Introduction au néocolonialisme

"Les dimensions énormes du capital concentré en quelques mains et créant un réseau extrêmement étendu de liens et de relations qui englobe non seulement les petits ou moyens capitalistes, mais même les très petits ; la lutte acharnée contre d'autres groupes financiers étatiques pour le partage du monde et le droit de régner sur d'autres pays – ces deux facteurs conjugués font passer les classes possédantes tout entières du côté de l'impérialisme. "L'époque actuelle est marquée par un enthousiasme "général" pour les perspectives que ce système apporte, une défense passionnée de l'impérialisme et des efforts pour camoufler sa nature véritable." (Lénine, L'Impérialisme.)

Le néo-colonialisme aujourd'hui représente l'impérialisme à son stade final, peut-être le plus dangereux. On a pu dans le passé convertir un pays auquel un régime néo-colonialiste avait été imposé – l'Egypte du XIXe siècle en est un bon exemple – en un territoire colonial. Aujourd'hui, ce processus n'est plus possible. Le colonialisme à l'ancienne mode n'a pas entièrement disparu. Il constitue toujours un problème africain, mais il bat partout en retraite. Une fois qu'un territoire a reçu une indépendance nominale, il n'est plus possible, comme c'était le cas au siècle dernier, de faire marche arrière. Aujourd'hui des colonies peuvent encore exister, mais il n'est plus possible d'en créer de nouvelles. Au lieu du colonialisme comme principal instrument de l'impérialisme, nous trouvons à l'heure actuelle le néo-colonialisme.

L'essence du néo-colonialisme, c'est que l'Etat qui y est assujetti est théoriquement indépendant, possède tous les insignes de la souveraineté sur le plan international. Mais en réalité, son économie, et par conséquent sa politique, sont manipulées de l'extérieur.

Cette manipulation peut revêtir des aspects divers. Par exemple, dans un cas extrême, les troupes de la puissance impériale peuvent être stationnées sur le territoire de l'Etat néo-colonial et en contrôler le gouvernement. Plus fréquemment pourtant le contrôle est exercé par des moyens économiques ou monétaires. L'Etat néo-colonial peut être obligé d'acheter les produits manufacturés de la puissance impérialiste à l'exclusion des produits concurrents venus d'ailleurs. Le contrôle de la politique de l'Etat néo-colonial peut se faire par des versements assurant les frais de fonctionnement de l'Etat, par l'introduction de fonctionnaires à des postes où ils peuvent dicter une politique, et par le contrôle monétaire exercé sur les changes grâce à un système bancaire contrôlé par la puissance impérialiste.

Absolue plupart des cas, la puissance qui exerce le contrôle est souvent l'Etat qui auparavant dirigeait le territoire néo-colonial, mais ce n'est pas là une règle absolue. Dans le cas du Vietnam du Sud, par exemple, la puissance impériale était la France, mais le contrôle est maintenant exercé par les Etats-Unis. Il est également possible que le contrôle néo-colonial soit exercé par un consortium d'intérêts financiers qui ne s'identifient à aucune nation en particulier. La domination du Congo par de grandes sociétés internationales le prouve.

Le résultat du néo-colonialisme est que le capital étranger est utilisé à l'exploitation, plutôt qu'au développement, des parties du globe les moins évoluées. Les investissements augmentent alors l'écart entre les pays riches et les pays pauvres au lieu de le combler.

La lutte contre le néo-colonialisme n'a pas pour but d'interdire le placement des capitaux des pays développés dans les pays qui le sont moins, mais d'empêcher l'utilisation de la puissance financière des nations industrielles à l'appauvrissement des nations moins développées.

