait assisté avec le référendum à une mise en hibernation des perspectives démocratiques en France.
Or, les déclarations d'hommes politiques comme M. Defferre, altèrent l'homogénéité des résultats. Des millions de Français et de Françaises ont voté oui pour que prenne fin la guerre d'Algérie. D'autres pour que l'empire demeure intact. On a vu que le référendum dans les territoires coloniaux amorçait irréversiblement la libération des peuples opprimés et la dernière déclaration à Constantine du général De Gaulle est une authentique relance de la guerre. Après avoir promis l'aman aux « rebelles », le président du Conseil français, dans la bonne tradition de ces collègues de la défunte quatrième, annonce le progrès social et économique.
Ayant pris le pouvoir pour faire la paix en Algérie, De Gaulle provoque l'extension du conflit en France. Depuis le 24 août, les bases économiques et stratégiques françaises sont sabotées par les groupes d'action du F.L.N. Guerre en Algérie, guerre en France, le colonialisme, son corps expéditionnaire et ses bases de soutien se trouvent sous les coups de la Révolution algérienne. La paix en Algérie, la paix en France dépendent aujourd'hui de la reconnaissance par la France de l'indépendance de l'Algérie.
De Gaulle mis en échec par le peuple algérien
On peut légitimement se demander les causes de cette détérioration de la situation en Afrique Noire. Comment un succès aussi colossal que celui obtenu au référendum peut-il se muer aussi rapidement en déconfiture et en défaite du colonialisme ?
Si on ne se réfère pas constamment à la lutte du peuple algérien on risque de ne pas comprendre précisément l'évolution des rapports entres les colonies et la domination française.
Parce qu'elles se sont révélées incapables de vaincre l'armée nationale algérienne, les forces colonialistes se sont trouvées dépouillées de tout prestige et la crainte qu'elles inspiraient aux peuples colonisés à définitivement disparu. La guerre que mène le peuple algérien depuis quatre ans a fait le lit de l'écroulement français en Afrique. Dorénavant la route est libre pour tous les pays occupés par le colonialisme français.
Le peuple algérien, fidèle, à son serment d'extirper toute trace de domination française en Afrique poursuit le combat.
Le général De Gaulle avant le 15 novembre se trouvera dans l'obligation de reconnaître des Etats autonomes en Afrique Noire.
Dans le même temps, il promet des postes de fonctionnaires aux Algériens.
La misère politique, le paradoxe logique, continuent. Mais c'est la marque du désarroi, de la cécité historique, donc de la défaite.
« Accra : l'Afrique affirme son unité et définit sa stratégie »4
En 1884, les nations occidentales réunies à Berlin décidaient de se partager le continent africain et fondaient légalement le régime colonial.
Depuis l'évolution des rapports de force dans le monde, la naissance de nouvelles puissances, ont obligé les nations occidentales à reculer et à se retirer d'une grande partie de leurs possessions.
Après l'Asie, l'Afrique
L'Asie est maintenant libérée du colonialisme et des territoires comme la Chine, frappés semble-t-il jusqu'à ce jour d'une sorte de misère absolue, créent comme une nouvelle civilisation, authentique celle-là, qui concerne l'homme et qui débouche immanquablement sur lui.
Il reste que le continent africain est encore largement occupé par les puissances coloniales et après Bandoeng, après la conférence afro-asiatique du Caire voici que les peuples africains se réunissent à Accra, capitale du Ghana indépendant pour jeter les bases, dans la perspective lointaine des Etats-Unis d'Afrique, d'une tactique et d'une stratégie de combat.
Une solidarité « biologique »
À Accra se sont retrouvées les organisations politiques et syndicales du continent africain ; leur idéologie commune : volonté nationale contre la domination étrangère ; leur tactique : affaiblir les uns après les autres colonisateurs ; leur stratégie : déjouer les manœuvres et les tentatives de camouflage de l'oppresseur.
