Repenser les origines du capitalisme : la théorie du développement inégal et combiné
Repenser les origines du capitalisme : la théorie du développement inégal et combiné
Repenser les origines du capitalisme : la théorie du développement inégal et combiné
Les questions de sociologie seraient bien plus simples si les phénomènes sociaux avaient toujours des contours précis. Mais rien n'est plus dangereux que d'éliminer, en poursuivant la précision logique, les éléments qui contrarient dès maintenant nos schémas et peuvent demain les réfuter.
Léon Trotsky, 19361
Introduction
Pour mieux rendre compte de la biographie du développement capitaliste, nous avons besoin d'une approche qui puisse saisir la nature géopolitiquement interconnectée et sociologiquement co-constitutive de son émergence. L’absence même de ‘l’international’ dans les théorisations du développement socio-historique a été identifiée par différents chercheurs comme une lacune fondamentale non seulement de la théorie marxiste mais, de manière encore plus radicale, de la sociologie classique dans son ensemble2. D’après cet axe de critique, les deux traditions travaillent à partir d’un postulat ontologiquement singulier3 d’après lequel la croissance et le changement d’une société « devraient être expliqués en se référant à sa constitution interne ». Même si les interactions entre sociétés peuvent ne pas être vues comme complètement « sans conséquences », elles sont « par principe insignifiantes en sociologie, dans la mesure où leurs effets sur le processus essentiel sont considérés comme négligeables »4.
Même si de nombreux chercheurs en sociologie historique ont reconnu avec force le problème que pose l’abstraction du développement et de la reproduction des sociétés de leurs contextes intersociétaux, on peut soutenir qu’aucun d’eux n’a jamais trouvé une solution théorique substantielle au problème5. Car, en dépit du soin qu'ils mettent à souligner les insuffisances des « théories fondées sur la société »6, ils ont continué à introduire dans leurs analyses cette dimension internationale comme une externalité d’une manière qui renforce en réalité la rupture théorique entre le ‘géopolitique’ et le ‘social’. Ce problème traverse les divisions théoriques et méthodologiques, comme en témoigne le panorama critique de Martin Hall sur les différentes contributions des approches socio-historiques aux Relations Internationales (RI). “Il y a un danger”, avertit Hall, que la sociologie historique « serve à renforcer la dichotomisation de ‘l’international’ et du ‘national’. Même si [...] les forces internationales et domestiques interagissent et se combinent pour produire un certain résultat, analytiquement elles sont toujours distinctes »7.
C’est cette lacune qui exige la formulation d’une théorie unifiée sur la manière dont les sociétés interagissent et changent, et sur la relation entre ces processus historiquement dynamiques. Une telle théorie devrait permettre de saisir comment la réalité historique de ‘l’international’ est elle-même une partie intégrante des processus de développement socio-historiques plus larges. Comme nous le montrerons par la suite, la théorie du développement inégal et combiné fournit une telle réponse à cette problématique, dans la mesure où elle intègre de manière unique la dimension de la causalité internationale comme un aspect intrinsèque du développement socio-historique lui-même. Cela permet ensuite une intégration organique, plutôt que contingente ou externe, des déterminations ‘géopolitiques’ et ‘sociologiques’ en une seule théorie unifiée du changement socio-historique, en dépassant les théories ‘internalistes’ et ‘externalistes’ des transitions modales. En d’autres mots, ‘l’international’ – « cette dimension de la réalité sociale qui émerge spécifiquement de la coexistence en son sein de plus d’une société » - est théoriquement internalisé de manière « à formuler cette dimension comme un objet de la théorie sociale - organiquement contenu à l’intérieur d’une conception du développement social lui-même »8. Pour cette raison, la théorie a joui d’un regain d'intérêt sans précédent pendant les deux dernières décennies dans les disciplines des Relations Internationales, les études du développement et la sociologie historique9, où de nombreux chercheurs ont tâché de faire ressortir et d’affiner les implications théoriques du concept de Trotsky en ouvrant la voie à la possibilité d’« une compréhension entièrement nouvelle de l’histoire humaine »10.
Dans ce qui va suivre, nous commencerons par proposer un exposé schématique des principaux concepts de la théorie - l’inégalité et la combinaison - dont découlent nécessairement « le fouet des nécessités extérieures », « le privilège d'une situation historiquement arriérée », « les avantages » et « désavantages de la priorité », « les contradictions des amalgames sociologiques » et « le substitutionnisme ». Dans cette section, nous expliquerons comment les conditions de l’inégalité et de la combinaison produisent ces mécanismes constitutifs, avant d’examiner, dans la section suivante, la possibilité de généraliser spatiotemporellement de manière exacte ce concept, c’est-à-dire la question de savoir s’il peut être employé de manière fructueuse au-delà de l’époque capitaliste.
La théorie du développement inégal et combiné : exposition et critiques
Inégalité
L’inégalité postule des variations de développement à la fois au sein des sociétés et entre différentes sociétés, ainsi que les différenciations spatiales qui en découlent. Le point de départ de Trotsky est une observation empirique à propos de l’ontologie de base du développement humain : la multiplicité de sociétés qui varient en taille, culture, organisation politique, productivité matérielle et non-matérielle est une caractéristique transhistorique de l’histoire humaine - sa « loi la plus générale »11. À partir de cette observation empirique, Trotsky a pu inférer le caractère à la fois quantitatif (une multiplicité de sociétés) et qualitatif (des sociétés différentes) du développement social12 - ce qu’il nomme développement inégal. Mais que de décrire deux conditions statiques ou deux dimensions d’un tel développement (multiplicité - différence), Trotsky cherche plutôt à saisir la manière dont leur interaction dialectique (multiplicité sociale ➜ interaction intersociétale ➜ différence sociétale) forme la texture onto-relationnelle fondamentale du processus historique dans son ensemble, au sein duquel l’identité changeante de chaque société particulière s’accumule et se cristallise13.
En soulignant les spécificités du développement d’une société donnée au sein d’un plus grand milieu intersociétal interactif, Trotsky montre la manière dont elles sont irréductibles à tout parcours de développement unilinéaire. Ainsi, pour Trotsky, « la Russie occupait entre l'Europe et l'Asie une situation intermédiaire non seulement par sa géographie mais par sa vie sociale et son histoire ».14 L’inégalité, en tant que cause et effet à la fois de cette différenciation internationale, désigne aussi les formes sociologiques, locales et singulières, de la différenciation interne en relations institutionnelles, culturelles et de classe15. Des rythmes différentiels et des formes de changement dans le temps correspondaient à des variations dans l’espace. Cela est vrai non seulement pour les relations inégales (interactives) entre sociétés, mais aussi pour les relations inégales au sein des sociétés. La « loi de l’inégalité du développement », écrit Trotsky, « manifeste sa puissance aussi bien dans les rapports entre plusieurs pays que dans les rapports mutuels des divers processus au sein d'un seul et même pays »16. Par exemple, Trotsky met en avant les déséquilibres entre ville et campagne17 et entre État et société18, avec la vitesse différentielle de la stratification et de la différenciation parmi la paysannerie19 en Russie, en contraste avec les autres formes européennes.
En traversant les champs spatiaux multiples et croisés de la constitution et de l’organisation sociales, en rompant avec toute conception étanche du national et de l'international20, la conception trotskienne de l’inégalité préfigure des conceptions plus tardives des relations sociales comme des réseaux ou des toiles21, sans perdre de vue leur territorialisation et leur étatisation à l’époque moderne22. De manière cruciale, de telles relations d’inégalité créent des conditions de compétition structurelles entre les sociétés elles-mêmes - ‘le fouet des nécessités extérieures’, qui dans le cas de Trotsky se réfère à la pression compétitive que les États absolutistes-capitalistes européens exerçaient sur la formation sociale russe « moins développée »23. Comme la Russie ne s’est pas développée de manière endogène, mais toujours sous l’influence, la pression et les leçons de ces sociétés plus ‘avancées’, cela a permis à la Russie - et même l’y a contrainte - de profiter du « privilège d'une situation historiquement arriérée », en adoptant et potentiellement en innovant à partir des technologies les plus avancées, les institutions et les pratiques matérielles inaugurées par les États dominants du système international. L’assimilation et l’adaptation de telles méthodes capitalistes et de telles formes d’organisation dans la société russe comme ‘produits finis’ signifiaient aussi que l’État tsariste n’avait pas besoin de répéter les phases ou les étapes du développement initialement nécessaires pour y parvenir. Comme Trotsky l’affirme : « les sauvages renoncent à l'arc et aux flèches, pour prendre aussitôt le fusil, sans parcourir la distance qui séparait, dans le passé, ces différentes armes »24.
Cependant, alors que Trotsky insistait sur les effets transformateurs des sociétés européennes plus ‘avancées’ sur l'État tsariste plus arriéré, le ‘fouet des nécessités extérieures’ doit être conçu non pas comme un impératif structurel unidirectionnel, mais comme un impératif qui opère d’une manière co-constitutive et multilatérale : ce qui signifie que les sociétés ‘moins développées’ influencent aussi les ‘plus développées’ dans un processus mutuellement interactif de reproduction géopolitique et sociale. Cela a été illustré de manière frappante par les effets transformateurs de l’Empire Mongol sur le développement ‘européen’ pendant le long XIIIe siècle (voir Chapitre 3)25. Ainsi, des sociétés différenciées du point de vue de leur développement s’influencent mutuellement et constamment dans leur développement et leur reproduction géosociaux, ce qui, à son tour, suscite différentes formes de développement combiné. De ce point de vue, le développement social est conçu comme inéluctablement multilinéaire, suivant une causalité polycentrique et comme co-constitutif en vertu de sa propre interconnexion.
Dans le monde prémoderne, l’inégalité s’exprimait et s’articulait à travers les différentes dimensions et domaines de différenciation interne au sein de la totalité ontologique du développement de la société mondiale. Les bases naturelles de l’inégalité résident alors dans les conditions écologiques données auxquelles l’espèce humaine a été originellement confrontée. On retrouve ici l’une des dimensions du ‘rapport double’ examiné par Marx et Engels dans L’idéologie allemande26.
Dans un premier temps, les êtres humains doivent produire et reproduire les moyens de leur subsistance matérielle pour survivre27, entrant dans une relation transformatrice et interactive avec leur environnement naturel et social, façonnant et reconstituant ces conditions dans le processus. Au début de l’histoire, les conditions écologiques, auxquelles l’espèce humaine était confrontée, ont formé le point de départ de son développement. « La façon dont les hommes produisent leurs moyens d'existence », écrivent Marx et Engels, « dépend d'abord de la nature des moyens d'existence déjà donnés et qu'il leur faut reproduire ». Ainsi, « toute histoire doit partir de ces bases naturelles et de leur modification par l'action des hommes au cours de l'histoire »28. En commentant ce passage, Justin Rosenberg souligne que ce « monde naturel n’est pas seulement le fondement physique de la vie humaine, il est également [...] la plus grande source unique de développement inégal ». Il poursuit :
La différenciation climatique, topographique et écologique à travers l’espace géographique a offert une énorme variété d’habitats auxquels les groupes humains se sont adaptés au fur et à mesure qu’ils se répandaient en dehors de leur berceau en Afrique de l’Est [...]. Temporellement aussi, la terre était (et est) un phénomène dynamique, inégal à travers le temps [...] Ainsi le processus de peuplement de la terre, accompli en grande partie par des bandes de chasseurs-cueilleurs, était nécessairement inégal dans l’espace et dans le temps. L’inégalité s’exprimait (et était encore accentuée) par une “énorme variation” dans l’adaptation socio-écologique humaine. Et cela [...] a eu de lourdes conséquences sur le cours du développement à la fois local et global29.
Le point de départ du développement humain était alors constitué par cette topographie spatiale, inégale et engendrée naturellement, à partir de laquelle toutes les ‘sociétés’ particulières se sont développées par la suite. De plus, les variations écologiques à travers l’espace géographique ont contribué à favoriser des processus ultérieurs de différenciation interne. Dans le cas de la Russie - ou plus précisément, les réseaux de relations sociales formant ce qu’aujourd’hui on appelle la Russie - les « conditions naturelles-historiques » (avant tout, la « situation géographique moins favorable » de la Russie entre l’Asie et l’Europe) étaient les causes initiales de « la lenteur et du caractère primitif relatifs » de son développement social, freinant le processus de formation des classes sociales et leurs relations avec l’État30.