Le non-alignement, tel qu'il est pratiqué par le Ghana et de nombreux autres pays, est fondé sur la coopération avec tous les Etats capitalistes, socialistes ou d'économie mixte. Une telle politique suppose donc des investissements étrangers venus de pays capitalistes, mais ceux-ci doivent être effectués selon un plan national établi par le gouvernement de l'Etat non-aligné conformément à ses propres intérêts. Il ne s'agit pas de savoir ce que l'investisseur étranger retirera de ses placements. Il peut, en réalité, avoir plus d'intérêt à investir dans un pays non-aligné que dans un pays néo-colonial. La question se pose en termes de puissance. Un Etat dans les griffes du néo-colonialisme n'est pas maître de son propre destin. Voilà pourquoi ce système représente une telle menace pour la paix mondiale. L'accroissement des armes nucléaires a rendu caduc l'ancien équilibre des forces qui reposait sur la sanction ultime d'une grande guerre. La certitude d'une massive destruction réciproque empêche chacun des blocs des grandes puissances de menacer l'autre de la possibilité d'une guerre mondiale, et le conflit militaire se confine pour le moment à des "guerres limitées", dont le néo-colonialisme est le terrain d'élection.

Ces guerres peuvent, naturellement, se dérouler dans des pays qui se sont placés sous contrôle néo-colonialiste. Elles peuvent même avoir pour objectif l'établissement dans un pays petit, mais indépendant, d'un régime néo-colonialiste. Le danger du néo-colonialisme est qu'il empêche la formation de ces grandes unités qui rendraient impossibles les "guerres limitées". Par exemple : si l'Afrique était unie, aucun bloc de grandes puissances ne tenterait de la soumettre par une guerre limitée, parce que de telles guerres ont forcément des objectifs limités eux aussi. C'est l'existence de petits États qui permet, grâce au débarquement de quelques milliers de marins, ou au financement d'une armée de mercenaires, d'obtenir un résultat décisif.

La limitation des actions militaires ne garantit pourtant pas la paix mondiale. Cela peut être le facteur qui finalement entrainera les blocs des grandes puissances dans un conflit mondial, quelle que soit leur détermination de l'éviter.

La guerre limitée, une fois déclenchée, acquiert un mouvement qui lui est propre. La guerre du Vietnam l'illustre. Elle est lancée dans l'escalade en dépit du désir des grandes puissances de la limiter. Si l'on peut empêcher les événements du Vietnam d'aboutir à un conflit généralisé, la multiplication de guerres du même type ne peut avoir qu'un seul aboutissement : la guerre mondiale et les terribles conséquences de la guerre nucléaire.

Le néo-colonialisme est aussi la pire forme de l'impérialisme. Pour ceux qui le pratiquent, il signifie le pouvoir sans la responsabilité et, pour ceux qui le subissent, l'exploitation sans contrepartie.

Au temps de l'ancien colonialisme, la puissance impériale était au moins tenue d'expliquer et de justifier chez elle ses actes à l'étranger. Dans la colonie, ceux qui servaient la puissance impériale dirigeante pouvaient au moins compter sur sa protection contre tout mouvement violent des opposants. Avec le néo-colonialisme il n'en est plus ainsi.

Par-dessus tout, le néo-colonialisme, comme le colonialisme avant lui, retarde le moment de faire face aux questions sociales qui devront être tranchées dans le secteur industriel du monde avant que disparaisse le danger d'une guerre mondiale ou que soit résolu le problème de la pauvreté.

Le néo-colonialisme, comme le colonialisme avant lui, est une tentative d'exportation des conflits sociaux des pays capitalistes. Le succès temporaire de cette politique apparaît dans l'élargissement de l'écart entre les nations riches et les nations pauvres du globe. Mais les contradictions internes et les conflits du néo-colonialisme sont la preuve qu'il ne pourra pas demeurer une politique mondiale permanente. Comment en amener la fin ? Voilà le problème que devraient étudier par-dessus tout les nations développées du monde parce qu'elles subiront le contrecoup de son échec ultime. Plus il continuera, plus il est clair que son effondrement final détruira le système social dont il est le fondement.