Ce qui a frappé l'observateur à Accra, c'est l'existence au niveau le plus spontané d'une solidarité organique, biologique même. Mais au-dessus de cette sorte de communion affective il y avait bel et bien le souci d'affirmer une identité d'objectifs et aussi la volonté d'utiliser tous les moyens existants pour expulser le colonialisme du continent africain.
Ces hommes et ces femmes s'étaient réunis à la fois pour exposer la nature du colonialisme auquel ils étaient soumis, pour étudier le type de lutte possible, pour articuler leurs offensives, pour faire pression enfin, territoire après territoire, sur des colonialismes identiques.
C'est pourquoi très rapidement par-delà les commissions, se sont créés des contacts entre pays sous tutelle, colonies de peuplement du type Afrique du Sud, Kenya, Algérie, États dans la communauté représentée essentiellement par les Afriques dites françaises.
Les États indépendants d'Afrique ont reçu à Accra un accueil enthousiaste. Ce sont ces États qui en avril 1958, avaient jugé indispensable cette réunion d'Accra pour accélérer la libération du continent africain.
La R.A.U., la Tunisie, le Ghana, l'Éthiopie, etc/... avaient tenu à déléguer au Congrès des hommes et des femmes qui témoignaient de l'appui inconditionnel de ces États aux différents peuples en lutte.
La jeune République guinéenne représentée par trois de ses ministres, fut acclamée avec enthousiasme par le Congrès.
Violence et non-violence : la fin et les moyens
Plusieurs problèmes ont été débattus au cours de cette Conférence.
Les deux plus importants semblent avoir été celui de la non-violence et celui de la collaboration avec l'ex-nation dominatrice.
Il est évident que les problèmes sont liés. La fin du régime colonial réalisée selon des formes pacifiques et rendue possible par la compréhension du colonialiste pourrait dans certaines circonstances déboucher sur une collaboration renouvelée des deux nations. Or l'histoire montre que nulle nation colonialiste n'accepte de se retirer sans que toutes ses possibilités de maintien n'aient été épuisées.
Poser le problème d'une décolonisation non-violente, c'est moins postuler une soudaine humanité du colonialiste que croire à la pression suffisante du nouveau rapport de forces à l'échelle internationale.
Il est clair par exemple que la France a amorcé un processus de décolonisation en Afrique Noire.
Cette innovation sans violence a été rendue possible par les échecs successifs du colonialisme français dans les autres territoires. Toutefois, les représentants des nations africaines sous domination française présents à Accra, ont dénoncé avec lucidité les manœuvres de l'impérialisme français.
Les pièges du néo-colonialisme
Les congressistes ont condamné sans réserve les Africains qui, pour se maintenir, n'ont pas craint de mobiliser la police pour truquer les élections au dernier référendum et pour engager leurs territoires dans une association avec la France qui exclut pour de longues années la voie de l'indépendance. Les quelques délégués venus représenter ces gouvernements fantoches de l'Afrique française se sont vus plus ou moins expulser des commissions.
Par contre, les représentants du Cameroun à la tête desquelles se trouvait le Dr Félix Moumié ont été chaleureusement applaudis au cours de la dernière Session de l'O.N.U. D'autres territoires ont arraché leur indépendance à terme : le Cameroun, le Tanganyka, la Somalie.
En 1960, près de 60 millions d'Africains seront de nouveau indépendants.
De plus, le gouvernement belge alarmé par les soubresauts qui agitent l'Afrique et par le durcissement des mouvements nationalistes du Congo Belge vient officiellement de reconnaître la vocation nationale du Congo Belge et se propose au mois de janvier de présenter un programme par étapes pour l'indépendance de 20 millions de Congolais.
Il n'est pas exclu que les colonialistes belges essaient encore une fois de retarder cette échéance ; il faut faire confiance aux masses congolaises pour imposer dans un délai rapproché la République Démocratique du Congo.