Mais le développement humain, même dans ses premières phases, n’était pas seulement inégal mais aussi combiné, dans la mesure où il contenait de manière continue une multiplicité de communautés au développement différentiel qui en venaient à interagir les unes avec les autres, de manière causalement significative, dans leur propre reproduction collective. Prenons par exemple les bandes de chasseurs-cueilleurs pendant la période paléolithique. Les relations entre les bandes étaient cruciales pour la survie de chaque bande. Les bandes de chasseurs-cueilleurs ne pouvaient pas survivre « comme unités isolées »31 car elles « dépendaient pour leur reproduction biologique de l’interaction exogame avec les autres bandes, étendant les réseaux de consanguinité qui procuraient les bases pour les rassemblements périodiques, une langue partagée et la sécurité face au stress environnemental »32. Ce n’est qu’à travers la nature inégale et interactive de la multiplicité sociale impliquée dans de telles relations reproductives qu’a émergé la multiplicité politique - c’est-à-dire, les formations proto-étatiques - en premier lieu33. Ainsi, ‘le rapport double’ de Marx et Engels était, dès le départ, circonscrit par des relations sociales qui étaient à la fois inégales et combinées. Repensée dans une telle perspective, cette caractéristique universelle du développement humain (le rapport double) peut être reconceptualisée comme ontologiquement plurielle et interactive : à savoir, comme un triple rapport allant de (1) la nature au (2) social, jusqu’à (3) l’intersociétal34.
Au fur et à mesure que les sociétés devenaient plus complexes dans leur développement, les facteurs géographiques allaient devenir progressivement moins fondamentaux pour déterminer le cours de leur co-évolution. « Le développement humain », comme l’a formulé Robert W. Cox, « atténue l’influence déterminante de la géographie »35. Il y avait, en d’autres mots, des strates émergentes et des axes d’inégalité dans le développement humain qui allaient s'articuler à travers une multiplicité de formes étatiques, de relations sociales, et d’institutions culturelles et idéologiques. Nous examinerons les spécificités de ces formes dans les chapitres qui suivent - nomades, tributaires, féodales et ainsi de suite. L’une des thèses centrales de Comment l’Occident est arrivé à dominer est que le capitalisme a émergé au sein même de et à travers ces processus antérieurs d’inégalité. Depuis sa genèse, l’expansion capitaliste a dès lors pris un caractère ‘combiné’, en fusionnant avec la pluralité des formes sociologiques déjà existantes à travers son émergence médiatisée internationalement. De cette manière, des processus proprement capitalistes en viendraient à prendre progressivement le contrôle sur l’inégalité préexistante, en reconstituant sa qualité fondamentale dans la mesure où ils unifient les différentes instances et formes de développement inégal en une seule totalité historique globale, intégrée sur le plan causal36.
Combinaison
La combinaison, conçue à son niveau le plus abstrait, se réfère aux manières dont les relations internes d’une société donnée sont déterminées par leurs relations interactives avec d’autres sociétés, au développement différencié. En même temps, l‘interactivité propre à ces relations produit des institutions socio-politiques, des systèmes socio-économiques, des idéologies et des pratiques matérielles amalgamés, qui mêlent le natif et l’étranger, l’‘avancé’ et l’‘arriéré’, au sein d’une formation sociale donnée. En mettant en avant le caractère relationnel de ces différenciations du développement dans les sociétés, Trotsky affirmait que « De cette loi universelle d'inégalité des rythmes découle une autre loi que [...] l'on peut dénommer loi du développement combiné »37. Comme pour l’inégalité, la combinaison a un fort référent empirique : de multiples sociétés n’existent pas hermétiquement les unes à côté des autres, mais coexistent de manière interactive, ce qui, par nécessité (et à des degrés divers) détermine leur développement et leur reproduction collectifs, sociaux et géopolitiques38.
Les explications sociologiques de Trotsky sont, par conséquent, imprégnées de processus par lesquels les sociétés parviennent à un « rapprochement de diverses étapes », en combinant les expériences spatiotemporellement variées des sociétés en des amalgames instables d’ancien et de nouveau39. Dans son Histoire de la révolution russe, nous trouvons de nombreux exemples de la manière dont la Russie, plus ‘arriérée’, essayait de rattraper l’Europe, plus avancée, du point de vue du développement, en utilisant les conquêtes européennes déjà existantes. Le « privilège » de l’arriération russe impliquait le fait de sauter « une série d'étapes intermédiaires » du développement, garantissant que ces tentatives de rattrapage ne suivaient pas le même parcours que les développements antécédents40. Ainsi, « l’arriération historique n’implique pas la simple reproduction du développement des pays avancés, Angleterre ou France, avec un retard d'un, deux ou trois siècles », écrit Trotsky, mais « elle engendre une formation sociale nouvelle ‘combinée’ dans laquelle les dernières conquêtes de la technique et de la structure capitalistes prennent racine dans les rapports de la barbarie féodale ou préféodale, les transformant et les assujettissant, créant des rapports de classe particuliers »41.
Le résultat de ce processus géopolitiquement interactif a été la création de formes et de modalités de développement entièrement nouvelles, en produisant « l’amalgame de formes archaïques avec les plus modernes »42. De telles combinaisons ont servi à « détruire les frontières limitées de la classification », pour ainsi « révéler les connexions réelles et l’enchaînement d’un processus vivant »43. De ce point de vue, la combinaison vient contredire tout modèle étapiste de développement, dans la mesure où les effets de l’amalgame de différents modes de production au sein des formations sociales se transforment sociologiquement en plus que la somme de leurs parties. Ce serait une erreur de concevoir une forme quelconque de développement combiné comme une sorte d’idéal-type auquel les autres pourraient être comparés et opposés. En fait, il n’y a pas un type uniforme de développement combiné, mais seulement une multiplicité de formes et de trajectoires différenciées.
Le concept de Trotsky du développement combiné permet de s’affranchir de toutes les notions de formes ‘déviantes’ ou ‘aberrantes’ de sociétés et de leur développement. Ici, toutefois, il est important de noter que bien qu’ils soient généralement enracinés dans la fusion imbriquée et surchargée de différents modes de production (féodal, tributaire, nomade, capitaliste, etc.), les effets du développement combiné irriguent tous les aspects de la société. C’est beaucoup plus qu’un phénomène économique, c’est un phénomène qui saisit la totalité des relations constitutives d’un ordre social dans son ensemble. Comme Neil Davidson l’explique « l'archaïque et le moderne, l’établi et le perturbateur, se superposent, fusionnent et se mêlent dans tous les aspects des formations sociales concernées [...] de manières nouvelles et instables »44. En déployant le concept de développement combiné, Trotsky a été capable de dévoiler le « rassemblement de multiples déterminations »45, complexe et contradictoire, qui en définitive conduit à une trajectoire de développement dans laquelle la révolution prolétarienne a d’abord eu lieu en Russie - l’État économiquement le plus ‘arriéré’ et idéologiquement le plus réactionnaire de l’Europe de l’époque.
Les processus et les méthodes du substitutionnisme font partie intégrante de ces formes d’amalgame sociologique. Dans un premier temps, Trotsky a employé le terme ‘substitutionnisme’ pour critiquer la réforme de l'organisation du parti proposée par Lénine en 1904 : « l'organisation du Parti [se substitue] au Parti, le Comité central à l'organisation du Parti, et finalement le dictateur [se substitue] au Comité central »46. Les remarques prémonitoires de Trotsky saisissaient de manière précise le processus bureaucratique conduisant en dernière instance à la dégénérescence de la révolution bolchevique au fur et à mesure qu’elle sombrait dans la dictature personnelle de Joseph Staline47. Après 1905, toutefois, Trotsky semble avoir élargi la portée de l’expression (même si de manière implicite) en parvenant à l’identifier aux différentes formes d’agents et d’institutions de ‘remplacement’ agissant comme fers de lance des processus de développement capitaliste dans les sociétés à industrialisation tardive.
En examinant les maigres moyens par lesquels le régime tsariste tâchait de résoudre le problème agraire russe, par exemple, Trotsky écrivait « qu'une classe se charge de donner une solution aux questions qui intéressent une autre classe, c'est une de ces combinaisons qui sont propres aux pays arriérés. »48 En d’autres termes, les tentatives de résoudre le problème agraire n’étaient pas poursuivies par une classe capitaliste indigène ou même par le fonctionnement naturel du mode de production capitaliste, car ces deux conditions faisaient défaut dans la Russie semi-féodale. Ainsi, le régime tsariste a dû se ‘substituer’ à la classe capitaliste pour accomplir les tâches supposées de celle-ci, qui correspondaient aux premiers processus de modernisation capitaliste. En se référant au périmètre élargi du concept, qui visait à saisir « un phénomène beaucoup plus vaste et multidimensionnel, intrinsèque au développement combiné » qui opère « dans les sphères politique, intellectuelle, idéologique, économique et bureaucratique », Kamran Matin écrit que :
La substitution implique la mobilisation de différents remplacements, natifs ou étrangers, dans des régimes arriérés, pour suppléer à la capacité d'action, aux institutions, aux instruments, aux matériaux ou aux méthodes des premiers processus de modernisation capitaliste dans les pays d’Europe occidentale, un processus au sein duquel “le menaçant ennemi occidental devient un enseignant”.
Par conséquent, le substitutionnisme « implique et engendre nécessairement des formes amalgamées qui sont porteuses de tensions dynamiques »49.
Ce sont précisément ces éléments, inhérents à tout développement combiné, porteurs de tensions dynamiques, que nous concevons comme “des contradictions des amalgames sociologiques” : la fusion inorganique des agentivités, des institutions, des pratiques, des idéologies et des systèmes socio-économiques natifs et étrangers, aboutissant à des transformations du développement accélérées et télescopées, « prenant la forme de convulsions terribles et de changements drastiques des conceptions antérieures »50.
À l’époque capitaliste, la superposition et la fusion de différentes temporalités - de différents modes de production - typiques de tels amalgames sociologiques, trouvent des affinités avec le concept de ‘non-contemporanéité’ (Ungleichzeitigkeit) : la ‘contemporanéité du non-contemporain’ (Gleichzeitigkeit des Ungleichzeitigen).
« Ce qui est objectivement non-contemporain, c'est ce qui est éloigné du présent et lui est étranger », comme l’écrit Bloch. Cela peut impliquer à son tour des formes et des degrés d’agentivité où le capital utilise :
ce qui est opposé de manière non-contemporaine, pour ne pas dire disparate, comme une diversion face à ses propres contradictions strictement actuelles ; il se sert de l'antagonisme d'un passé encore vivant comme d'un moyen de division et de lutte contre l'avenir qui s'engendre lui-même dialectiquement au sein de l'antagonisme capitaliste51.
Bien qu’imprégnée de toutes sortes d’hypothèses « historicistes » (au sens où l’entend Chakrabarty) problématiques, l’attention portée à ces caractéristiques agentielles d’un développement combiné – que Bloch aborde sous l’angle de la « non-contemporanéité » – revêt une importance considérable. En effet, la question de savoir si le « fouet de la nécessité extérieure » se traduit par un privilège ou un désavantage lié au retard – et, par extension, de savoir dans quelle mesure ses effets politiques et idéologiques sont progressistes ou réactionnaires – dépend de l’issue des conflits sociaux tant au sein de la classe dirigeante qu’entre cette dernière et les classes subordonnées. Ainsi, comme le souligne Ben Selwyn, il est d’une « grande importance » d’examiner « comment les classes sociales en conflit façonnent les processus de développement et y réagissent à travers des luttes », car « les issues de ces luttes ont un impact significatif sur le processus et les résultats du développement tardif. Et, comme les issues de ces luttes ne peuvent être prédites à l’avance, le processus de développement inégal et combiné ne peut l’être non plus ».52
Dans cette mesure, les effets sociopolitiques et économiques d’un développement inégal et combiné sont en partie et nécessairement indéterminés : nous ne pouvons pas prédire exactement comment les pressions développementales issues des relations intersociétales auront un impact sur une société donnée sans analyser, entre autres facteurs, l’évolution de l’équilibre et de la lutte entre les forces de classe (en d’autres termes, l’action humaine). Et cet équilibre changeant est lui-même façonné et en partie déterminé par le contexte intersociétal plus large.