L'on peut brièvement résumer pourquoi le néo-colonialisme s'est développé dans la période de l'après-guerre. Le problème que devaient affronter les nations riches du monde à la fin de la Seconde Guerre mondiale était l'impossibilité de revenir à la situation d'avant-guerre quand un écart profond séparait une poignée de riches d'une masse pauvre. Quel que fût le parti politique au pouvoir, les pressions internes dans les pays riches étaient telles qu'aucun pays capitaliste ne pouvait survivre s'il n'était un "Etat-providence". Il pouvait exister des différences dans l'étendue des avantages accordés aux travailleurs industriels et agricoles, mais il était partout impossible d'en revenir au chômage massif et à la médiocrité du niveau de vie des années d'avant-guerre.

Depuis la fin du XIXe siècle, les colonies étaient considérées comme une source de richesses, utilisables pour enrayer les conflits de classes au sein des Etats capitalistes. Ainsi que nous l'expliquerons par la suite, cette politique avait rencontré quelques succès. Mais elle n'avait pas atteint son objectif ultime, car l'organisation interne des pays capitalistes d'avant-guerre assurait, à la classe capitaliste et non aux travailleurs, la masse des bénéfices tirés des colonies. Loin d'atteindre le but qu'ils recherchaient, les partis ouvriers avaient tenté parfois d'identifier leurs intérêts avec ceux des peuples coloniaux et les puissances impérialistes s'étaient trouvées engagées dans un conflit sur deux fronts : à l'intérieur, face à leurs propres ouvriers ; à l'extérieur, face aux forces montantes de la libération coloniale.

La période d'après-guerre a inauguré une politique coloniale très différente. Une tentative délibérée a été faite afin de détourner les bénéfices coloniaux de la classe possédante, et afin de les utiliser pour financer "l'Etat-providence". Comme des exemples nous le prouveront ensuite, ce fut la méthode consciemment adoptée même par les chefs de la classe ouvrière qui, avant la guerre, considéraient les peuples coloniaux comme leurs alliés naturels contre leurs ennemis capitalistes de l'intérieur.

On crut tout d'abord que cet objectif pourrait être atteint en maintenant l'ancien système colonial. L'expérience montra vite que les tentatives dans ce sens seraient désastreuses et ne feraient que susciter des guerres coloniales, ruinant ainsi les bénéfices escomptés. La Grande-Bretagne, en particulier, le comprit très rapidement et la clarté de son jugement à cette époque a été ensuite démontrée par les échecs du colonialisme français en Extrême-Orient et en Algérie, par l'impossibilité pour les Hollandais de conserver la moindre parcelle de leur ancien empire colonial.

Le système du néo-colonialisme a donc été institué et, à court terme, il a admirablement servi les puissances développées. C'est à long terme que ses conséquences peuvent être pour elles catastrophiques.

Le néo-colonialisme est basé sur le principe du morcellement des anciens territoires coloniaux en un certain nombre de petits États non viables qui, incapables de se développer individuellement, doivent compter sur l'ancienne puissance impériale pour assurer leur défense et même leur sécurité intérieure. Leurs systèmes économique et financier sont liés, comme à l'époque coloniale, à ceux de l'ancienne puissance dirigeante.

À première vue, ce plan semblerait présenter de nombreux avantages pour les pays développés. Tous les bénéfices du néo-colonialisme peuvent être sauvegardés si, dans un secteur donné, une proportion raisonnable d'Etats ont un tel système. Il n'est pas indispensable qu'ils l'aient tous. À moins que les petites nations ne puissent s'unir, elles doivent être contraintes de vendre leurs matières premières à des prix dictés par les pays développés et d'acheter les produits manufacturés à des prix fixés également par eux. Aussi longtemps que le néo-colonialisme réussira à empêcher l'établissement des conditions économiques et politiques nécessaires au développement optimum, les pays en voie de développement, qu'ils soient sous contrôle néocolonialiste ou non, ne pourront créer un marché assez important pour permettre l'industrialisation. De même, ils manqueront de la force financière indispensable pour obliger les pays évolués à accepter leurs matières premières à un juste prix.