Si la Belgique, l'Angleterre avec le Nigéria et le Tanganyika, la France avec la Guinée ont reculé, le Portugal développe au contraire le régime policier dans ses possessions. Les délégués de l'Angola ont été accueillis avec émotion et une immense colère s'est exprimée à l'audition des mesures discriminatoires et inhumaines employées par les autorités portugaises. De toute évidence, l'Angola, l'Afrique du Sud et l'Algérie sont les citadelles du colonialisme et probablement les territoires dans lesquels le peuplement européen se défend avec le plus d'acharnement et de férocité.
À ce propos, il faut signaler que l'Union Sud-Africaine tente d'annexer le Basutoland, le Swaziland et de faire la jonction avec les Rhodésies, autres colonies de peuplement.
Cette colonisation après la colonisation est certainement l'un des phénomènes les plus remarquables de cette période de libération du continent.
La légion africaine
Dans les colonies de peuplement du type Kenya, Algérie Afrique du Sud, l'unanimité s'est faite : seule la lutte armée provoquera la défaite de la nation occupante. Et la légion africaine dont le principe a été adopté à Accra est la réponse concrète des peuples africains à la volonté de domination coloniale des Européens.
Les peuples africains en décidant la création dans tous les territoires d'un corps de volontaires, entendent manifester clairement leur solidarité aux autres peuples, exprimant ainsi que la libération nationale est liée à la libération du continent.
Les peuples en lutte, convaincus aujourd'hui que leurs frères africains partagent leur combat et sont prêts à intervenir directement au premier appel de leurs organismes dirigeants voient l'avenir de façon plus sereine et plus optimiste.
Dans les meetings populaires organisés au Ghana, en Éthiopie, au Nigéria, des centaines d'hommes ont fait le serment de se porter au secours de leurs frères algériens ou Sud-Africains dès que ceux-ci en manifesteront le désir.
L'Afrique doit être libre, a dit le Dr Nkrumah dans son discours inaugural, nous n'avons rien à perdre que nos chaînes et nous avons à conquérir un continent immense. A Accra, les Africains se sont jurés fidélité et assistance. Aucune alliance ne sera rejetée, l'avenir du colonialisme n'a jamais été aussi sombre qu'au lendemain de la Conférence d'Accra.
« Le sang coule aux Antilles sous domination française »5
Ainsi donc les vieilles colonies elles aussi empruntent le chemin de la « rébellion ». Ces fleurons de l'empire, ces pays castrés qui donnèrent tant de bons et loyaux serviteurs se mettent à bouger.
Tout Antillais, tout Guyannais où qu'il se trouve aujourd'hui se sentira ébranlé de façon violente. Les Français en effet après avoir péjorativement catégorisé les Arabes et les Africains, les Malgaches et les Indochinois concédaient, reconnaissaient qu'avec les Antillais les choses prenaient une autre tournure. Les Antillais entendait-on de partout, sont des Français, comme les Corses. Et il y avait d'énormes masses d'Antillais et d'Antillaises à le croire. Bien sûr de temps à autre le racisme éclatait, bien sûr le colonat antillais opprimait et condamnait à la famine endémique les ouvriers agricoles mais le titre de citoyen français valait bien ces quelques désagréments. Bien sûr chaque année trois cents tonnes d'or quittaient le territoire guyannais pour renflouer les caves de la Banque de France mais M. Monnerville deuxième ou troisième citoyen français n'était-ce pas à la fois un symbole et le paiement d'une dette ?
Pourtant malgré cette intoxication immense, en dépit de cette énorme imposture, il s'est trouvé des Martiniquais pour entrer en lutte ouverte contre les forces françaises, investir des commissariats, couper des routes. Submergeant ces trois cents ans de présence française il s'est trouvé des Martiniquais à sortir leurs armes et à occuper Fort-de-France pendant plus de six heures. Des morts ! Il y en a eu. Des blessés aussi.
Quinze morts, nous dit-on, plusieurs dizaines de blessés et des centaines d'arrestations.