Ce point concernant la nécessité d’une analyse axée sur l’action humaine, élément indispensable à toute utilisation satisfaisante de la théorie du développement inégal et combiné, est important, car il remet directement en cause une critique courante selon laquelle cette théorie serait trop structuraliste, et donc déterministe, ne laissant que peu ou pas de place à l’action politique.53Si le rôle et l’orientation de l’action constituent toujours un processus politique en partie indéterminé, ils ne sont pour autant pas « dépourvus de structure » : en d’autres termes, ils peuvent être expliqués rétrospectivement en invoquant des aspects structurels. L’un des grands atouts de la théorie du développement inégal et combiné réside dans la manière dont elle explique les formes sociologiquement différenciées d’action, contredisant ainsi toute lecture unilinéaire et prédéterminée du développement socio-historique : une explication de pourquoi et comment « [l]es tâches d’une classe retombent sur les épaules d’une autre. ».54 Ainsi, en contestant ces accusations de « structuralisme », Michael Burawoy attire l’attention sur les aspects intrinsèquement agentiels de la théorie de Trotsky, qui rend compte de l’« accumulation de micro-processus » pour expliquer les formes moléculaires du changement et de la transformation sociaux. En ce sens, elle poursuit « le projet de Marx visant à établir les micro-fondements d’une macrosociologie, à comprendre comment les individus font l’histoire, mais pas nécessairement de la manière qu’ils choisissent ».55
Plus généralement, ces critiques semblent cacher la crainte que le fait de présenter le développement inégal et combiné comme une « abstraction générale » ne vide de sa substance la praxis humaine concrète, en en faisant un « registre trop abstrait et dénué de contenu »56, dépourvu de toute capacité explicative théorique substantielle. Et, en effet, si l’on s’en tenait au niveau d’une « abstraction générale », cela poserait certainement problème : hors de tout contexte de structures sociales historiquement distinctes, les échelles précises, les mécanismes et les formes qualitatives de l’inégalité et de la combinaison – sans parler des dynamiques d’action politique historiquement spécifiques qu’elles engendrent – pourraient difficilement être éclairées. Cependant, comme nous le verrons ci-après, ce n’est certainement pas l’intention de la théorie, qui procède par une série de niveaux d’abstraction décroissants, se rapprochant davantage de la réalité empirique et la reconstituant dans la pensée à chaque étape du processus.
L’accent mis dans cet ouvrage sur les contraintes structurelles et les possibilités offertes par le développement inégal et combiné ne vise donc en aucun cas à effacer le rôle essentiel des agents et de la praxis humaine dans les processus de transformation et de changement sociaux à grande échelle. Bien au contraire : comme le montreront les chapitres suivants, notre objectif est de remettre au jour « l’histoire perdue » de la multitude de processus d’action qui – parfois intentionnellement, mais le plus souvent involontairement – ont conduit à l’émergence de rapports de production typiquement capitalistes au début de l’époque moderne et l’ont conditionnée.
Nous visons en particulier à explorer le rôle – parfois – décisif de l’action non européenne dans la remise en cause directe des conceptions eurocentriques du développement. De l’action extrêmement significative des Mongols au cours du « long XIIIe siècle » (chapitre 3) à celle des Ottomans au cours du « long XVIe siècle » (chapitre 4), en passant par la multiplicité des sociétés composant l’Asie du Sud-Est au XVIIe siècle (chapitre 7) – à travers tous ces exemples, entre autres, nous cherchons à proposer une analyse de l’essor du capitalisme qui accorde une attention particulière à la pluralité des façons dont les déterminants structurels, émanant tant de l’intérieur que de l’extérieur des sociétés et se développant de manière interactive les uns à côté des autres, ont été interprétés, façonnés et souvent reconstitués par le biais d’une action politique et d’une praxis concrètes. Nous visons à mettre systématiquement en lumière les relations socialement « denses » d’interconnexion et de co-constitution entre « l’Occident » et « le reste du monde » dans leur construction conjointe, bien qu’inégale, du monde capitaliste moderne.
Ces considérations à propos de la nécessité d’une approche non eurocentrique et attentive aux acteurs pour l’étude des origines du capitalisme se voient encore confirmées lorsque l’on examine la façon dont on pourrait repenser le rôle des forces de production dans la transition vers le capitalisme sous l’angle du développement inégal et combiné. En effet, la diffusion d’idées scientifiques, de formes d’organisation et de technologies plus « avancées » de « l’Est » vers « l’Ouest » a constitué un facteur important dans la capacité des sociétés européennes à tirer parti d’un « privilège de l’arriération », condition préalable essentielle à l’émergence à terme de relations sociales capitalistes en leur sein (voir chapitres 3 et 4). Il convient toutefois de souligner que ces processus de diffusion ne se sont pas déroulés de manière linéaire, ni même cumulative. Les innovations apparues dans certains lieux ne sont pas reproduites (pour reprendre le terme de Trotsky) « servilement » dans tous les contextes, mais peuvent être appropriées, adaptées, reconfigurées et réorientées par différents individus, classes et organisations, de multiples façons. Il ne s’agit pas ici d’affirmer que les forces productives sont neutres, mais seulement de souligner que les résultats particuliers de leur développement ne sont ni « essentiels » ni prédéterminés. Elles sont déterminantes, mais pas déterministes, “biaisées, mais ambivalentes”57. Les forces productives qui favorisent certains développements ou bénéficient à certains groupes dans des contextes particuliers peuvent avoir des conséquences très différentes dans d’autres contextes, pour d’autres groupes. Les innovations de la révolution industrielle qui ont consolidé la position de la classe dirigeante britannique ont mené à une révolution sociale en Russie. Ce qui importe donc n’est pas la primauté des forces productives, mais la manière dont leur adoption et leur adaptation s’inscrivent dans et se lient à d’autres aspects d’un assemblage social.
À cet égard, le développement des forces productives ne peut être compris comme uniforme ou égalisateur, mais forcément comme multilinéaire et inégal. L'accent mis sur la multilinéarité suggère que nous devrions éviter toute conception ontologiquement singulière des forces productives qui les réduirait à une seule entreprise ou à une seule société, hermétiquement coupée des autres. La nature diversifiée des forces productives (incluant les processus de travail, l'organisation de la production, les outils et les technologies) devrait attirer notre attention sur la possibilité que cette multiplicité puisse être « combinée » – qu'elles puissent s'intégrer et s'interconnecter – sur un plan intersociétal plus vaste. Cela, selon nous, rend mieux compte de l’esprit de ce que signifie « forces productives » : « la façon dont les différents moyens de production sont combinés dans l’acte de production lui-même ». En retour, cela ouvre la possibilité de théoriser les évolutions historiques à travers l'heuristique des forces productives inégales et combinées.
Par exemple, nous démontrons dans les chapitres 3 et 4 comment la pratique tributaire de l’« encagement » (caging) a permis l'absorption des techniques, des capacités et des formes organisationnelles de diverses sociétés au sein d'un système intégré de reproduction de la classe dirigeante. Dans les chapitres 5 et 7, nous analysons plus en profondeur comment le capitalisme s'est construit sur la combinaison d'une multiplicité de processus de travail dans diverses localités, s'étendant de la Barbade à Banda, pour revenir à Londres et Amsterdam. En somme, les forces productives doivent être conçues comme inégales et combinées, le niveau intersociétal – plutôt que l'État-nation – constituant l'unité d'analyse appropriée.
De ces différentes manières, le développement inégal et combiné offre un moyen convaincant d’expliquer théoriquement les formes sociales différenciées et les acteurs historiquement distincts émergeant d’un processus unique et unifié de développement socio-historique, ainsi que les effets géosociaux de leurs différences interactives. De plus, il est important de noter que si les dynamiques du développement combiné se sont révélées à Trotsky de la manière la plus nette et la plus violente dans les sociétés en développement tardif, il considérait néanmoins que ces phénomènes s’appliquaient même à l'État capitaliste le plus « avancé » économiquement de son époque, les États-Unis. À propos de ce que l’on pourrait appeler une forme « perpétuée » de développement combiné, Trotsky écrivait :
En Amérique, nous avons affaire à une autre forme de développement combiné. Nous y trouvons le développement industriel le plus avancé, aux côtés de l’idéologie la plus arriérée – pour toutes les classes. La colonisation interne… constituait le fondement sur lequel reposait la conscience arriérée des travailleurs.58
Il était donc possible pour Trotsky de préconiser la stratégie de la « révolution permanente » pour le mouvement nationaliste noir en faveur de l’autodétermination aux États-Unis.59 L’identification par Trotsky de ces voies combinées de développement dans certaines des sociétés capitalistes les plus avancées de son époque (les États-Unis, mais aussi l’Allemagne) revêt une importance significative, étant donné la tendance de chercheurs contemporains à présenter la théorie de Trotsky comme se limitant exclusivement à l’analyse des pays en phase de développement capitaliste tardif (nous y reviendrons plus loin)60.
Au travers d’un voile obscur ? Le développement inégal et combiné au-delà du regard eurocentriste
La théorie du développement inégal et combiné offre une perspective potentiellement utile pour surmonter les nombreux problèmes et écueils des analyses eurocentrées qui caractérisent tant d’approches existantes des origines du capitalisme. Comme l’indique notre usage des termes “inégalité” et ‘combinaison”, nous devons aller au-delà d’un « mode de pensée historiciste », selon l’expression de Dipesh Chakrabarty, qui pense le développement comme le « temps séculier, vide et homogène de l’histoire ».61 Ainsi, le développement inégal et combiné ne reproduit pas l’étapisme marqué de la pensée des Lumières62, comme le critique Gurminder Bhambra : il le présuppose bien plutôt afin de le brouiller, de le subvertir et de le transcender.63 La notion d’« étapes » est précisément utilisée pour contrer la pensée par étapes, comme Trotsky l’a sans cesse souligné dans ses diatribes contre la position menchevique selon laquelle la révolution socialiste en Russie tsariste devait attendre que l’étape bourgeoise soit achevée. De manière encore plus radicale, la stratégie politique de Trotsky, celle de la « révolution permanente », représentait « un rejet fondamental de la notion d’étapes en tant que telle dans la définition d’un type de révolution qualitativement nouveau ».64
Derrière la critique de Bhambra se cache toutefois un point plus fondamental concernant le concept même de « développement ». Celui-ci pourrait être reformulé en ces termes : une conceptualisation du changement et de la transformation humains sous l’angle du développement (inégal, combiné ou autre) peut-elle échapper à certaines hypothèses historicistes ? Ce point est mis en évidence dans la critique approfondie de Meera Sabaratnam à l’égard de diverses approches sociologiques historiques des relations internationales65, dont la théorie du développement inégal et combiné telle que formulée par Justin Rosenberg.66 Bien qu’elle affirme que cette théorie apporte une « contribution critique pour soustraire la notion de “développement” à un fondement méthodologiquement nationaliste », celle-ci n’en reste pas moins une « solution insatisfaisante aux problèmes soulevés par l’utilisation de l’idée de “développement” comme référence naturelle pour comprendre les sociétés humaines et leurs relations ».67 En tant que « problématique centrale de la modernité capitaliste » et « question fondatrice de la sociologie historique en tant que projet », le concept de développement s’accompagne d’un certain nombre d’hypothèses normatives sur ce qui est significatif et (causalement) important pour la compréhension des sociétés humaines.68La problématique du « développement » tend ainsi à conceptualiser les entités politiques du Sud global comme des « articulations subordonnées d’une modernité capitaliste normalisée qui trouve sa pleine expression dans l’Occident contemporain ». Cela reproduit un « cadre développementaliste de l’histoire humaine » et « une politique de la “développementalité” dans l’espace des anciens empires ».69
Cependant, nous considérons que la notion de « développement combiné » de Trotsky est utile précisément parce qu’elle remet en cause bon nombre des présupposés normatifs et historicistes qui, selon Sabaratnam, sont inhérents à la catégorie du développement. En effet, le concept de combinaison implique qu’il n’a jamais existé de modèle de développement pur ou « normal » ; le développement de chaque société a toujours été « surdéterminé »70 par ses interactions avec les autres, créant ainsi une pluralité d’amalgames sociologiques hétéroclites. C’est précisément l’inégalité et la combinaison du développement historique qui s’opposent à toute conception « stylisée et abstraite » de l’histoire européenne – ou de toute histoire, d’ailleurs – pouvant servir de « référence » privilégiée pour porter un jugement normatif ou établir une comparaison avec d’autres.