Dans les territoires néo-coloniaux, comme l'ancienne puissance impérialiste a théoriquement renoncé au contrôle politique, si les conditions sociales imposées par le néo-colonialisme suscitent une révolte, le gouvernement local peut être sacrifié et un autre gouvernement, tout aussi soumis, peut lui être substitué. D'un autre côté, dans tout continent où le néo-colonialisme existe sur une vaste échelle, les pressions sociales capables d'engendrer des révoltes dans les États néo-colonialistes affecteront également les Etats qui ont refusé d'accepter ce système et les impérialistes possèdent ainsi une arme toute prête, avec laquelle ils peuvent menacer leurs opposants, s'ils semblent défier dangereusement leur pouvoir.

Ces avantages, qui semblent à première vue évidents, sont pourtant, à l'examen, illusoires parce qu'ils ne prennent pas en considération les données du monde actuel.

L'introduction du néo-colonialisme augmente la rivalité entre les grandes puissances, née du colonialisme à l'ancienne mode. Si petit que soit le pouvoir dont peut jouir un État néo-colonial, il doit disposer, du fait même de son indépendance nominale, d'un certain champ de manœuvre. Il n'est peut-être pas capable de subsister sans maître néo-colonialiste, mais il peut toujours changer de maître.

L'État néo-colonial idéal serait celui qui serait entièrement soumis aux intérêts impérialistes, mais l'existence des pays socialistes interdit l'application rigoureuse du système néo-colonialiste. L'existence d'un autre système est elle-même un défi à ce régime. Les avertissements concernant "le danger de la subversion communiste" sont à double tranchant car ils attirent l'attention de ceux qui vivent sous l'emprise néo-colonialiste sur la possibilité d'un changement de régime. En fait le système est victime de ses propres contradictions. Afin de le rendre attrayant à ceux sur qui il s'exerce, il doit se montrer capable d'élever le niveau de vie, tandis que le but économique qu'il recherche est de le diminuer dans l'intérêt des pays développés. Quand cette contradiction sera pleinement comprise, alors il sera possible d'expliquer l'échec d'innombrables programmes "d'aide", souvent bien intentionnés.

En premier lieu, les dirigeants des États néo-coloniaux tirent leur autorité non de la volonté des peuples, mais du soutien qu'ils obtiennent de leurs maîtres. Ils n'ont donc guère intérêt à développer l'instruction, ou à renforcer le pouvoir de négociation de leurs ouvriers travaillant pour des firmes étrangères, à faire enfin la moindre démarche qui pourrait nuire au schéma commercial et industriel que le néo-colonialisme entend préserver. L'"aide" est donc pour un État néo-colonial simplement un crédit doué d'un mouvement de va-et-vient, payé par le maître néo-colonialiste, passant par l'État néo-colonial, et revenant au maître sous forme de bénéfices accrus.

En second lieu, c'est dans le domaine de l'"aide" que la rivalité des États développés se manifeste tout d'abord. Tant que subsistera le néo-colonialisme, les sphères d'intérêts continueront elles aussi, ce qui rend impossible l'aide multilatérale, qui est en réalité la seule forme d'aide efficace.

Quand cette aide multilatérale sera possible, les maîtres néocolonialistes devront faire face à l'hostilité des intérêts dans leur propre pays. Leurs industriels protesteront naturellement contre toute tentative d'augmentation du prix des matières premières qu'ils tirent des territoires en question, ou contre l'implantation d'usines qui puissent concurrencer, directement ou non, leurs propres exportations. Même l'éducation est suspecte parce qu'elle conduira probablement à la création d'un mouvement étudiant et c'est une évidence de dire que, dans beaucoup de pays moins développés, les étudiants ont été à l'avant-garde de la lutte contre le néo-colonialisme.

Enfin, il s'avère que le seul type d'aide que les maîtres néo-colonialistes considèrent comme sans danger est l'aide militaire.

Une fois que l'Etat néo-colonial a atteint un tel état de misère et de désordre que la révolte éclate, la générosité du maître néo-colonialiste ne connaît plus de limites, pourvu toutefois que les fonds distribués servent uniquement à des objectifs militaires.