Des renforts sont acheminés en direction des Antilles et afin de briser un mouvement qui doit paraître suffisamment imminent on inonde la Guadeloupe de fusiliers-marins, de C.R.S. et de soldats.
Les services français d'information prétendent que l'origine de l'émeute serait un banal incident de circulation. Peut-être. Mais alors pourquoi cette subite ampleur ? D'où vient qu'une population réagisse avec tant de violence, tant de rage. D'où vient que les C.R.S. réagissent avec tant de précipitation tant de désinvolture pour la vie de « concitoyens ».
En réalité le problème est posé. Et c'est tant mieux. La fiction Antilles françaises, la formule « pour l'Antillais, il n'y a pas de problème » sont remis en question. Et c'est tant mieux.
Les vieux politiciens, assimilés, infestés du dedans, qui depuis longtemps ne représentaient que leurs intérêts médiocres et leur propre médiocrité doivent aujourd'hui être très inquiets. Ils découvrent soudain que des Martiniquais peuvent parfaitement être traités en rebelles par la France. Ils découvrent aussi l'existence d'un esprit rebelle, d'un esprit national.
Lors du référendum organisé par la France on avait demandé à Césaire la raison de son Oui à De Gaulle. C'est que, avait-il répondu, les Martiniquais ont conclu un pari avec la Vᵉ République. Notre Oui, disait Césaire est un Oui circonstancié. La France s'engage à améliorer notre condition et à nous reconnaître certaines prérogatives sur le plan local.
Eh bien ! il semble que le peuple remette ce pari en cause et pose le problème national. La question antillaise, la question de la fédération caraïbe ne peut plus être longtemps dissimulée. Les Guyanes ex-hollandaise et ex-britannique, aujourd'hui indépendantes exercent un attrait sur la Guyane sous domination française. Les Antilles sous domination britannique accèdent à l'indépendance. Castro à Cuba donne un nouveau visage aux Caraïbes. Oui la question est posée.
Dans l'immédiat, les forces françaises et leurs alliées, les hommes politiques actuels, députés et sénateurs, briseront sans nul doute cette première manifestation de l'esprit national martiniquais. Mais nous savons maintenant que les Guadeloupéens, les Martiniquais et les Guyanais seront indépendants et construiront leurs pays respectifs comme ils l'entendent. Le peuple algérien assure les Antillais et les Guyanais de sa fraternelle sympathie et les encourage à aiguiser leur combativité. Les Antillais et les Guyanais soldats, sous-officiers et officiers qui luttent contre leurs frères algériens pendant que les troupes françaises mitraillent leurs peuples à Fort-de-France ou à Basse Terre doivent refuser de se battre et déserter.
On sait maintenant que des liens existent entre la guerre d'Algérie et les récents événements qui ont ensanglanté la Martinique. Ce sont d'anciens fonctionnaires français d'Afrique du Nord, les expulsés du Maroc, de Tunisie et ceux qui étaient trop compromis en Algérie qui ont provoqué la riposte des masses martiniquaises. La brutale réaction du peuple martiniquais indique simplement que l'heure est venue de clarifier les problèmes et de dissiper les malentendus.
Frantz Fanon
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El Moudjahid, No 10, septembre 1957. En règle générale, dans cette série d'articles de l'organe central du F.L.N., les événements auxquels se réfère F. Fanon sont suffisamment présent encore dans toutes les mémoires, et l'auteur lui-même est allé suffisamment loin dans son souci de clarté et de didactisme, pour que l'on n'ait pas jugé utile d'alourdir ces textes de notices historiques explicatives. ↩︎
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El Moudjahid, N^o^ 16 du 15 janvier 1958. ↩︎
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El Moudjahid, N^o^ 30 du 10 octobre 1958. ↩︎
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El Moudjahid, N^o^ 34 du 24 décembre 1958. ↩︎
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El Moudjahid, N^o^ 58, du 5 janvier 1960. ↩︎