De plus, le cours qu’a pris le développement européen tout au long des périodes historiques que nous examinons ci-dessous a été continuellement conditionné par des déterminants structurels et des acteurs non européens. Les histoires multiples des sociétés non européennes et les processus « causaux » qui en émergeaient étaient, dès le départ, inscrits dans la grammaire générative du développement européen moderne. En ce sens, toute notion de « modernité capitaliste normalisée qui trouve sa pleine expression dans l’Occident contemporain » est un pur mythe. Chaque incarnation de la modernité capitaliste – de l’Angleterre à l’Allemagne, en passant par le Japon, la Bolivie et le Sénégal – était, pour ainsi dire, une « naissance bâtarde ».71 En effet, si l’on prend au sérieux « l’historicisme absolu » de Marx (au sens où l’entend Gramsci)72, les formes de développement « pures » n’existent pas. Cela remet en cause les affirmations normatives selon lesquelles un modèle de développement singulier – qu’il s’agisse du développement économique de l’Angleterre ou du développement politique de la France, pour ne citer que deux exemples souvent évoqués dans les études comparatives – servirait de référence ou de norme à l’aune de laquelle juger les autres trajectoires de développement.73
Cela a à son tour des implications radicales sur la manière dont les analyses sociologiques historiques comparatives peuvent être menées de manière fructueuse. Cela nécessite un changement méthodologique vers quelque chose qui s’apparente à la notion de « comparaison incorporée » de Philip McMichael, dans laquelle des instances spécifiques de développement socio-historique sont liées dialectiquement les unes aux autres en tant que moments constitutifs d’un processus historico-mondial plus large.74 Le « tout » se cristallise ainsi par le biais d’une analyse comparative de ses « parties » en tant que moments d’une totalité « auto-formatrice », interactive et se développant de manière différentielle.75 C’est pourquoi, comme l’écrivait Antonio Gramsci, « les variations dans le processus concret par lequel un même développement historique se manifeste dans différents pays doivent être mises en relation non seulement avec les combinaisons différentes des relations internes propres à chaque pays, mais aussi avec les relations internationales différentes »76.
À la lumière de l’analyse ci-dessus, on pourrait percevoir une contradiction potentielle dans notre utilisation et notre juxtaposition de concepts tels que « avancé » et « arriéré », « moderne » et « archaïque », si centraux dans les œuvres de Trotsky. Ces termes sont en effet intrinsèquement problématiques tels qu’ils sont habituellement utilisés et compris dans les discours populaires et savants. Selon Baruch Knei-Paz, l’utilisation que faisait Trotsky lui-même du terme « arriération » ne visait pas à porter un « jugement moral », mais cherchait plutôt à délimiter une « spécificité sociale et historique claire » que les termes « moins développé » ou « sous-développé » ne traduisent pas.77 Bien sûr, cela est plus facile à dire qu’à faire.
Indépendamment de la manière dont Trotsky employait ces termes, notre propre utilisation de catégories telles que « avancé » et « arriéré » revêt un caractère assez spécifique. Elles désignent des relations asymétriques ou des déséquilibres de pouvoir ((géo)politiques, économiques, idéologiques), au sein des sociétés et entre elles, dans les modes et les formes par lesquels les classes dominantes se reproduisent. Par exemple, une formation sociale telle que l’Empire des Habsbourg ou l’Empire ottoman au XVIe siècle pourrait être considérée comme plus « avancée » que, disons, les sociétés capitalistes émergentes des Provinces-Unies ou de l’Angleterre, puisque les modalités de reproduction de la classe dominante dans les premières étaient relativement plus puissantes, solides et stables. Cela s’expliquait non seulement par les écarts de puissance géopolitique et militaire entre ces deux types de sociétés – l’une féodale-tributaire et l’autre capitaliste naissante –, mais aussi, peut-être, par la « pérennité » de leurs idéologies et institutions politiques dominantes. Notre conception de ces termes repose donc sur les normes établies par le mode de production dominant de l’époque.
Par analogie, le concept de « classe » renvoie également à des écarts de pouvoir (dirigeants et dirigés, exploiteurs et exploités), exprimés sous la forme d’une hiérarchie socio-politique ou économique – et non normative ou liée au développement. Dans le mode de production capitaliste, par exemple, la classe capitaliste n’est pas, d’un point de vue temporel ou normatif, plus « avancée » que la classe ouvrière. Mais elle est plus « avancée » en termes de détention du pouvoir ; s’il en allait autrement, la classe capitaliste serait incapable d’opprimer et d’exploiter les classes subalternes. Ainsi, nous utilisons les catégories « avancé/arriéré » dans ce sens (sauf indication contraire) pour rendre compte des diverses relations de pouvoir asymétriques et inégales.78 À ce titre, notre reconceptualisation de ces termes présente certaines affinités avec les concepts alternatifs proposés par Sabaratnam : « riches » et « pauvres » ou « possédants/dépossédés ». Quelle que soit la catégorie que l’on préfère, elles permettent toutes, comme le dit Sabaratnam, « une compréhension relationnelle des conditions matérielles dans le monde sans les qualifier de déviantes par rapport au modèle de la modernité ».79
Là où nous voyons toutefois un avantage à l’utilisation de la notion de développement inégal et combiné, c’est dans sa capacité à étendre la portée historique de l’analyse au-delà du mode de production capitaliste (dans lequel les catégories « riches-possédants » / « pauvres-dépossédés » sont des marqueurs de hiérarchies de pouvoir), vers des contextes non capitalistes, et vers la genèse même du capitalisme. Car si les catégories d’« avancé » et d’« arriéré » ne prennent toute leur force que dans des conditions spécifiquement capitalistes, leurs référents empiriques (les relations de pouvoir asymétriques et inégales) existaient sans aucun doute déjà au cours des époques précédentes. Cela a été illustré par la crainte et l’admiration généralisées que l’Empire ottoman, plus « avancé », suscitait dans l’esprit de tant d’Européens du XVIe siècle (voir chapitre 4). Par conséquent, afin de véritablement renverser l’image « immaculée » et « pure » que le capitalisme européen se fait de lui-même – et que Sabaratnam identifie comme particulièrement problématique –, nous avons besoin d’un cadre conceptuel qui ne soit pas subordonné à l’époque capitaliste.
Une telle extension historique du développement inégal et combiné semblerait cruciale pour en affirmer le caractère non eurocentriste. Car, comme le suggère John M. Hobson, le concept de développement inégal et combiné, dans la mesure où il est exclusivement identifié au capitalisme, n’est pas moins coupable de confondre « l’international » avec les seules « relations intra-européennes », tombant ainsi dans le piège des présupposés eurocentristes typiques de « la priorité occidentale et la passivité orientale ».80 De même, Bhambra suggère que, malgré toute l’attention que porte cette théorie aux différences entre les sociétés, ses origines mêmes restent liées à une conception eurocentriste du capitalisme issue de la conception des Lumières du développement par étapes.81 Pour Burak Tansel, tant que le développement inégal et combiné est considéré comme spécifique à la modernité capitaliste, et que cette modernité capitaliste est attribuée à des origines européennes, la théorie ne semble pas différente des thèses diffusionnistes de la théorie de la modernisation et de la theorie des systèmes-mondes (WST).82 En bref, sans remettre en question les origines du capitalisme en Europe, le non-Occident reste exclu en tant qu’entité empiriquement significative mais théoriquement secondaire.83 Il ne suffit donc pas que le développement inégal et combiné invoque simplement des processus intersociétaux. Il doit également être capable d’établir une conception alternative de la formation du capitalisme, qui inclut l’importance historique (et théorique) des sociétés non européennes en tant qu’acteurs actifs de ce processus. Nous aborderons ensuite cette question de la possibilité de généraliser historiquement le développement inégal et combiné.
Trotsky au-delà de Trotsky? Le développement inégal et combiné avant le capitalisme
Jusqu’à présent, nous avons considéré le développement inégal et combiné comme s’opérant (sans le problématiser) à travers le temps et l’espace. Cependant, ce faisant, nous devons veiller à ne pas tomber dans ce type d’« ahistoricisme tempocentrique » si courant dans les théories dominantes des relations internationales, telles que le réalisme, dans lesquelles une ontologie réifiée, fondée sur l’État-nation, de la politique mondiale contemporaine est projetée dans le passé comme l’essence supra-historique de « l’international » en général.84 Il existe en effet un risque similaire à utiliser le développement inégal et combiné comme une abstraction générale « transhistorique »85 qui projette dans le passé ce qui pourrait en réalité n’être que les caractéristiques historiquement spécifiques du mode de production capitaliste.
Cette critique a été explicitement formulée par divers chercheurs, qui ont fait valoir que Trotsky n’utilisait ce concept que dans ce sens plus délimité dans le temps (c’est-à-dire au sein du capitalisme).86 Plus important encore, ils affirment qu’étendre le développement inégal et combiné au-delà du capitalisme reviendrait à formuler de simples affirmations descriptives plutôt qu’explicatives87. Comme le formule Sam Ashman en critiquant notamment les travaux de Rosenberg :
Affirmer que les sociétés existent au pluriel n'est qu'une simple constatation qui ne permet ni d'expliquer la dynamique (ou les « modalités concrètes ») de la combinaison entre ces sociétés… ni d'apporter une explication des inégalités ou des différences entre les sociétés. C'est précisément parce que les abstractions générales (transhistoriques) n'ont pas de pouvoir explicatif (Marx 1973 [1953]). Dans la mesure où l'on peut discerner quelque chose qui s'apparente au « développement inégal et combiné » (DIC) dans les modes de production précapitalistes, nous ne pouvons éclairer un tel phénomène qu'à l'aide d'une théorie propre au mode de production en question.88
Pour nous aider à aborder les questions importantes soulevées par Ashman, nous examinons trois façons différentes d’utiliser la notion de développement inégal et combiné. Premièrement, celle-ci peut être considérée comme une ontologie du développement humain – c’est-à-dire comme un ensemble général et abstrait de déterminants mettant en évidence une condition générale à laquelle sont confrontées toutes les sociétés, quel que soit leur contexte historique. Deuxièmement, elle peut servir de méthodologie ou d’ensemble de coordonnées épistémologiques, dérivées de l’affirmation ontologique fondamentale qui précède, qui détermine quels éléments historiques peuvent être jugés significatifs (« sur le plan causal ») et comment ces éléments s’articulent entre eux. Cependant, ces hypothèses ontologiques et épistémologiques générales, prises isolément, ne constituent pas une théorie en tant que telle – du moins pas au sens spécifiquement marxiste. En d’autres termes, la théorie n’est possible qu’à un niveau historiquement plus spécifique, où les repères ontologiques et épistémologiques de l’étude sont reliés à des catégories plus déterminées et concrètes.
Par exemple, Marx n’a pas proposé une théorie générale de la production ni une théorie des modes de production en général, mais plutôt une théorie du mode de production capitaliste. À cet égard, nous ne considérons pas la théorie et l’histoire comme distinctes ; elles sont intimement liées et se renforcent mutuellement. Troisièmement, sur le plan théorique, le développement inégal et combiné fait également référence à des processus historiques concrets – qu’ils relèvent d’une époque ou d’une conjoncture – et les théorise. En d’autres termes, on peut parler d’une théorie (ou de théories) du développement inégal et combiné dans ce sens plus strictement historique : c’est-à-dire en termes correspondant à des époques ou des conjonctures spécifiques, caractérisées par différents modes de production qui animent la dynamique plus large de ces temporalités historiques. De plus, cela engloberait également l’excédent de déterminations découlant des combinaisons de modes de production et de formations sociales générées de manière interactive (c’est-à-dire produites de manière intersociétale). Nous considérons qu’il est viable, et même utile, d’utiliser la notion de développement inégal et combiné de ces manières connexes, mais distinctes, et nous encourageons les lecteurs à garder à l’esprit ces distinctions ainsi que les différents contextes dans lesquels elles sont employées.