L'aide militaire, en fait, marque le dernier stade du néo-colonialisme et contient en germe sa propre destruction. Tôt ou tard, les armes fournies passent aux mains des opposants au régime et la guerre elle-même augmente la misère sociale qui l'avait provoquée.

Le néo-colonialisme est un boulet au pied des pays développés qui le pratiquent. À moins qu'ils ne parviennent à s'en débarrasser, ce boulet les perdra. Autrefois, les puissances développées pouvaient échapper aux contradictions du néo-colonialisme en lui substituant le colonialisme direct. Une telle solution n'est plus possible et les raisons de cet état de choses ont été clairement exposées par M. Owen Lattimore, expert des Etats-Unis pour l'Extrême-Orient et conseiller de Tchang-Kaï-Chek dans la période qui suivit immédiatement la guerre. Il écrit :

"L'Asie, qui a été si facilement et si rapidement soumise par les conquérants au XVIIIe et XIXe siècles, a montré une surprenante capacité pour résister obstinément aux armées modernes dotées d'avions, de tanks, de véhicules motorisés et d'artillerie mobile.

"Autrefois, de vastes territoires étaient conquis en Asie par de petites forces. Les revenus, provenant d'abord du pillage, puis des impôts directs et enfin du commerce, des investissements et de l'exploitation à long terme, couvraient avec une incroyable promptitude les dépenses occasionnées par les opérations militaires. Cette arithmétique a constitué pour les nations puissantes une grande tentation. À présent ces nations se trouvent confrontées à une autre arithmétique qui les décourage."

La même arithmétique se retrouvera sans doute à travers tout le monde sous-développé.

Ce livre constitue donc un essai d'analyse du néo-colonialisme, non seulement dans son contexte africain et ses relations avec l'unité de l'Afrique, mais dans une perspective mondiale. Ce système n'est nullement un problème spécifiquement africain. Bien avant qu'il n'ait été appliqué sur une vaste échelle en Afrique, il existait dans d'autres parties du monde. Nulle part il n'est parvenu soit à relever le niveau de vie, soit à enrichir finalement les pays qui s'y sont complu.

Marx avait prédit que l'élargissement de l'écart entre la richesse des classes possédantes et le dénuement des ouvriers qu'elles emploient finirait par engendrer un conflit fatal au capitalisme au sein de chaque État capitaliste.

Ce conflit entre les riches et les pauvres apparaît aujourd'hui sur la scène internationale, mais il n'est plus nécessaire de consulter les écrivains marxistes classiques pour en comprendre l'effet. La situation est définie avec une parfaite clarté dans les grands organes de l'opinion capitaliste. Prenons, par exemple, les extraits suivants du Wall Street Journal, organe qui reflète peut-être le mieux la pensée capitaliste aux États-Unis.

Dans son numéro du 12 mai 1965, sous le titre de "La condition des nations pauvres", le journal définit tout d'abord "les pays considérés comme industriels, les pays tenus pour arriérés". Il n'y a pas, explique-t-il, "de méthode rigide de classification". Toutefois, il souligne :

"Un critère généralement utilisé, pourtant, a récemment été établi par le Fonds monétaire international parce que, pour citer un fonctionnaire du FMI, "la démarcation économique dans le monde devient de plus en plus nette. Le critère, déclare-t-il, est basé sur le simple bon sens".

"Selon le FMI, les contrées industrielles sont les Etats- Unis, le Royaume-Uni, la plupart des États de l'Europe occidentale, le Canada et le Japon. Une catégorie spéciale, baptisée "autres secteurs développés", comprend d'autres territoires européens, tels que la Finlande, la Grèce et l'Irlande, et, en outre, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et l'Afrique du Sud. Les pays "moins développés", d'après le FMI, sont tous les pays d'Amérique latine et presque tous ceux du Moyen-Orient, de l'Asie non communiste et de l'Afrique."

En d'autres termes, les pays retardataires se trouvent tous situés dans les zones néo-coloniales. Après avoir cité des chiffres pour étayer cet argument, le Wall Street Journal commente cette situation :

"Les pays industriels ont augmenté leurs réserves de près de 2 milliards de dollars, les portant ainsi à environ 52 milliards. En même temps, non seulement les réserves du groupe moins développé ont cessé d'augmenter, mais elles ont diminué de quelque 200 millions de dollars. Pour des analystes comme l'Anglaise Miss Ward, le sens de ces statistiques est clair : l'écart économique s'élargit rapidement "entre une étroite élite Nord Atlantique blanche, complaisante, très bourgeoise et très riche, et le reste du monde. Ce n'est pas là un héritage très rassurant à laisser à ses enfants"."

Le reste du monde comprend environ les deux tiers de la population du globe, répartis en une centaine de nations.

Ce n'est pas là un problème nouveau. Dans le premier paragraphe de son livre The War on World Poverty, écrit en 1953, M. Harold Wilson définissait le plus grand problème mondial, tel qu'il le voyait alors :

"Pour la grande majorité du genre humain, le problème le plus urgent n'est ni la guerre, ni le communisme, ni le coût de la vie, ni les impôts. C'est la faim. Plus de 1 milliard 500 millions de personnes, soit deux tiers de la population du globe, vivent en proie à la faim réelle, définie en termes de malnutrition. Cette faim est en même temps l'effet et la cause de la pauvreté, de la saleté et des effroyables conditions dans lesquelles elles vivent."

Les conséquences de ce problème sont elles aussi bien exposées. Le correspondant du Wall Street Journal, précédemment cité, les souligne :

"...de nombreux diplomates et économistes se représentent les implications de cet état de choses comme irrésistiblement – et dangereusement – politiques. A moins que la tendance actuelle puisse être renversée, ces analystes redoutent que les Etats-Unis et les autres riches puissances industrielles de l'Occident n'aient à affronter la possibilité, selon les termes de l'économiste anglaise Barbara Ward, d'une sorte de lutte de classes internationale."

Ce qui manque, c'est une proposition concrète permettant de résoudre un tel problème. Tout ce que le correspondant du Wall Street Journal peut faire, c'est de souligner que les méthodes qui sont traditionnellement recommandées pour remédier à ces maux ne peuvent qu'aggraver encore la situation.

On a soutenu que les nations évoluées devraient aider les moins développées de façon efficace, et que le monde entier pourrait devenir ainsi une sorte d'"État-providence". Pourtant il semble peu probable que l'on arrive à ce genre de solution. Les prétendus "programmes d'aide" destinés au soutien des économies retardataires ne représentent, selon les évaluations des Nations unies, que 1/2 % du revenu total des pays industrialisés. Mais quand on étudie la possibilité de l'élever, la tendance est au pessimisme :

Certains économistes considèrent que les projets de partage des richesses sont idéalistes. Ils soutiennent que le climat, le peu de développement des techniques humaines, l'absence de ressources naturelles et d'autres facteurs – qui ne sont pas seulement la pénurie de capital – retardent le progrès économique de beaucoup de pays. Ceux-ci manquent de personnel possédant la formation ou la volonté qui permettraient d'utiliser de façon efficace une aide accrue. Selon cette théorie, les projets de partage des richesses équivaudraient à jeter de l'argent dans un puits sans fond, affaiblissant les donateurs sans parvenir à soulager les maux des "bénéficiaires".

L'absurdité de ce raisonnement est démontrée par le fait que chacune des raisons avancées pour prouver que les parties sous-développées du globe ne peuvent pas évoluer s'appliquait parfaitement aux nations les plus avancées avant leur évolution. L'argument ne peut se comprendre que d'une seule manière : le monde insuffisamment développé n'évoluera pas grâce au bon vouloir ou à la générosité des puissances industrielles. Il n'y parviendra que grâce à une lutte contre les forces extérieures qui ont intérêt à retarder son évolution.

Le néo-colonialisme est, à ce stade de l'histoire, la principale de toutes ces forces.

[...]

Kwame Nkrumah