Plus de questions que de réponses : méthode, abstraction et historicité dans la pensée de Marx
Comme l’a un jour déclaré Frederic Jameson, « Il faut toujours historiciser ! » est « l’impératif absolu, voire « transhistorique », de toute pensée dialectique ».89 L'injonction de Jameson se traduit-elle nécessairement par un rejet de l'utilisation des « transhistoriques » dans la méthodologie même de Marx ? Nous pensons que non, car de nombreuses études ont clairement démontré que les abstractions transhistoriques ont en réalité joué un rôle assez important dans l'œuvre de Marx.90 Comme le souligne Robert Wess dans une analyse de la méthode de Marx exposée dans les Grundrisse, Marx « insiste, d’emblée, sur le fait que pour éviter l’idée fausse bourgeoise selon laquelle le capitalisme serait « naturel », il faut, paradoxalement, partir du niveau transhistorique, de la production en général… [car] c’est le transhistorique qui rend visible l’historicité concrète du capitalisme ».91 Expliquant sa méthode d'abstraction, qui part des « déterminants généraux et abstraits que l'on retrouve dans pratiquement toutes les formes de sociétés », Marx a écrit que :
Ainsi, bien qu'historiquement la catégorie la plus simple puisse avoir existé avant la plus concrète, elle peut appartenir dans son complet développement - en compréhension et en extension - précisément à une forme de société combinée, alors que la catégorie plus concrète se trouvait plus complètement développée dans une forme de société qui, elle, l'était moins.92
Conformément à cette méthode d’abstraction, Marx a utilisé un certain nombre de catégories transhistoriques : « valeur d’usage », « travail concret » et « production en général ». L’utilisation que fait Marx de ces catégories transhistoriques diffère toutefois de manière frappante de celle qui en est faite dans une grande partie de l’économie politique et des relations internationales contemporaines dominantes. Dans les théories réalistes des relations internationales, par exemple, une abstraction théorique telle que l’« anarchie » constitue le principe explicatif premier de l’argumentation, à partir duquel tous les autres concepts pertinents (tels que l’« équilibre des pouvoirs », l’« intérêt national » et le « dilemme de sécurité ») sont déduits. Dans cette perspective, l’abstraction est constitutive de la théorie elle-même.
Au contraire, pour Marx, une abstraction générale fonctionne comme une hypothèse sous-jacente : l’existence d’une condition générale concrète dont la forme historiquement spécifique doit être expliquée par des éléments explicatifs supplémentaires. Les abstractions générales, en d’autres termes, appellent à d’autres questions. Elles servent à isoler des objets d’étude particuliers, qui soulèvent à leur tour des questions analytiques auxquelles on ne peut répondre qu’à travers leur lien avec d’autres moments abstraits, et qui ne peuvent être concrétisées que par leur contextualisation et leur analyse historiques.
Les explications de Marx ne reposaient pas sur la réduction de la réalité sociale à une abstraction simplifiée et élégante, mais sur l’élargissement et la complexification de l’objet étudié. Ainsi, là encore contrairement à la méthode « bourgeoise » qui cherche à identifier une essence unitaire dans le ou les objets d’étude (l’abstraction), pour Marx, une abstraction ne peut pas être jugée utile sur le plan heuristique en fonction des éléments de la réalité concrète qu’elle parvient à exclure, mais en fonction des éléments de la réalité concrète qu’elle ouvre à une exploration plus approfondie. En somme, plutôt que de considérer les abstractions (telles que l’anarchie) comme des « éléments explicatifs » de la théorie, il convient de concevoir les abstractions générales comme des « éléments à expliquer » : des éléments qui nécessitent une explication plus approfondie. Utilisées de cette manière, les abstractions générales s’appréhendent mieux comme « un fil conducteur, une orientation pour la recherche empirique et historique, et non comme un substitut théorique à celle-ci ».93
À ce titre, les abstractions de Marx ne fournissent pas, à elles seules, les concepts nécessaires à la théorie,94 elles ne constituent pas non plus des axiomes à partir desquels se dérivent des concepts secondaires et tertiaires, la concrétisation s'effectuant de manière unilinéaire, de l'abstrait vers le concret. Elles fournissent au contraire les présupposés ontologiques fondamentaux nécessaires à la mise en lumière de catégories plus déterminées et historiquement spécifiques.
Dans Le Capital (livre I), par exemple, la marchandise est considérée comme le vecteur à la fois du besoin général et transhistorique de produire des « valeurs d’usage » et des conditions historiquement spécifiques dans lesquelles s’effectue cette production – à savoir la production de « valeurs d’échange ». De même, le « travail » est à la fois conceptualisé comme « travail concret » (la caractéristique générale de tout travail humain) et comme « travail abstrait » (la condition historiquement spécifique dans laquelle le travail concret s’exerce sous le capitalisme). Marx affirme ainsi que l’abstraction générale du « travail concret » « exprime une relation d’une ancienneté incommensurable, valable dans toutes les formes de société, [qui] n’atteint pourtant sa vérité pratique en tant qu’abstraction qu’en tant que catégorie de la société la plus moderne ».95
On voit là encore comment Marx recourt à des abstractions « transhistoriques » pour mettre en évidence l’historicité même de leurs formes plus concrètes et spécifiques à différentes époques. Marx ne cherchait pas à élaborer une théorie transhistorique du travail ou de la valeur d’usage, par exemple, mais s’efforçait plutôt d’introduire ces concepts comme des présupposés qui appellent eux-mêmes des questions dans sa construction d’une théorie historiquement spécifique du mode de production capitaliste. À ce titre, le contenu des catégories n’est pas figé, mais « se développe dans leur processus historique ou logique de formation ».96
La méthode requise pour y parvenir consiste à observer l’objet d’étude à travers différents prismes contextuels propres à chaque période historique, différents points de vue analytiques ou « fenêtres ». La vision offerte par un point de vue unique aura tendance à être « plate et dépourvue de perspective ». Il est donc nécessaire d’analyser le concret à partir d’une multiplicité d’abstractions différentes ; c’est-à-dire de déployer de multiples points de vue afin de mettre en lumière la complexité des relations sociales et des déterminations dans un contexte historique donné. En passant ainsi d’un point de vue à l’autre, les éléments auparavant masqués par une abstraction unilatérale apparaîtront, reconstituant ainsi l’objet d’étude en lui conférant « davantage de profondeur et de perspective ».97
En somme, Marx a « expliqué » en ouvrant des espaces analytiques et théoriques qui nécessitaient l’introduction de déterminants explicatifs supplémentaires – issus d’autres points de vue – ainsi que l’établissement de relations entre ceux-ci. Ainsi, tout au long du Capital, Marx a changé de registre à plusieurs reprises et a (ré)analysé les relations sociales à travers différents prismes conceptuels, passant de l’entreprise capitaliste singulière,98 à la circulation,99 jusqu'à de multiples capitaux100. Dans Le Capital, chaque changement d'approche analytique de ce type visait à « détruire la simplicité » des points de vue antérieurs et à « compliquer leur phénoménologie » en les mettant en relation avec d'autres moments abstraits.101
C'est en mettant en lumière les relations entre ces ensembles croissants de moments abstraits que la multiplicité des conditions et des déterminations concrètes propres au mode de production capitaliste a été mise au jour et reconstituée dans la pensée. De la même manière, nous affirmons que le développement inégal et combiné peut être utilisé de façon similaire (bien que non identique) pour élaborer une théorie spécifiquement matérialiste historique de « l’international ». Utilisé de cette manière, le développement inégal et combiné n’est pas une théorie en soi. Il s’agit plutôt d’un ajustement méthodologique – ou, plus précisément, d’un « recadrage progressif du problème » – au sein du programme de recherche plus large du matérialisme historique.102 Seules des catégories et des déterminations plus concrètes, s’inscrivant dans le cadre d’une analyse centrée sur le mode de production, permettent d’expliquer pourquoi, comment et sous quelles formes le développement est inégal et combiné au cours des différentes périodes historiques.
Comme le montre notre exposé, l’ontologie du développement inégal et combiné postule que les processus historiques sont toujours le résultat d’une multiplicité de chaînes causales non linéaires, spatialement diverses, qui se combinent dans une conjoncture donnée. Sur le plan méthodologique, cela oblige les historiens et les sociologues à analyser l’histoire à partir d’une multiplicité de points de vue spatio-temporels différents – ou de « vecteurs » spatio-temporels qui se chevauchent, caractéristiques du développement inégal et combiné103 – afin de mettre au jour ces chaînes causales. Dans ce schéma, l’accent mis sur les origines du capitalisme en Europe, ou dans la campagne anglaise à la manière de Brenner, constituerait l’un des nombreux vecteurs spatio-temporels d’un développement inégal et combiné – un vecteur qui doit être complété et combiné avec d’autres déterminants analysés à partir de points de vue alternatifs.104 Il s’agirait d’une approche liée, à son tour, à un certain nombre de déterminants extra-européens étroitement liés à l’histoire du colonialisme, de l’esclavage et du commerce marchand asiatique, pour ne citer que quelques-uns des processus examinés dans les pages qui suivent. En bref, le développement inégal et combiné met l’accent sur – et exige même – une « historiographie véritablement internationaliste »105 des origines du capitalisme. Nous expliquons à présent comment ces repères ontologiques et méthodologiques pourraient donner naissance à une théorie – ou, plus précisément, à des théories – du développement inégal et combiné.
Modes de production contre développement inégal et combiné : une fausse antithèse
L'injonction d'Ashman de replacer dans son contexte toute forme historiquement déterminée de développement inégal et combiné à travers une « théorie du mode de production en question, de ses relations et de ses dynamiques » correspond exactement à la manière dont nous entendons utiliser ce concept dans les pages qui suivent.106 En effet, comme l’affirme explicitement Rosenberg à propos de l’utilisation du développement inégal et combiné en tant qu’« abstraction générale », ce concept « ne peut fournir les particularités d’un mode de production donné, qui […] sont nécessaires pour que l’abstraction générale puisse être “exploitée” ».107 Nous sommes totalement en accord avec ce type d’approche.108
Si le développement inégal et combiné peut en effet être conçu comme un phénomène transhistorique – ou, plus précisément, transmodal –, il doit néanmoins tenir compte des différences qualitatives considérables qui existent entre ses diverses manifestations au sein d’un mode de production donné. Nous en sommes venus à privilégier le terme « transmodal », car le terme « transhistorique » peut être – et a été – interprété comme concevant le développement inégal et combiné comme une sorte de phénomène « suprasocial » et ahistorique qui se substitue à une théorie du développement centrée sur le mode de production, plutôt que de compléter.109 Affirmer que le développement inégal et combiné fonctionne dans un sens transmodal met donc en évidence la manière dont il n’opère que dans et à travers des modes de production historiquement distincts, qui fournissent les explications des dynamiques, des échelles et des formes qualitatives spécifiques de l’inégalité et de la combinaison. L’intégration du développement inégal et combiné en tant qu’« abstraction générale » dans un tel cadre fondé sur les modes de production permet, à son tour, de prendre en compte et d’intérioriser théoriquement ces dimensions intersociétales de la causalité qui sont si souvent laissées de côté dans les analyses fondées sur les modes de production ou qui restent extérieures à leurs prémisses théoriques. Cette méthode d’analyse exige par conséquent de reconstruire les prémisses théoriques fondamentales du matérialisme historique de manière à intégrer ces aspects interactifs, différenciés et multilinéaires – c’est-à-dire intersociétaux – du développement humain dans son ensemble.110
Dans cet ouvrage, nous examinons les dynamiques, les échelles et les formes historiquement distinctes du développement inégal et combiné dans au moins de cinq modes de production : nomade, tributaire, féodal, esclavagiste et capitaliste. Comme nous le démontrons, chacun de ces modes a généré des formes très différentes d’inégalité et de combinaison, contredisant ainsi toute théorisation supra-historique. De plus, les diverses interactions entre ces sociétés différenciées selon leur mode de production ont donné naissance à une multiplicité d’amalgames sociologiques hétéroclites, représentant des modalités de développement entièrement nouvelles dont les « lois de mouvement » dépassaient la simple somme de leurs parties, défiant ainsi tout schéma de classification modale rigide. Ces combinaisons sociologiques n’étaient pas une question de « soit l’un, soit l’autre », mais « les deux à la fois, et plus encore ».
Dans cette perspective, les déterminants causaux distincts du développement inégal et combiné, articulés et exprimés à travers les relations intersociétales, sont dans chaque cas historiquement spécifiques à un mode de production donné et variables d’un mode à l’autre. En d’autres termes, toute théorie d’un mode de production donné doit s’inscrire dans une compréhension de la forme particulière d’inégalité et de combinaison, car sans cela, les articulations, les échelles et les dynamiques spécifiques d’un tel phénomène resteront totalement inexplicables. Dans le même temps, ce que l’« abstraction générale » du développement inégal et combiné apporte, c’est une sensibilité méthodologique aux dimensions intersociétales du développement qui sont soit totalement ignorées, soit seulement liées de manière externe à l’émergence et aux dynamiques de reproduction de tout mode de production donné. Les théories spécifiques que nous proposons – nomade, tributaire, féodale, esclavagiste et capitaliste – seront présentées dans les analyses historiques approfondies qui suivent, notamment parce que l’articulation théorique du développement inégal et combiné ne peut, selon nous, avoir lieu que dans et à travers l’étude historique.
Conclusion : vers une “historiographie internationaliste” du capitalisme
Comme le montre le chapitre 1, le débat sur la transition vers le capitalisme a été marqué par deux problèmes qui se recoupent : d’une part, la tendance à dissocier le développement du capitalisme des conditions intersociétales dans lesquelles il s’inscrit intrinsèquement (la coexistence et l’interaction d’une multiplicité de sociétés différenciées) et, d’autre part, l’accent mis concomitamment sur l’Europe en tant que moteur principal du changement et de la transformation socio-historiques. Cela a conduit à l'universalisation de l'Europe en tant qu'« espace originel et privilégié de la modernité ».111 En abordant directement ces deux problèmes dans le cadre d'une étude approfondie de l'émergence du capitalisme, ce chapitre a mis en avant la théorie du développement inégal et combiné, offrant ainsi un cadre plus « internationaliste » et non eurocentrique.
Nous avons soutenu que le développement inégal et combiné s’appréhende au mieux selon trois dimensions liées mais distinctes. Premièrement, il fonctionne comme une ontologie qui reconstitue fondamentalement une conception matérialiste de l’histoire en intégrant la non-identité et la multiplicité – l’inégalité – dans ses prémisses. De cette première dimension découle la seconde : une méthodologie qui met l’accent sur la nécessité d’étudier la sociologie historique à partir d’une multiplicité de vecteurs spatio-temporels diversifiés du développement inégal et combiné. Nous avons soutenu que ces deux premières caractéristiques ne constituent pas, à elles seules, une théorie. Celle-ci ne peut être générée qu’en reliant des catégories plus abstraites à des catégories plus concrètes, déterminées et historiquement spécifiques. Autrement dit, ce n’est qu’au niveau d’un mode de production donné que l’on peut parler de théorie. Mais nous avons également soutenu que le développement inégal et combiné va au-delà de l’analyse du mode de production en saisissant le surplus de déterminations créé par l’interaction de différents modes de production ou formations sociales. Enfin, nous avons soutenu qu’en raison de l’indissociabilité de la théorie et de l’histoire, le développement inégal et combiné renvoie également à des processus historiques concrets.
À partir de ces repères ontologiques et méthodologiques, nous cherchons à présent à « concrétiser » notre réflexion, jusqu’ici abstraite, sur le terrain de l’histoire. Le chapitre suivant poursuit notre enquête historique sur les origines « extra-européennes » et intersociétales du capitalisme dans la longue durée. Il s’ouvre sur une analyse de l’impact transformateur de l’expansion de l’Empire mongol et de la propagation vers l’ouest de la peste noire qui en a résulté sur l’essor du capitalisme en Europe du Nord-Ouest au cours du « long XIIIe siècle ».
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Léon Trotsky, La Révolution trahie [1936], trad. Victor Serge, chapi. IX, sect. “La question du caractère social de l’U.R.S.S n’est pas encore tranchée par l’histoire”, document en ligne sur Marxists Internet Archive, https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/revtrahie/frodcp9.htm. ↩︎
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Voir, entre autres, Robert A. Nisbet, Social Change and History: Aspects of the Western Theory of Development (Oxford: Oxford University Press, 1969); R. N. Berki, ‘On Marxian thought and the problem of international relations’, World Politics, Vol. 24, No. 1 (1971), 80–105; Theda Skocpol, ‘A critical review of Barrington Moore’s Social Origins of Dictatorship and Democracy’, Politics and Society, Vol. 4, No. 1 (1973), 1–34; Colin Barker, ‘A Note on the Theory of capitalist states’, Capital and Class, Vol. 2, No. 1 (1978), 118–26; W. B. Gallie, Philosophers of Peace and War: Kant, Clausewitz, Marx, Engels and Tolstoy (Cambridge: Cambridge University Press, 1978), 66–99; Charles Tilly, Big Structures, Large Processes, Huge Comparisons (New York: Russell Sage Foundation, 1984), en part. 11–12, 20–42; Anthony Giddens, The Nation-State and Violence: A Contemporary Critique of Historical Materialism, Vol. II (Cambridge: Polity, 1985), en part. 7–34; Fred Halliday, ‘State and society in international relations: a second agenda’, Millennium, Vol. 16, No. 2 (1987), 215–29; Michael Mann, States, War, and Capitalism: Studies in Political Sociology (Oxford: Blackwell, 1988); Andrew Linklater, Beyond Realism and Marxism: Critical Theory and International Relations (London: Macmillan, 1990); John M. Hobson, ‘The historical sociology of the state and the state of historical sociology in international relations’, Review of International Political Economy, Vol. 5, No. 2 (1998), 284–320; Friedrich Tenbruck, ‘Internal history of society or universal history’, Theory, Culture, and Society, Vol. 11 (1994), 75–93; Benno Teschke, ‘Bourgeois revolution, state formation and the absence of the international’, Historical Materialism, Vol. 13, No. 2 (2005), 3–26; Justin Rosenberg, ‘Why is there no international historical sociology?’, European Journal of International Relations, Vol. 12, No. 3 (2006), 307–40; Kees van der Pijl, Nomads, Empires, States: Modes of Foreign Relations and Political Economy, Vol. 1 (London: Pluto, 2007); Andrew Davenport, ‘Marxism in IR: condemned to a realist fate?’, European Journal of International Relations, Vol. 19, No. 1 (2013), 27–48. ↩︎
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Rosenberg, ‘International historical sociology?’ ↩︎
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Tenbruck, ‘Internal history’, 75 ↩︎
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Pour une alternative au développement inégal et combiné, voir la conceptualisation des relations intersociétales comme des “modes de relations étrangères” historiquement distincts par Kees van der Pijl (dans Nomads, Empires, States : Modes of Foreign Relations and Political Economy, op. cit.). Ces deux approches ne sont pas mutuellement exclusives ou nécessairement incompatibles, pour autant que deux importantes réserves soient prises en compte. D’abord, le concept de “modes de relations étrangères” doit être dissocié de la conceptualisation particulière qu'en fait van der Pijl, qui y voit essentiellement des abstractions idéal-typiques. Ensuite, l’usage relativement peu critique que van der Pijl fait de la notion d’“ethnogenèse”, tirée des études ethnologiques soviétiques, doit être substantiellement remanié ou abandonné totalement, car il reproduit un éventail de présupposés essentialistes hautement problématiques (voir Mark Bassin, ‘Nurture is nature: Lev Gumilev and the ecology of ethnicity’, Slavic Review, Vol. 68, No. 4 (2009), 872–97). ↩︎
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Hobson, ‘Historical sociology’, 288. ↩︎
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Martin Hall, ‘Review: international relations and historical sociology: taking stock of convergence’, Review of International Political Economy, Vol. 6, No. 1 (1999), 101–9, 108, nous soulignons. ↩︎
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Rosenberg, art. cit., p. 308. ↩︎
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Pour une liste de certaines de ces contributions, voir : [www.unevenandcombineddevelopment.wordpress.com/writings](https://www.google.com/search?q=https://www.unevenandcombineddevelopment.wordpress.com/writings). ↩︎
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Michael Löwy, The Politics of Combined and Uneven Development: The Theory of Permanent Revolution (London: Verso, 1981), 87. ↩︎
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Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, 1930, « Préface ». Disponible sur le Marxists Internet Archive : https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr00.htm. ↩︎
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Justin Rosenberg, ‘The “philosophical premises” of uneven and combined development’, Review of International Studies, Vol. 39, No. 3 (2013), 569–97, 576. ↩︎
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J. Rosenberg, ‘International historical sociology?’ 324. ↩︎
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Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, 1930, « Préface », op. cit. ↩︎
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Voir Luke Cooper, ‘Uneven and combined development in modern world history: Chinese economic reform in the longue durée of capitalist modernity’, communication pour International Studies Association Annual Convention, San Diego, 1–4 April 2012, 6. ↩︎
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Léon Trotsky, La Révolution permanente [1929], disponible sur Marxists Internet Archive : https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/revperm/revperm.pdf ; et Bilan et perspectives [1906], disponible sur Marxists Internet Archive : https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/bilanp/bpsomm.htm. ↩︎
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Léon Trotsky, La Révolution permanente, op. cit., ↩︎
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Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, chap. 39 : « La paysannerie devant Octobre », op. cit. : ↩︎
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Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, chap. 1 : « Particularités du développement de la Russie » et chap. 39 : « La paysannerie devant Octobre » ↩︎
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La conception originelle de l'inégalité par Trotsky, qui rend compte des champs et échelles socio-spatiaux, multiples et changeants, est en quelque sorte en tension avec la conception parfois plus wébérienne des États par Rosenberg, comme des espaces politiques souverains territorialement délimités, qui pourrait s’interpréter comme une ontologisation et une rétro-projection dans le temps de la forme-État historiquement distincte, qui n’a émergé complètement qu’à l’époque capitaliste. Comme le soulignent Thierry Lapointe et Frédérick Guillaume Dufour, “les catégories spatiales (urbain, régional, national, international, global) sont lourdes d’histoire et la tâche de la sociologie historique marxiste, qui prend la géographie au sérieux, devrait être de s’attacher à leur historicité” (‘Assessing the historical turn in IR: an anatomy of second wave historical sociology’, Cambridge Review of International Affairs, Vol. 25, No. 1 (2012), 97–121, 117). Pour une critique de la déshistoricisation de la forme État moderne par Rosenberg, voir Benno Teschke, ‘IR theory, historical materialism and the false promise of international historical sociology’, Spectrum, Vol. 6, No. 1 (2014), 1–66, en part. 48–54. ↩︎
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Voir, respectivement, Michael Mann, The Sources of Social Power: A History of Power from the Beginning to AD 1760, Vol. I (Cambridge: Cambridge University Press, 1986), en part. 9–13; J. R. McNeil and William H. McNeil, The Human Web (London: W.W. Norton, 2003). ↩︎
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Cela contredit les critiques erronées de Benno Teschke à l'égard du développement inégal et combiné (plutôt que la conception spécifique qu’en propose Rosenberg) selon lesquelles le développement inégal présupposerait de manière inhérente la forme territorialisée et moderne de l’État, ce qui est, bien sûr, inapplicable pour comprendre les formes imbriquées de souveraineté politique trouvées sous le féodalisme (dans ‘IR theory’, 48–54). De plus, bien que Rosenberg n’ait pas encore fourni une analyse du développement inégal et combiné sous le féodalisme, ses premiers travaux sur les bandes de chasseurs-cueilleurs démontrent non seulement les dynamiques du développement inégal et combiné opérant dans des contextes historiques non-étatiques ou pré-étatiques, mais aussi que ces formes historiquement uniques d’inégalité et de combinaison étaient elles-mêmes constitutives des États. Voir Justin Rosenberg, ‘Basic problems in the theory of uneven and combined development. Part II: Unevenness and political multiplicity’, Cambridge Review of International Affairs, Vol. 23, No. 1 (2010), 165–89. ↩︎
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Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, chap. 1 : « Particularités du développement de la Russie » et chap. 39 : « La paysannerie devant Octobre » ↩︎
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Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, chap. 1 : « Particularités du développement de la Russie », op. cit. ↩︎
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Voir Kamran Matin, ‘Uneven and combined development in world history: the international relations of state-formation in pre-modern Iran’, European Journal of International Relations, Vol. 13, No. 3 (2007), 419–47, 430. Toutefois, comme nous l’examinerons dans le Chapitre 3, ce “fouet des nécessités extérieures” a parfois opéré davantage comme un “don des opportunités extérieures” sous la forme de flux trans-spatiaux de technologies, de commerce, d'idées et de maladies qui ont permis, souvent de manière paradoxale (comme le cas de la peste noire le démontre), des avancées en matière de développement en Europe. Nous remercions John M. Hobson pour nous avoir suggéré l’expression. ↩︎
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Karl Marx et Friedrich Engels, L'Idéologie allemande [1845], disponible sur Marxists Internet Archive : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1845/00/kmfe18450000c.htm. ↩︎
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Voir Robert Moore, ‘World history’, in M. Bentley (ed.), Companion to Historiography (London: Routledge, 1993), 941–59, 947. ↩︎
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Karl Marx et Friedrich Engels, L'Idéologie allemande, op. cit. ↩︎
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Rosenberg, ‘Basic problems, II’, 180. ↩︎
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Léon Trotsky, Bilan et perspectives, chap. 1 : « Les particularités du développement historique », op. cit. (https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/bilanp/bpsomm.htm) ; Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, chap. 1 : « Particularités du développement de la Russie », op. cit. ↩︎
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Barry Buzan and Richard Little, International Systems in World History: Remaking the Study of International Relations (Oxford: Oxford University Press, 2000), 118. ↩︎
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Rosenberg, ‘Basic problems, II’, 180. ↩︎
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Quels que soient les défauts spécifiques de l’analyse de Rosenberg de l’émergence de la multiplicité politique, elle présente, selon nous, le grand avantage de démontrer avec succès que le développement inégal et combiné peut offrir une théorisation historique et sociologique cohérente de “l’international” sans évacuer l'objet même qui nécessite d'être expliqué (à savoir, la multiplicité politique), comme c’est très souvent le cas dans les études dominantes en Relations Internationales. ↩︎
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Karman Matin, Recasting Iranian Modernity: International Relations and Social Change (London: Routledge, 2013), 154. ↩︎
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Robert W. Cox, ‘Thinking about civilizations’, Review of International Studies, Vol. 26 (2000), 217–34, 220. ↩︎
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Voir Léon Trotsky, L'Internationale communiste après Lénine [1928], Partie II : « Critique du programme de l'Internationale communiste », disponible sur Marxists Internet Archive : https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ical/ical212.html. ↩︎
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Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, chap. 1 : « Particularités du développement de la Russie », op. cit. ↩︎
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Rosenberg, ‘International historical sociology?’ 319; voir aussi Eric Wolf, Europe and the People without History (Berkeley, Calif.: University of California Press, 2010 [1982]), 18–19. ↩︎
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Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, chap. 1 : « Particularités du développement de la Russie », op. cit. ↩︎
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Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, chap. 1 : « Particularités du développement de la Russie », op. cit. ↩︎
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Léon Trotsky, « Révolution et guerre en Chine » [1938] (Préface au livre de Harold R. Isaacs, La Tragédie de la révolution chinoise), disponible sur Marxists Internet Archive : https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1938/02/chine.htm. En ce sens, le concept de développement combiné ne peut pas être réduit à des notions similaires telles que les "modes de production articulés" ou autres concepts du même ordre. ↩︎
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Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, chap. 1 : « Particularités du développement de la Russie », op. cit. ↩︎
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Leon Trotsky, ‘Notebook on Hegel’, in Trotsky’s Notebooks, 1933–1935: Writings on Lenin, Dialectics, and Evolutionism, trans., annot. and intro. P. Pomper (New York: Columbia University Press, 1998 [1934–35]), 77. ↩︎
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Davidson, How Revolutionary? 300. ↩︎
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Karl Marx, Introduction générale à la critique de l'économie politique [1857], section III : « La méthode de l'économie politique », disponible sur Marxists Internet Archive : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1857/08/intro.pdf. ↩︎
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Cité dans Tony Cliff, ‘Trotsky on substitutionism’, International Socialism, Series I, No. 2 (1960), 14–17, 22–6, www.marxists.org/archive/cliff/works/1960/xx/trotsub.htm (visité 10 October 2014). Voir Baruch Knei-Paz, The Social and Political Thought of Leon Trotsky (Oxford: Oxford University Press, 1978), 192–8. ↩︎
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Pour une critique de la défense problématique du substitutionnisme par Trotsky, voir Luke Cooper, ‘Beyond Leninism’, Anticapitalist Initiative (May 2013) [http://anticapitalists.org/2013/05/23/beyond-leninism/](https://www.google.com/search?q=http://anticapitalists.org/2013/05/23/beyond-leninism/) (visité 17 November, 2014) ↩︎
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Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, chap. 1 : « Particularités du développement de la Russie », op. cit. ↩︎
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Matin, Recasting Iranian Modernity, 19. ↩︎
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Leon Trotsky, ‘For the internationalist perspective’, in Leon Trotsky Speaks (New York: Pathfinder, 1972 [1924]), 199. ↩︎
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Ernest Bloch, ‘Nonsynchronism and the obligation to its dialectics’, New German Critique, No. 11 (1977 [1932]), 22–38, 31–32. ↩︎
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Ben Selwyn, ‘Trotsky, Gerschenkron, and the political economy of late capitalist development’, Economy and Society, Vol. 40, No. 3 (2011), 421–50, 434. Third International After Lenin (New York: Pioneer, 1936), Ce qui suit s’appuie et développe les arguments de Alexander Anievas, Capital, the State, and War: Class Conflict and Geopolitics in the Thirty Years’ Crisis, 1914–1945 (Ann Arbor, Mich.: University of Michigan Press, 2014), 48–9. ↩︎
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George Lawson, ‘Rosenberg’s Ode to Bauer, Kinkel, and Willich’, International Politics, Vol. 43, No. 3 (2005), 381–9; Benno Teschke, ‘Marxism’, in D. Snidel and C. Reus Smit (eds), The Oxford Handbook of International Relations (Oxford: Oxford University Press, 2008), 163–87, 180; Teschke, ‘Advances and impasses in Fred Halliday’s international historical sociology: a critical appraisal’, International Affairs, Vol. 87, No. 5 (2011), 1,087–1,106, 1,102; Teschke, ‘IR theory’, 35–8. ↩︎
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Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, Tome 2 (Octobre), chap. 40 : « La question nationale », op. cit. : https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr40.htm. ↩︎
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Michael Burawoy, ‘Two methods in search of science: Skocpol versus Trotsky’, Theory and Society, Vol. 18, No. 6 (1989), 758–805, 784. ↩︎
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Teschke, ‘Marxism’, 180. ↩︎
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Daniel McCarthy, ‘Technological determinism and “the international”, or, how I learned to stop worrying and love determinism’, Millennium, Vol. 41, No. 3 (2013), 470–90, 477. ↩︎
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Leon Trotsky, ‘Uneven and combined development and the role of American imperialism: minutes of a discussion’, in Writings of Leon Trotsky (1932–1933) (New York: Pathfinder Press, 1972 [1933]), 116–20, 117. Bien que Trotsky n'aborde ici que l'aspect idéologique de cette forme perpétuée de combinaison aux États-Unis, celle-ci s'enracinait en réalité dans l'amalgame des trajectoires de développement différentielles des parties Nord et Sud des États-Unis jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les États-Unis dans leur ensemble, ainsi que le Sud américain en particulier, peuvent ainsi être conçus comme des formes de développement combiné (voir Brian Kelly, ‘Materialism and the persistence of race in the Jim Crow South’, Historical Materialism, Vol. 12, No. 2 (2004), 3–19, 11). Pour une reconstruction de la pensée de Trotsky sur l'Allemagne nazie comme autre exemple de « combinaison perpétuée », voir Anievas, Capital, the State, and War, 139–84. ↩︎
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Léon Trotsky, « La question noire aux États-Unis » [28 février 1933], disponible sur Marxists Internet Archive : https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1933/02/lt193302.htm (éd. anglaise : ‘The Negro question in America’, in G. Breitman (ed.), Leon Trotsky on Black Nationalism and Self-Determination, New York: Pathfinder, 1978 [1933], 20–31, 25–6) ↩︎
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Voir Sam Ashman, ‘Capitalism, uneven and combined development and the transhistoric’, Cambridge Review of International Affairs, Vol. 22, No. 1 (2009), 29–46; Selwyn, ‘Trotsky’. ↩︎
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Dipesh Chakrabarty, Provincializing Europe: Postcolonial Thought and Historical Difference (Princeton, N.J.: Princeton University Press, 2nd edn, 2008), 23, qui paraphrase Walter Benjamin, ‘Theses on the philosophy of history’, in Illuminations, intro. H. Arendt (London: Pimlico, 1999), 245–56, 255. ↩︎
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Gurminder K. Bhambra, ‘Talking among themselves? Weberian and Marxist historical sociologies as dialogues without others’, Millennium, Vol. 39, No. 3 (2011), 667–81, 673. Au chapitre 5, nous proposons une analyse historico-sociologique de l'essor de la pensée étapiste des Lumières comme émergeant organiquement de la rencontre coloniale entre les Européens et les Amérindiens. ↩︎
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“On ne peut pas comprendre l'histoire récente de la Russie”, écrit Trotsky, “sans avoir appris le schéma de Marx : le métier, la manufacture, l'usine. Mais on n'y comprendra rien si on n'apprend que cela. C'est que l'histoire russe [...] avait réellement sauté quelques étapes. La distinction théorique des étapes est cependant indispensable aussi pour la Russie, sans quoi on n'arriverait à comprendre ni le caractère du saut, ni ses conséquences. [...]
La réduction quantitative [des étapes] fut si grande qu'elle engendra des particularités tout à fait nouvelles dans la structure sociale de la nation.” Léon Trotsky, La Révolution permanente [1929], chap. IV : « À propos du saut par-dessus les étapes historiques », op. cit., nous soulignons : https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/revperm/rp05.html. ↩︎ -
Peter Thomas, ‘Uneven developments, combined: the First World War and Marxist theories of revolution’, in A. Anievas (ed.), Cataclysm 1914: The First World War and the Making of Modern World Politics (Leiden, Neths: Brill, 2015), 280–301, 287.
Il est important de noter ici que, bien qu'une grande partie de la littérature académique récente consacrée à la redéfinition du développement inégal et combiné comme théorie de « l'international » se soit développée sans prêter attention à sa relation avec la stratégie de révolution permanente de Trotsky, ces deux éléments sont, de notre point de vue, liés. Ainsi, contrairement à la dissociation explicite opérée par Davidson et Rosenberg entre la stratégie et la théorie dans la politique mondiale contemporaine, nous dégagerons, dans la conclusion de cet ouvrage, certaines des implications (géo)politiques de la théorie du développement inégal et combiné pour la politique révolutionnaire. En retour, pour faire ressortir l'importance stratégique du développement inégal et combiné, celui-ci doit être réhistoricisé de manière à refléter les conditions sociohistoriques très différentes du capitalisme « tardif » (selon des modalités qui pourraient s'écarter considérablement de la propre politique de Trotsky). Sur la dissociation entre le développement inégal et combiné et la révolution permanente, voir Justin Rosenberg, ‘Anarchy in the mirror of ‘uneven and combined development: an open letter to Kenneth Waltz’, communication pour la conférence germano-britannique de relations internationales BISA/DVPW, Arnoldshain, Allemagne, 2008, 12 note 14 ; Neil Davidson, ‘From deflected revolution to the law of uneven and combined development’, International Socialism, Série II, Vol. 128 (2010) ; Davidson, How Revolutionary, 621–9 ↩︎ -
Meera Sabaratnam, ‘The manacles of (uneven and combined) development: can we be released?’ communication pour British International Studies Association Annual Conference, Manchester, UK, 27–29 April 2011. ↩︎
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Notre discussion ci-dessous sur la place du « développement » dans la théorie du développement inégal et combiné n’est pas une défense de l’usage que Rosenberg fait de ce concept. Comme cela devrait être clair, notre reconstruction de l’idée de Trotsky, bien qu'elle soit sans aucun doute influencée par Rosenberg, n’est en aucun cas identique à son approche. ↩︎
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Sabaratnam, ‘Manacles’, 13. ↩︎
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Sabaratnam, ‘Manacles’, 2. ↩︎
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Sabaratnam, ‘Manacles’, 2. ↩︎
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Le réemploi par Althusser du concept freudien de « surdétermination » a été formulé pour saisir de tels processus, dans lesquels s'opère « un processus complexe de causalité qui fonctionne dans un ensemble social contradictoire, composé d'une multiplicité de pratiques distinctes, mais intrinsèquement liées et mutuellement constitutives, ayant tendance – en raison de leur séparation spatio-temporelle au sein des formations sociales complexes – à s’éloigner les unes des autres » (Mark Laffey et Kathryn Dean, ‘A flexible Marxism for flexible times: historical materialism and globalization’, in M. Rupert et H. Smith (dir.), Historical Materialism and Globalization: Essays on Continuity and Change, Londres : Routledge, 2002, 90–109, 100). Bien qu'il ait identifié le problème, Althusser n’a jamais proposé de solution théorique, car le concept est resté opératoire dans ses travaux au niveau conjoncturel, conservant essentiellement une relation d’extériorité à la théorie. Louis Althusser, Pour Marx (Paris : Maspero, 1965). ↩︎
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Perry Anderson, ‘The notion of bourgeois revolution’, in English Questions (London: Verso, 1992), 106–18, 116. ↩︎
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Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Cahier 11, § 27 (éd. anglaise : Selections from the Prison Notebooks, London: Lawrence & Wishart, 1971, 465). Disponible sur Marxists Internet Archive : https://www.marxists.org/francais/gramsci/works/1935/anticroce0.htm ↩︎
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Voir David Blackbourn and Geoff Eley, The Peculiarities of German History: Bourgeois Society and Politics in Nineteenth-Century Germany (Oxford: Oxford University Press, 1984). ↩︎
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Voir aussi Laura Doyle and Sanjay Subrahmanyam. ‘Inter-imperiality: dialectics in a postcolonial world history’, Interventions, Vol. 16, No. 2 (2014), 159–96; Laura Doyle, ‘Dialectics in the longer durée: the IIPEC model of inter-imperial economy and culture’, Globalizations, Vol. 11, No. 5 (2014), 689–709. ↩︎
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Philip McMichael, ‘Incorporating comparison within a world-historical perspective: an alternative comparative method’, American Sociological Review, Vol. 55, No. 3 (1990), 385–97, 386. Voir aussi Jamie C. Allinson and Alexander Anievas, ‘The uneven and combined development of the Meiji Restoration: a passive revolutionary road to capitalist modernity’, Capital and Class, Vol. 34, No. 3 (2010), 469–90, 480. ↩︎
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Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Cahier 19, § 24 (Selections, 84), op. cit. ↩︎
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Knei-Paz, Social and Political Thought, 63. ↩︎
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Cela dit, nous reconnaissons que les termes "avancé" et "arriéré" évoquent un imaginaire temporel et développemental avec ses diverses implications normatives, et nous serions tout à fait désireux d'abandonner complètement ces termes. Cependant, nous n'avons pas encore trouvé d'alternatives plus adéquates, ce que nous, ainsi que de futurs chercheurs, pourrions tenter de mieux expliquer et conceptualiser. ↩︎
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Sabaratnam, ‘Manacles’, 18. ↩︎
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John M. Hobson, ‘What’s at stake in the neo-Trotskyist debate? Towards a non-Eurocentric historical sociology of uneven and combined development’, Millennium, Vol. 40, No. 1 (2011), 147–66, 153. ↩︎
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Bhambra, ‘Talking among themselves?’ 676. ↩︎
-
Cemal Burak Tansel, ‘Deafening silence? Marxism, international historical sociology and the spectre of Eurocentrism’, European Journal of International Relations, Vol. 21, No. 1 (2014), 76–100. ↩︎
-
Bhambra, ‘Talking among themselves?’ 668, 673 ↩︎
-
John M. Hobson, ‘What’s at stake in bringing historical sociology back into international relations? Transcending “chronofetishism” and “tempocentrism” in international relations’, in S. Hobden and J. M. Hobson (eds), Historical Sociology of International Relations (Cambridge: Cambridge University Press, 2002), 3–41. ↩︎
-
Rosenberg, ‘International historical sociology?’; Matin, Recasting Iranian Modernity. ↩︎
-
Neil Davidson, ‘Putting the nation back into “the International”’, Cambridge Review of International Affairs, Vol. 22, No. 1 (2009), 9–28, 17. ↩︎
-
Voir, parmi d’autres, Neil Smith, ‘The geography of uneven development’, in B. Dunn and H. Radice (eds), 100 Years of Permanent Revolution: Results and Prospects (London: Pluto, 2006), 180–95; Ashman, ‘Capitalism’; Davidson, ‘Putting the nation’; Teschke, ‘Advances and impasses’; Selwyn, ‘Trotsky’. ↩︎
-
Ashman, ‘Capitalism’, 30–1. ↩︎
-
Fredric Jameson, The Political Unconscious: Narrative as a Socially Symbolic Act (Ithaca, N.Y.: Cornell University Press, 1981), 9. ↩︎
-
Voir en particulier, Derek Sayer, Marx’s Method: Ideology, Science, and Critique in ‘Capital’ (Atlantic Highlands, N.J.: Humanities Press, 1979), en part. 78–9, 87–8, 91–103, 109–13, 144, 146–7; Derek Sayer, The Violence of Abstraction: The Analytical Foundations of Historical Materialism (London: Basil Blackwell, 1987), 21; Allen Oakley, Marx’s Critique of Political Economy, Vol. I: Intellectual Sources and Evolution (London: Routledge, 2003 [1984]), 139, 152; Joseph Fracchia, ‘On transhistorical abstractions and the intersection of historical theory and social critique’, Historical Materialism, Vol. 12 (2004), 125–46; Alex Callinicos, Deciphering Capital: Marx’s ‘Capital’ and Its Destiny (London: Bookmarks, 2014), en part. 152–5. ↩︎
-
Robert Wess, Kenneth Burke: Rhetoric, Subjectivity, Postmodernism (Cambridge: Cambridge University Press, 1996), 16. ↩︎
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Karl Marx, Introduction générale à la critique de l'économie politique [1857], section III : « La méthode de l'économie politique », op. cit. et voir Marx, ‘Economic manuscript of 1861–63 (conclusion)’, in Marx–Engels Collected Works, 1861–63, Vol. 34 (London: Lawrence & Wishart, 1994 [1861–63]), 236. ↩︎
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Sayer, Violence of Abstraction, 13. ↩︎
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Henry Bernstein and Jacques Depelchin, ‘The object of African history: a materialist perspective: II’, History in Africa, Vol. 6, No. 1 (1979), 17–436, 31. ↩︎
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Karl Marx, Introduction générale à la critique de l'économie politique [1857], section III : « La méthode de l'économie politique », op. cit. (https://www.marxists.org/francais/marx/works/1857/08/intro.pdf ; Grundrisse, 103, 105). ↩︎
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Karl Marx and Friedrich Engels, Selected Letters (Foreign Languages Press, 1977), 13–14 cité dans Sayer, Violence of Abstraction, 21. ↩︎
-
David Harvey, The Limits to Capital (London: Verso, 2007), 2. ↩︎
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Karl Marx, Le Capital, Livre I [1867], disponible sur Marxists Internet Archive : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/index.htm. ↩︎
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Karl Marx, Le Capital, Livre II [1885] (éd. anglaise : Capital, Vol. II, Harmondsworth: Penguin, 1978), archives en ligne sur Marxists Internet Archive : https://www.marxists.org/francais/marx/index.htm. ↩︎
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Karl Marx, Le Capital, Livre III [1894], disponible sur Marxists Internet Archive : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_00.htm ; voir aussi Roman Rosdolsky, The Making of Marx’s ‘Capital’ (London: Pluto, 1977 [1968]). ↩︎
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Daniel Bensaïd, Marx l'intempestif : Grandeurs et misères d'une aventure critique (Paris : Fayard, 1995) [éd. anglaise : Marx for Our Times, London: Verso, 2009, 106]. ↩︎
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Imre Lakatos, Criticism and the Growth of Knowledge (Cambridge: Cambridge University Press, 1970), 133–4. Voir, pour approfondir, Anievas, Capital, the State, and War, 52–6. ↩︎
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Alexander Anievas, ‘1914 in world-historical perspective: the “uneven” and “combined” origins of the First World War’, European Journal of International Relations, Vol. 19, No. 4 (2013), 721–46. ↩︎
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Bertell Ollman, Dance of the Dialectic: Steps in Marx’s Method (Chicago, Ill.: University of Illinois Press, 2003), 110. ↩︎
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Jairus Banaji, Theory as History: Essays on Modes of Production and Exploitation (Leiden, Neths: Brill, 2010), 253. ↩︎
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Comme c’est avancé dans Alexander Anievas and Kerem Nişancıoğlu, ‘What’s at stake in the transition debate? Rethinking the origins of capitalism and the “rise of the West”’, Millennium, Vol. 42, No. 1 (2013), 78–102. ↩︎
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Alex Callinicos and Justin Rosenberg, ‘Uneven and combined development: the social-relational substratum of “the international”? An exchange of letters’, Cambridge Review of International Affairs, Vol. 21, No. 1 (2008), 77–112, 88. ↩︎
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Ces points permettent, dans une certaine mesure, de répondre à la critique formulée par Benno Teschke à l'encontre de Rosenberg concernant son indifférenciation problématique du développement inégal et combiné à la fois comme « loi » – signifiant, en termes marxistes, une tendance sociohistorique générale – et comme « théorie », violant ainsi les critères stricts de Kenneth Waltz pour la construction théorique avec laquelle Rosenberg cherche à dialoguer (voir Teschke “IR theory”, 28-9) ↩︎
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En effet, on pourrait avancer l'argument plus fort selon lequel le potentiel théorique du développement inégal et combiné ne peut être pleinement réalisé qu'à travers une analyse centrée sur le mode de production, et que celle-ci est incompatible avec toute forme de théorisation (néo-)wébérienne dans la mesure où elle exclut à la fois l’utilité des constructions analytiques en termes d’« idéaux-types » et rejette fondamentalement toute forme d’explication multicausale. ↩︎
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Nous insistons sur ce point car nous espérons qu’il prémunira contre les affirmations récurrentes selon lesquelles toute extension du développement inégal et combiné au-delà des frontières temporelles de la modernité capitaliste tomberait intrinsèquement dans les travers d'un mode de théorisation excessivement abstrait et anhistorique, qui n’offre que des propositions descriptives « triviales » plutôt que des explications substantielles. Voir, par exemple, John Elster, ‘The theory of combined and uneven development: a critique’, in J. Roemer (ed.), Analytical Marxism (Cambridge: Cambridge University Press, 1986), 54–63, 55–6; Smith, ‘Geography of uneven development’, 180–3; Ashman, ‘Capitalism’; Teschke, ‘IR theory’, 24–48. ↩︎
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Matin, ‘Redeeming the universal’, 2. ↩︎